//
you're reading...
1 - Dossier, Littérature

Alter Ego

Meurtre du double et suicide dans la littérature fantastique

Seulement quand le Moi est un problème, il y a un sens à écrire.

Thomas Mann

Aux origines du double

Depuis ses ancestrales origines, l’homme n’a cessé d’être fasciné par tout ce qui le reflétait, le dédoublait. Qu’il s’agisse de son ombre, son jumeau, son reflet ou son écho, il a de tout temps manifesté devant cet alter Ego le plus grand étonnement et s’est ainsi constitué un univers de mythes autour de cette dualité mystérieuse. Il est vrai que la présence, aux côtés de l’Ego, d’un alter Ego est quelque chose d’éminemment perturbant pour l’homme, qui est parvenu, au cours de sa prime enfance, à se percevoir comme un.

Les jumeaux sont l’incarnation par excellence de la duplicité corporelle. Les sociétés primitives oscillaient, à leur égard, entre rejet et vénération. On les tuait, parfois, ainsi que leur mère, car on les craignait. Mais toujours on leur prêtait des pouvoirs surnaturels, liés bien souvent à la survie de l’âme des morts. Dans les sociétés dites civilisées, ils feront bien souvent l’objet d’un culte, comme Castor et Pollux en Grèce ou Romulus et Remus à Rome.

Si l’étonnement face au double corporel a eu tendance à s’amenuiser à mesure que l’homme évoluait dans la compréhension et la représentation de lui-même – que l’on songe au changement radical qu’a induit l’avènement de la photographie dans la perception de soi –, cette inquiétante étrangeté du double, s’exprimant désormais dans les profondeurs de l’âme, est demeurée ancrée au plus profond des angoisses et des fantasmes humains. Et bien que les développements de la psychologie et de la psychanalyse soient venus apporter un éclairage nouveau sur les phénomènes de schizophrénie, ces derniers n’en demeurent pas moins fascinants.

Cette duplication de la personnalité peut parfois avoir un effet rassurant, en permettant par exemple de chasser la culpabilité (en rejetant une faute sur son double) ou de fuir le réel1. Néanmoins, c’est bien souvent le dégoût et la haine vis-à-vis de cet alter Ego qui s’imposent, menant parfois jusqu’au dénouement tragique du suicide détourné par la voie du meurtre du double, thème que la littérature n’a pas manqué de mettre en image.

La fragmentation du Moi

L’individu divisé croit souvent ne pouvoir survivre qu’en restaurant son unité fondamentale. Erreur fatale mais naturelle de l’homme qui tend à se concevoir un, tandis qu’il est multiple. Je est un Nous : voilà en effet la grande angoisse existentielle décrite par la littérature fantastique et confirmée par la psychanalyse. Stevenson en fait le récit dans Le Cas étrange du Dr Jekyll et de M. Hyde :

Je me rapprochai donc peu à peu de cette vérité, dont la découverte partielle a entraîné pour moi un si terrible naufrage : à savoir, que l’homme n’est en réalité pas un, mais bien deux. Je dis deux, parce que l’état de mes connaissances propres ne s’étend pas au-delà. D’autres viendront après moi, qui me dépasseront dans cette voie ; et j’ose avancer l’hypothèse que l’on découvrira finalement que l’homme est formé d’une véritable confédération de citoyens multiformes, hétérogènes et indépendants.2

Voilà que le sujet, qui constituait l’ancrage de toute la philosophie moderne depuis Descartes, s’évapore dans une multitude d’instances diverses et incontrôlables. « Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi. MOI n’est qu’une position d’équilibre », constate Henri Michaux dans Plume. Dès l’intuition bien connue de Rimbaud, la littérature n’a cessé d’examiner cette tragique division du Moi dont Freud disait qu’elle constituait la troisième grande humiliation infligée à l’humanité, après les découvertes de l’héliocentrisme et de l’évolution des espèces.

Le double dans la littérature

Si la figure du double est vieille comme la littérature – on la retrouve déjà chez Homère et Sophocle –, elle s’est enrichie, depuis le XIXe siècle, d’une épaisseur psychologique toute nouvelle. L’avènement de la psychanalyse s’est fait dans un contexte littéraire qui tendait à sonder de plus en plus les profondeurs de l’âme. Or, le genre privilégié dans le traitement des différents troubles psychiques est certainement le fantastique, dont l’émergence a favorisé la mise en image des phénomènes de schizophrénie et autres psychoses théorisées ensuite par les Freud, Jung, Lacan et autres spéléologues de l’esprit humain.

Le dédoublement de la personnalité revêt diverses formes dans la littérature fantastique. Il naît souvent, à l’instar de ce qui se passe dans le roman de Stevenson, d’un puissant sentiment de culpabilité du héros, qui fait endosser à un autre Moi la responsabilité de ses vices ou de ses fautes. Délesté de son Ça (instance de l’inconscient soumise au seul principe de plaisir) – incarné par M. Hyde –, le Dr Jekyll peut ainsi, à travers son double, s’abandonner aux vices les plus sordides, sans devoir, une fois redevenu l’estimé docteur, en porter les conséquences. Si le dédoublement est donc dans un premier temps positif, il s’avèrera rapidement insoutenable, à mesure que M. Hyde prendra l’ascendant sur le Dr Jekyll.

D’autres fois, comme dans William Wilson d’Edgar Allan Poe, le double figure le Surmoi, instance normative du refoulement. Le héros est alors poursuivi par un double moralisateur qui le condamne sans cesse et exerce sur lui un véritable pouvoir castrateur. Le double peut également représenter le fantasme de l’Idéal du Moi, comme dans Le portrait de Dorian Gray, ou Le Double de Dostoïevski, où le héros est sans cesse confronté à un meilleur lui-même, qui le terrifie souvent, mais peut aussi être le garant de son équilibre psychologique – temporaire –, comme dans le récent Fight Club de Chuck Palahniuk.

La figure du double est si perturbante qu’elle se trouve assez rarement dissociée du registre tragique. L’écrivain cherchera généralement à susciter l’empathie à travers les souffrances de son personnage. L’exemple le plus probant que nous ait fourni en la matière l’histoire littéraire est sans aucun doute Le Double de Dostoïevski, décrivant le naufrage progressif et angoissant d’un individu on ne peut plus banal dans la folie. Point de suicide ici, puisque le personnage se sent absolument impuissant face à son sosie persécuteur. Pour qu’il y ait suicide, dans les histoires de double, il faut en effet qu’il y ait révolte. Mais lorsque la castration exercée sur le personnage par son alter Ego est trop prégnante, il n’y parvient pas et s’enferme alors dans la folie.

Caïn et Abel

Du double au suicide

Dans les mythes des temps les plus primitifs, jusqu’à une période plus proche, l’assassinat de l’un des jumeaux était la condition de survie de l’autre et ouvrait la possibilité de son épanouissement. Romulus et Remus, Caïn et Abel : la mythologie occidentale est marquée par cette image des frères rivaux. Ainsi Rome et l’humanité seraient-elles nées dans le sang du fratricide. Mais peu à peu, les jumeaux changent de statut dans l’imaginaire des hommes et apparaissent tellement liés entre eux qu’ils en deviennent inséparables, « co-mortels ». C’est alors que le meurtre se fait suicide.

La crainte de la mort serait une cause essentielle du dédoublement de la personnalité. C’est de cette peur fondamentale que seraient nées les multiples croyances dédoublant l’homme par le biais de son âme. Le double était alors le garant de l’immortalité du sujet. Or, à travers le passage de la représentation dualiste de l’âme (mortelle et immortelle) à sa conception unitaire, la figure du double a évolué de l’ange gardien à l’ange de mort3, acquérant ainsi son aspect éminemment aliénant. Et ce sosie qui écartait la perspective de la mort la ramène alors, devenant son annonciateur dans de nombreuses superstitions.

Le suicide des personnages dédoublés serait, selon Otto Rank, autant lié à la crainte de mourir – éveillée par l’apparition du double – qu’au narcissisme. Car beaucoup d’entre eux craignent moins la mort que son attente insupportable. Ainsi est-ce souvent l’amour de soi qui tiraille ces héros incapables à la fois de supporter cette funèbre perspective et de concevoir leur anéantissement autrement que par l’assassinat du second Moi, craint et abhorré. D’autres fois, c’est simplement l’insoutenable déchirement du sujet qui le pousse à l’acte fatal.

Dans ces récits, les dénouements sont nombreux, oscillant entre l’accident tragique et le suicide, selon le degré de conscience des personnages. Lorsque le Dr Jekyll se suicide, il considère qu’il est déjà mort et que ce n’est que M. Hyde qui met fin à ses jours usurpés. Il est toutefois conscient que M. Hyde fait partie de lui-même et qu’il doit le/se supprimer. Dorian Gray sait également que son portrait est une part de lui-même et l’on peut à juste titre parler de suicide, tant la situation lui est devenue insupportable. En ce qui concerne William Wilson, par contre, c’est bien d’un accident qu’il s’agit, puisqu’il refuse d’accepter le fait que son double soit une part de lui-même et ne peut dès lors se figurer le suicide qui sanctionne le meurtre de l’autre.

Protéiforme donc, la figure littéraire du double n’a sans doute pas fini de hanter la littérature fantastique, ainsi que le cinéma dont elle s’est désormais fait un allié privilégié. Et la littérature, elle non plus, n’est certainement pas parvenue au terme de ses investigations sur l’étrangeté de la nature humaine.

Pierre-Etienne Vandamme

1 Cf. ROSSET Clément, Le réel et son double, 1976.

2 STEVENSON Robert-Louis, Le Cas étrange du Dr Jekyll et de M. Hyde, 1994, p. 114.

3 Cf. Rank Otto, Don Juan et Le Double. Essais psychanalytiques, 1973, p. 74.

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 387 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :