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1 - Varia, Musique

« De l’arc-en-ciel à la mitraille » – Les Têtes Raides

Ne demandez pas aux Têtes Raides de délivrer leurs papiers. Voilà plus de vingt ans qu’ils les tordent, plient, déchirent et jettent aux quatre coins d’un univers musical sans dessus dessous. De C’est quoi ?, leur première « galette en carton », jusqu’à Banco, dernier album sorti en 2008, les chansons se contorsionnent en mille visages esquissés à coups de traits bruts et expressifs. Ce flou identitaire leur confère une place singulière dans le paysage traditionnel de la chanson française.

Au détour de multiples chemins de traverse, le collectif expérimente sans cesse de nouvelles expressions bizarroïdes et jeux de tonalité indomptables, produisant un branle-bas de syllabes rafistolées qui fait écho au délire verbal de Robert Desnos et aux jeux de mots bigarrés de Boby Lapointe. Calembours et carambolages improbables se superposent et procurent un foisonnement de sentiments, une fournaise indescriptible où l’intuition prédomine sur tout contrôle rationnel de la pensée. Dans cette foire aux mots dédiée au vif et à l’improvisation, les chansons errent librement. De tous les « triple Nique et colère Drame », « tchèques au Ketchup », « théâtre des poissons » et autres bricolages improbables, « patchwords » faits de matériaux raccommodés, jaillit un arôme impalpable qui, comme les mots de « Saint-Vincent » ou les oiseaux de « Gino », plane un moment, sans se laisser apprivoiser.

Car c’est à s’y méprendre

Quand on la voit passer

Semant ses vers d’ambre

Sur mélodie glacée

Dites-lui que frémir

Sur le sel d’un baiser

La chanson dira tout

Mais surtout rien du tout1

Dès lors, le sens serait-il avant tout une question de parfum ? Les mots rabibochés sentent bon parfois le « sirop de la rue » de Renaud, le « parlage » gribouillé des mioches de quartiers, le mercurochrome, les pantalons crottés et les bouches barbouillées de confiture. Tout le sel de « Patalo ». L’enfance des faubourgs et ses rêves mutilés donc. Mais aussi l’odeur des marrons chauds, des caniveaux et des chiens crevés. Sur la planète Têtes Raides, le sourire naïf se mêle aux tourments intérieurs et à la mort. Les chansons suggèrent des couleurs de ton à la fois brutes et légères, noires et truculentes, atmosphère variant d’un couplet à l’autre. Les frissons que donne « Zigo » rendent bien compte de l’ambiguïté de l’esprit du groupe, pareille à l’ultime fou-rire de désolation, au gloussement échappé d’un ventre serré par les sanglots et l’angoisse de l’existence. Le rire de décompression, l’ivresse de l’oubli, pleine et éphémère, vient se heurter aux charniers de la mémoire.

Des demi-mots pour oublier l’écho des trains dans la nuit loin

Toutes ces croix qu’on a plantées

Où viennent s’écraser les oiseaux

On enterre la mémoire à cinq heures ce soir

Alors on a prêté notre histoire aux enfants de Berlin2

Les Chats Pelés pour Têtes Raides, Gratte poil

La poésie impulsive et sensitive des Têtes Raides saisit le monde par les tripes pour l’emmener au « cabaret des nues » ; beauté, angoisse et décrépitude sont crachées dans un même jet. La fulgurance des notes et des mots ravive les blessures des tréfonds de l’âme, les décombres et les déboires de vies détraquées. Celles des Cosette, des gueules cassées, des putains qui se traînent « rue de la peste », des ivrognes arrimés au comptoir, ou encore de « Gino » dont les entrailles brûlent dans un capharnaüm de cuivres déglingués et d’accordéons essoufflés. Enfin, le groupe redonne la parole aux gosiers enivrés des marins de Brel, ceux-là mêmes qui « se mouchent dans les étoiles ». Le tout sur fond de musique bâtarde née sur les trottoirs des bas quartiers ou sur le zinc d’un troquet. En bref, par un engagement pas toujours explicite, Têtes Raides donne à ressentir… les larmes, la chaleur et la révolte de la rue. Des chansons comme « L’iditenté » ou « Les affamés » traduisent l’éclat du râle des opprimés.

Que les repas ingurgités

Par les grandes gueules des beaux quartiers

Les panses trop lourdes à traîner

Éclateront

Puis les étoiles

Pour enivrer les affamés3

« La vie c’est du piment et des feuilles d’excréments »4 : ambiguïté qui traduit le souffle de l’existence et de ses paradoxes, passant du venin à la caresse, de la sauvagerie électrifiée à la douceur de l’accordéon, du langage ordurier au verbe dégraissé de toute crudité…

Les draps protègent tes chairs

Que les plis font si tendres

Où viendront déferler

Les jours opprobres5

Valéry Witsel

 1 Têtes Raides, «  Oublie cette chanson », Chamboultou, 1996.  

2Ibid., « Zigo », Fleur de yeux, 1993.

3 Têtes Raides, « Les affamés », Not dead but bien raides, 1989.

4Ibid., « Théâtres des poissons », Le bout du toit, 1996.

5Ibid., « Luna », Les oiseaux, 1992.

À écouter :

Têtes Raides, Les oiseaux, 1992.

Têtes Raides, Gratte poil, 2000.

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Discussion

Une réflexion sur “« De l’arc-en-ciel à la mitraille » – Les Têtes Raides

  1. le dernier album de tetes raides est sorti en 2011 il s’appelle L’AN DEMAIN

    Publié par PEREZ | novembre 21, 2011, 12:46

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