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1 - Varia, Littérature

Courir de Jean Echenoz

L’écriture comme enjambement

Deux ans après son roman consacré à Ravel, Jean Echenoz se lance à la poursuite d’un autre grand personnage : un coureur de fond qui gagne mais court mal, un champion du monde doux et consciencieux, un Tchécoslovaque de l’après-guerre, Emil (ou Émile dans le roman) Zatopek. Et, à l’instar de son Ravel, c’est plutôt réussi, Echenoz parvenant à lancer l’existence de son sujet dans de nouvelles dimensions par un travail littéraire hors du commun. Car on ne peut parler ici de roman biographique : l’auteur préfère qualifier son récit comme étant une « vie » dans la lignée des Brief lives de John Aubrey ou des Vies imaginaires de Marcel Schwob. C’est, selon ses mots, une « histoire racontée » qu’écrit Echenoz et non un quelconque reflet réaliste. Relater le réel tout en gardant une liberté de romancier, voici l’exercice périlleux auquel se plie l’écrivain.

Une grande part de mon travail d’invention romanesque m’est donnée par ce que je peux croiser dans la vie, voir, entendre, recueillir… Il y a une part de montage et de démontage de l’expérience sensible qui se trouve déployée différemment. C’est pour cela que mes romans peuvent être considérés comme une autobiographie éclatée, cassée en mille morceaux et remontée autrement.1

Malgré son souhait de voir se tisser un lien antinomique entre ses romans, on ne peut en douter, nous sommes bien dans du Jean Echenoz pur jus. Il y a d’abord cette écriture minimaliste, elliptique, taillée à souhait, proche de l’oral, armée de son style indirect. Il y a la distance aussi, distance qu’il établit avec son sujet et son propre travail, distance salvatrice qui se marque dans l’humour. Sans oublier l’ironie, fine et particulière, présente tout au long de son œuvre. « Une ironie amoureuse » dit l’auteur, qui n’exclut pas l’émotion : « l’ironie me paraît relever plutôt du registre de l’amour que de celui de la dérision. […] S’il y a ironie c’est plutôt du côté de l’affect. C’est peut-être une façon d’être et de regarder amoureusement, avec une espèce de pudeur. Oui, c’est un affect pudique. »2 C’est sans doute cela d’ailleurs la force d’Echenoz : cette ironie et cette distance, marques d’un doute créatif, d’une humilité permanente qu’il entretient avec la langue et son œuvre. C’est ainsi qu’il avoue

ne pas aimer faire le malin avec la langue, parce que celle-ci [lui] préexiste et en quelque sorte [lui] prête ses structures, [lui] laisse puiser dans ses réservoirs de vocables et de formes, pour [lui] permettre de bâtir jusqu’au bout le petit édifice dont [il a] tracé le pan sur le papier.3

Alain Noguès

Echenoz lui-même qualifie ses romans de « romans géographiques » au même titre que d’autres écrivent des « romans historiques ». Courir ne déroge pas à la règle. Émile, ses jambes sous le bras, est amené à parcourir le monde. Mais comme dans les précédents romans, ces voyages, qui plongent assez vite le personnage dans un pénible sentiment de vacuité, n’ont rien d’exotique ou d’initiatique. Les lieux visités, souligne Christine Jérusalem, sont des lieux vides, impersonnels, des lieux de l’entre-deux4. Les personnages de Jean Echenoz peuvent-ils dès lors s’enraciner quelque part ? Le cas est encore plus compliqué pour Émile dont le métier est lui-même mouvement, mouvement qu’il se fait de surcroît voler par le pouvoir communiste qui voit en ses victoires l’instrument idéal de propagande.

Parcours, errance, déplacement, mobilité, Echenoz n’arrête pas de décrire son personnage en prise avec les lieux et avec le temps, personnage qui explose les chronos en courant de manière chaotique et bancale, multipliant les leurres pour déjouer la tactique de ses adversaires. « Travaille plutôt ton style », déclarent les amis d’Émile ; « [m]ais non, dit-il, le style c’est des conneries. Et puis ce qui ne va pas chez moi, c’est que je suis trop lent. Tant qu’à courir, il vaut mieux courir vite, non ? »5. A contrario, le style d’Echenoz, lui, est loin d’être anodin et les vastes descriptions des courses grimaçantes ne sont pas autre chose qu’une métaphore de sa propre écriture. Avec célérité, celle-ci démarre, freine, repart, sprinte dans la foulée d’Émile, tout en cultivant un style instable, à la limite de la chute. Pour Echenoz, l’idée doit se développer, « mais de façon bancale ou dissymétrique ou déséquilibrée, de sorte que cet énoncé, plus excitant ainsi, pourra éventuellement appeler ou suggérer jusqu’à son contraire cité »6. Dès lors, l’auteur ne manque pas non plus de reprendre certains phrasés ou passages et de les faire évoluer tout au long du roman en les déclinant sous différents modes, ce qui n’est pas sans rappeler les techniques d’écritures musicales.

À travers toute son œuvre, l’écriture d’Echenoz, déjouant toute doctrine, enjambe avec réjouissance les frontières entre le réel et le fictionnel pour se marier, cette fois encore, avec un récit d’une grande efficacité. La vie de Zatopek, de ses doutes et de ses victoires, l’histoire de ce personnage indécidable, vivant sans cesse dans l’entre-deux, dans un pays envahi et détruit par les régimes autoritaires, se déploie dans un récit qui évite toute lourdeur et tout pathos et qui transcende Émile par une humilité et une légèreté qui ne manquent pas de puissance. Tant qu’à écrire, il vaut mieux bien écrire, non ?

Jean-Bosco d’Otreppe

1 Entretien avec Christine JÉRUSALEM, Europe, n°888, avril 2003.

2 Ibid.

3Chevillard, Echenoz : filiations insolites, études réunies et présentées par MURA-BRUNEL Aline, 2008, p. 74.

4 JÉRUSALEM Christine, Jean Echenoz : géographies du vide, 2005.

5 ECHENOZ Jean, Courir, 2008, p. 21.

6 Entretien avec Olivier Bessard-Banquy, Europe, n°820-821, août-septembre 1997.

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  1. Pingback: Courir de Jean Echenoz | boscodotreppe - janvier 4, 2012

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