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1 - Varia, Musique

Slint ou l’implosion du rock américain

À la fin des années 80, Slint a posé les bases d’un renouveau musical. Plus qu’un nouveau genre : une nouvelle manière de concevoir le rock.

1991. La scène grunge de Seattle s’impose au monde avec Nevermind de Nirvana. Les guitaristes aux cheveux longs s’entraînent sur le solo de November Rain des Guns n’Roses. Le grand public salue Metallica avec son « Black album » Metallica (même si le groupe avait déjà atteint le top 10 du Billboard avec …And justice for all en 1988). D’autres encore se prennent une claque en écoutant Blood Sugar Sex Magik des Red Hot Chili Peppers, brassage énergique de funk, de pop et de rock. 1991. Slint, groupe de Louisville au Kentucky, sort Spiderland, sans faire beaucoup bruit. Slint n’est pourtant pas totalement inconnu à l’époque par les connaisseurs du « rock indé » : leur premier album, Tweez, sorti en 1989 et produit par Steve Albini1 démontre déjà un potentiel extraordinaire à faire quelque chose de radicalement nouveau. Mais c’est bien avec Spiderland, leur deuxième et déjà dernier album, que Slint deviendra définitivement culte. Revenons un moment sur le groupe lui-même et sur le contexte musical de l’époque.

Slint est d’abord un groupe composé de personnalités fortes, actives (au moment même de Slint et, surtout, après) dans de nombreux groupes de rock « indépendant2 » très influents – la plupart du temps liés entre eux. Avant d’entrer dans Slint, Britt Walford et Brian McMahan ont fait partie de Squirrel Bait avec le membre fondateur de Gastr del Sol ; Britt Walford joue aussi sur l’album Pod (1990) des Breeders (produit par… Steve Albini !), le groupe de Kim Deal (bassiste et chanteuse des Pixies). David Pajo, pour sa part, joue notamment sur les albums Millions Now Living Will Never Die (1996) et TNT (1998) de Tortoise (groupe pionnier du post-rock) et Brian McMahan forme The For Carnation. Cette très brève démonstration – que j’aurais pu pousser plus loin – pointe une chose importante : vers la fin des années 80 et le début des années 90, la plupart des musiciens américains influents de la scène « indé » se croisent, voire travaillent ensemble, et les musiciens de Slint ne dérogent pas à la règle : ils œuvrent même activement à l’implosion du rock américain.

Slint, Spiderland

Cette émulation particulière pousse la musique dans ses derniers retranchements. Et Spiderland est l’enfant terrible et singulier de cette activité fébrile, plongée brute dans un univers sombre dont on sort épuisé. Bien sûr, la première écoute est rarement la bonne. Slint y fait tabula rasa. Il faut savoir faire de même – et c’est une gageure. Mais Slint n’y détruit pas le passé dans une attitude punk : Slint opère une déconstruction autant qu’une reconstruction. Le groupe, qui a intelligemment ingurgité le grunge et le hardcore, nous le recrache reconstruit, méconnaissable ; affirmation d’une violence nouvelle, Spiderland emmène l’auditeur où il ne voulait pas aller : dans des sentiers oppressants où le silence, catalyseur de tension, conduit de l’implosion à l’aliénation. Car c’est bien là une des forces de l’album : conduire l’auditeur à devenir comme étranger à lui-même, par la rage latente qui traverse l’album, et dont les points de tension ultimes sont les silences, laissant l’auditeur seul et sans repère face à cette rage contenue, dans l’hypothétique attente d’une libération qui ne viendra qu’au bout de trente-neuf minutes, trente-et-une secondes de violence rythmée.

Spiderland a ainsi émergé d’une vision singulière du rock : explosion du canevas couplet-refrain (dont la plupart des groupes, même dits alternatifs, sont encore tributaires) ; production très brute ; mixage particulier de la voix ; utilisation du silence comme élément musical majeur ; tentative de déconstruction des références musicales, etc. Cette vision singulière, Slint la partage en partie avec un autre groupe de l’époque : Sonic Youth. Fondamentalement différents du point de vue purement musical, ils n’en sont pas moins proches dans la démarche : ils mélangent et effacent les références musicales, les déconstruisent et proposent quelque chose de neuf, d’absolument inclassable.

Il serait réducteur de considérer Slint comme le simple mixte d’influences musicales, sa démarche étant novatrice et dépourvue de références explicites. Pourtant, lorsque l’on jouit d’une perspective historique comme la nôtre, il est difficile de ne pas voir Slint comme l’enfant des différentes démarches musicales alternatives nées dans les années 70, principalement le punk et le krautrock (besoin d’exprimer son dégoût de la société, rejet des conventions, défrichement de terrains inexplorés). Et, a posteriori, ce qui semble encore plus évident est le lien que constitue Slint entre post-hardcore et post-rock, entre la violence de Fugazi et la quiétude de Tortoise.

Tantôt chuchotée, tantôt criée, la rage de Slint s’imbrique dans une contestation musicale renouvelée. Spiderland, album-référence, singulier, acte fondateur d’une scène post-rock qui prendra son destin en main, jusqu’à dénier – pour certains – toute appartenance à cette scène. De Tortoise à Mogwai, de la rythmique implacable de Don Caballero aux cris étouffés de rage contenue de Silver Mount Zion, tous ont une part de Spiderland en eux. Et si ténue soit-elle, cette part démontre en tous cas que Spiderland est un album d’avant-garde, reconstruction originale des bris du rock américain.

Jonathan Galoppin

1 Dont le travail de production était reconnu par les amateurs avertis. Son travail vise à retrouver la quintessence des morceaux à travers une production brute plutôt effacée et un mixage particulier.

2Terminologie floue sur laquelle je ne polémiquerai pas (du moins, dans cet article).

À écouter :

Slint, Spiderland, Touch & Go, 1991

Slint, Tweez, Touch & Go, 1989.

Fugazi, Repeater, Dischord Records, 1990.

Godspeed You ! Black Emperor, Yanqui U.X.O., Constellation, 2002.

Tortoise, Millions Now Living Will Never Die, City Slang, 1996.

Tortoise, TNT, City Slang, 1998.

Lire à ce sujet :

Cope Julian, Krautrocksampler, petit guide d’initiation à la grande kosmische musik, 2005.

Foege Alec, Sonic Youth, chaos imminent, 1995.

Robert Philippe, Rock, Pop, un itinéraire bis en 140 albums essentiels, 2006.

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