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1 - Varia, Bande dessinée

La BD contemporaine en quête de légitimation

Au début des années 1990, le paysage de la bande dessinée francophone se voit bouleversé par l’apparition de nouvelles structures éditoriales, composées essentiellement d’auteurs soucieux de promouvoir une production plus personnelle, aux antipodes des archétypes de la BD historique ou de l’héroic-fantasy qui triomphaient alors. C’est notamment dans une perspective de légitimation du médium au sein de la véritable Littérature que des éditeurs comme Cornelius, Ego comme X ou L’Association vont inscrire leurs réflexions et leurs publications. Pour L’Association, par exemple, les réflexions théoriques et autres expériences pratiques se multiplieront dès la création du collectif, notamment dans les pages de la revue Lapin ou au sein de L’OuBaPo – ouvroir de bande dessinée potentiel, dans lequel les auteurs créent sous contrainte volontaire, à la manière de l’Oulipo initié une trentaine d’années plus tôt par Queneau. Ces structures accueillent également, outre les auteurs qui se font éditeurs, une nouvelle génération de créateurs, lesquels sortent généralement d’écoles de dessin ou des Beaux-Arts, partagent évidemment la volonté de rupture de leurs éditeurs et nourrissent certaines ambitions intellectuelles, s’appuyant sur des références aux maîtres du neuvième art, mais également aux peintres, romanciers, cinéastes ou autres philosophes reconnus1. Fait symptomatique également de cette recherche de légitimité au sein de la production littéraire, une très grande partie des publications diffusées par ces éditeurs relèveront de l’autobiographie, genre duquel la bande dessinée francophone s’était jusqu’alors tenue éloignée.

La production autobiographique va en effet permettre à la bande dessinée de se recentrer sur l’auteur, l’artiste, lequel va notamment parler de son art, tentant de le légitimer et de lui donner une « marque supplémentaire de littérarité »2. C’est ainsi qu’à côté – ou non – d’un travail fictionnel, les auteurs déclinent tous types d’autobiographie : Joann Sfar publie ses Carnets, Fabrice Neaud son Journal, Lewis Trondheim parle de ses Petits Riens, Marjane Satrapi nous livre à la fois un récit de guerre, un récit d’enfance ainsi qu’un récit d’immigrée avec son Persepolis, tandis que David B. se lance dans un large roman familial, racontant l’épilepsie de son frère dans L’Ascension du Haut Mal. De tous ces exemples (la liste n’étant bien sûr pas exhaustive), il ressort que l’intérêt de la lecture, bien entendu présent dans la valeur d’authenticité de ces ouvrages – valeur souvent considérée comme un gage de qualité par notre culture postmoderne « hantée par le refus de l’inauthenticité »3 – se situe essentiellement dans la peinture de l’impact de la condition humaine sur l’émergence d’une singularité qui, le plus souvent, « réalise son identité comme une extension du collectif »4. Ainsi, par exemple, Persepolis est loin de n’être qu’un témoignage authentique de la vie dans un Iran intégriste ; il est avant tout la démonstration de la construction d’un sujet dans des conditions particulières et dont la spécificité s’appuie à la fois sur son appartenance au monde humain et universel de l’enfance – comme la plupart des enfants, Marjane joue, va à l’école et se cache pour fumer sa première cigarette en fulminant contre ses parents – et sur la revendication de son iranité – Marjane, lors de son exil en Autriche, réagit face à des jeunes qui s’embrassent : « J’étais contrariée par tous ces actes sexuels publics. Que voulez-vous, je venais d’un pays traditionaliste »5.

Dan Zettwoch, Making comics

La spécificité de l’autobiographie en BD francophone est qu’elle se centre également sur le travail du dessinateur, le représentant face à sa planche de travail ou son ordinateur, tentant de concilier ses aspirations artistiques et ses idéaux professionnels avec la monotonie du travail. On fait entrer le lecteur dans les ateliers – Satrapi, Blain, Trondheim, Sfar, Bravo ou David B. ont par exemple fait partie de l’Atelier des Vosges, dont on peut retrouver des traces dans les productions des uns ou des autres – ou on lui raconte la genèse d’un album – Dupuy et Berberian parlent des doutes qu’ils ont rencontrés lors de la confection du troisième tome de Monsieur Jean dans Journal d’un album, publié à L’Association. Cependant, ce quotidien qu’on exalte peut également être vécu comme un nouveau carcan, alors même que le point de départ du mouvement autobiographique était d’en finir avec les règles de la bande dessinée traditionnelle.

Certains vont alors s’en sortir par le biais de l’autofiction, terme qui désigne « une fiction d’événements et de faits strictement réels »6 : c’est le cas de Blain que l’on sait très semblable à son Isaac le Pirate, Sfar qui ressemble étrangement à Pascin, Larcenet qui, dans Le Retour à la Terre, met en scène Larssinet ou encore Blutch qui dessine Blotch, dessinateur chez Fluide Glacial. La pratique – qui rompt totalement avec le fameux pacte autobiographique de Philippe Lejeune – permet de parler de soi sans devoir assumer l’ensemble du propos, d’instaurer une ambiguïté propice à toutes les audaces. Avec Isaac le Pirate, par exemple, nous sommes à la fois face à un récit d’aventure qui se revendique comme tel et respecte les codes qui lui sont propres et à une interrogation sur l’amour, l’art et la vie. Dans les cas que nous avons cités, il semble que l’autofiction permette de réunir à la fois les qualités de l’introspection et du questionnement de soi propres à l’autobiographie, en faisant la part belle à des récits audacieux, ce qui serait le propre de la fiction.

Ces productions autobiographiques ou autofictionnelles, marginales et décriées au début des années 1990, sont aujourd’hui légion. Le genre n’est plus cantonné aux seuls éditeurs indépendants, il a au contraire tendance à se banaliser et l’on retrouve des autobiographies chez la plupart des « grands éditeurs » (Dupuis et la collection Poisson Pilote chez Dargaud, en particulier). Les blogs BD pullulent sur Internet, où le meilleur – nous pensons ici au blog de Boulet7 ou de Maya Mihindou8, entre autres – côtoie le moins bon, où l’intime – même s’il est toujours dessiné et scénarisé – s’expose avec une mise en page sans cesse plus mince, et où l’on peut parfois détecter une véritable tendance au nombrilisme. Heureusement, certains auteurs – dont ceux précédemment cités – continuent à utiliser les supports autobiographique et autofictionnel comme des lieux tant d’expérimentation que de légitimation et à prouver que les ressources de ces supports sont loin d’être épuisées.

Anne Pelsser

1 Joann Sfar, par exemple, titulaire d’une maîtrise en philosophie et d’un diplôme des Beaux-Arts de Paris, qui a consacré entre autres une série au peintre Pascin, vient d’adapter Le Petit Prince en bande dessinée, interroge les Écritures juives dans Le Chat du Rabbin ou Les Olives noires et use fréquemment de références philosophiques, notamment dans ses Carnets.

2 MARLET Pierre, De l’autofiction en bande dessinée : le trio Monsieur Jean, Dupuy et Berberian, 2005, p. 301.

3 BAETENS Jan, « Autobiographies et bandes dessinées », in Belphégor, n°1, novembre 2004.

4 CARRIER Mélanie, « Persepolis et les révolutions de Marjane Satrapi », in Belphégor, loc. cit.

5 SATRAPI Marjane, Persepolis, 2003, non paginé.

6 DOUBROVSKY Serge, cité par Marlet Pierre, op. cit., p. 303

7http://www.bouletcorp.com/blog/

8 http://blumicrochoco.blogspot.com/

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