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1 - Varia, Bande dessinée

XXe ciel.com, Bernard Yslaire : arrêt sur image de notre siècle

Au crépuscule de sa vie, Éva Stern, psychanalyste de renom, est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle reçoit par e-mails des fragments de sa vie, illustrés par des photographies de Frank, son frère décédé durant la guerre, qu’elle croit pourtant éternel, d’autant plus qu’elle le retrouve sur de nombreux clichés datant d’après sa mort. Ces apparitions posthumes instaurent dès le début un réseau de narrations multiples, où les flash-backs s’entrecroisent avec virtuosité. Les photographies présumées de Frank nous offrent une vue panoramique de notre siècle et de ses grands événements, immortalisés par des clichés célèbres qui, conjoints aux souvenirs d’Éva, sont synthétisés en un vaste inconscient collectif, où les réminiscences de cette femme écorchée vive deviennent celles de l’humanité toute entière.

Dans cette bande dessinée, Bernard Yslaire lance un appel à la rétrospection sur un siècle riche en progrès, mais, selon lui, pauvre en humanité. Le choix de dresser un tableau de notre époque basé sur des instantanés photographiques – « instants d’année de la mémoire », dirait l’auteur – est d’autant plus interpellant que les négatifs représentés sont en réalité des photographies retouchées afin de servir la propagande d’une revue nommée Le XXe Ciel. Ce journal de guerre nourrissait de grands espoirs dans une utopique révolution sociale, trop tôt confisquée par l’idéologie bolchevique. Il fut tardivement repris et informatisé, afin de satisfaire l’ambition d’un réseau de communication planétaire incensurable.

L’informatique, système de communication a priori idéal, est prédominante dans cette œuvre et attestée comme mémoire infaillible, puisque dotée d’une capacité gigantesque. L’auteur semble donc faire l’éloge de cette mémoire virtuelle, nourrie par l’inconscient collectif et apparemment seule apte à conserver les souvenirs d’un siècle si mouvementé. Néanmoins, cette communication à travers la toile mène inévitablement à une certaine saturation de l’information, en témoignent les nombreux bugs qui jalonnent le récit et qui forcent l’ordinateur à redémarrer, autrement dit à revenir à zéro, à repartir de rien. Confier toute sa mémoire à une machine ne semble dès lors pas être si avisé, malgré la menace qui pèse sur elle d’être perdue et de ne plus pouvoir témoigner.

Bernard Yslaire, XXe ciel. com/mémoires99

Yslaire semble pourtant avoir trouvé une alternative à ce problème, en introduisant une nouvelle instance communicative qui vient se manifester à nous. Il s’agit de la figure de l’ange, autrefois messager divin, condamné à n’être qu’un simple témoin impuissant et impartial des actions humaines, dans un monde déserté par Dieu. N’étant plus mandaté par lui, ce messager ailé demeure muet, et tente toutefois de communiquer avec nous autrement, par le biais des photographies et du Web. Employer ce substitut de la parole nous fait concevoir l’image photographique comme un langage, le photographe comme un auteur ; substitut assez intéressant, du reste, étant donné l’omniprésence de l’image dans notre monde contemporain, à l’instar de la bande dessinée. Les instantanés qui figurent dans XXe ciel.com sont d’ailleurs remaniés de sorte qu’ils fassent tous référence à des objets ou des personnages ailés, les bras déployés avec envergure ou des ailes impromptues jaillissant de leur dos.

En outre, le jeu complexe sur les instances narratives qu’opère Yslaire en nous présentant à diverses reprises des photographies représentant Frank se prenant lui-même en photo nous amène à nous interroger sur la position du lecteur-spectateur. Selon les propres mots de l’auteur, « chaque photo a une histoire, et c’est celui qui la prend qui la raconte »1. Or, l’identité du photographe nous est plusieurs fois dissimulée, de sorte qu’à aucun moment on n’est sûr que ce soit Frank qui se trouve derrière l’objectif. Le lecteur serait donc invité, voire même exhorté à participer à cette grande fresque mémorielle. Cette mise en abyme nous élit au rang de « narrateur », d’une certaine manière, car nous sommes placés dans une position équivalente à celle du photographe, à savoir derrière l’objectif, à chaque illustration de photographie que nous contemplons.

Mais le lecteur-spectateur sera surtout sollicité par la présence de ce que Roland Barthes appelle le punctum d’une photographie, autrement dit une blessure, une piqûre qui ponctue l’épreuve photographique et vient frapper le spectateur en plein visage. C’est un détail dans le cliché qui possède une valeur supérieure par ce qu’elle ajoute à la photo, « et qui cependant y est déjà »2, un détail différent pour chaque observateur spécifique, chacun étant « blessé » à sa manière par un élément en particulier. Or, dans le cas des photographies que Éva reçoit, c’est précisément en découvrant l’astuce, le détail, un point du négatif qui la touche plus que les autres, qu’elle sait où pointer le curseur de sa souris, découvrant alors, derrière ces images, d’autres négatifs liés à son histoire et à celle de notre temps. Ces liens créés sont bien sûr rendus possibles grâce à l’informatique, mais c’est la photo elle-même qui touche profondément Éva, qui capte son attention, et la nôtre.

Une illustration est assez récurrente : celle d’un ange blessé au front, marqué d’une cicatrice encore sanglante, un punctum en quelque sorte. Lorsque, dans la narration, on clique dessus, il nous renvoie à divers instants du récit, rythmé par cet épisode, à la manière de chapitres. Voir cette blessure attire notre attention, en même temps que celle des personnages, et nous permet de découvrir les divers enjeux de l’intrigue. Ce tissage d’anecdotes envoyées sur la toile retrace l’histoire d’un siècle dont la mémoire est en péril, à tel point qu’elle saigne. L’ange est le détenteur de notre passé, blessé tant il est pénible à endurer. Pourtant, la sentant fuir, il tente de nous transmettre ses souvenirs en employant un double médium adapté aux besoins du siècle – à savoir la photographie et Internet – qui accomplit cet impératif de commémoration, cette lutte sans fin contre l’oubli.

Catherine Rasquain

1 YSLAIRE Bernard, XXe ciel.com, 2004, p. 28.

2 BARTHES Roland, La chambre claire : Note sur la photographie, 1980, p. 89.

Lire à ce sujet :

BARTHES Roland, La chambre claire : Note sur la photographie, 1980.

YSLAIRE Bernard, XXe ciel.com. Mémoires<19>00, 2004.

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