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1 - Dossier, Arts plastiques, Littérature

Vincent Van Gogh : l’impossible embrasement

Considérations esthétiques au départ de la correspondance avec Théo

Car celui qui pose la mine sait que tout finira par le feu, par la grande explosion solaire, en plein jour, en pleine matière, dans un grand arrachement de matières, qui efface tous les travaux souterrains.

Antonin Artaud,Héliogabale ou l’Anarchiste couronné

On nourrit des soupçons contre moi – c’est dans l’air – je dissimule quelque chose. Vincent a un secret qui craint la lumière.

Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo

Une étrange inaptitude à être

Le 27 juillet 1890, les vastes étendues de blé qui ceignent Auvers-sur-Oise résonnent d’un écho pour le moins inhabituel : armé d’un revolver, Vincent Willem Van Gogh, au milieu des épis battus par les vents, s’expédie une balle dans la poitrine, manquant de peu le cœur ; lie-de-vin sur jaune sale : la terre absorbe sans broncher les bouillons de sang du peintre qui, muet, la panse trouée, regagne l’auberge des Ravoux, place de la Mairie. Toute intervention étant jugée vaine par les médecins consultés, c’est dans son lit, aux côtés de son frère Théo, que Vincent décède, deux jours après les faits ; le 30, sous un soleil de plomb, sa dépouille est inhumée dans le cimetière d’Auvers. Pourtant, ailleurs – en Hollande, à Groot Zundert, village natal de l’artiste –, une autre tombe renferme elle aussi les restes d’un dénommé Vincent Willem Van Gogh : c’est la stèle de ce frère inconnu, mort-né le 30 mars 1852 – soit un an jour pour jour avant sa naissance –, que Vincent, en chemin pour l’église, contemplait chaque dimanche. Face à la pierre obscène, le privant à jamais d’une part de lui-même – c’est évident : ses propres nom et prénoms y sont gravés –, il expérimente ainsi précocement ce que sa correspondance avec Théo, pendant dix-huit longues années, n’en finira plus de thématiser : l’intuition d’un manque incalculable et structural, la prescience d’une carence essentielle et primordiale.

La chaise de Vincent avec sa pipe, peinte peu de temps après le triste épisode de l’oreille tranchée, n’incarne que trop parfaitement ce vide définitif qui accable l’artiste : bancal, déserté, répondant au fameux Fauteuil de Gauguin, lui aussi inoccupé, le siège grossier, hanté qu’il est par la présence spectrale du peintre, figure avec une puissante simplicité l’impropriété d’un Je amputé de lui-même, dans tout ce que cette mutilation peut avoir d’inconsolable, de desséchant, de ravageur. Cette absence fondamentale à soi, dans un premier temps masquée par une foi proprement paroxystique – Vincent, dans le sillage de ses père et grand-père, aspire à servir l’Évangile –, éclate dès juillet 1880 dans une lettre poignante et décisive que l’artiste adresse à son frère, après neuf mois de silence. Marquée par l’expérience de la dépossession jusque dans son énonciation – elle est rédigée en un français malhabile, hoquetant –, celle-ci ébauche le portrait d’un homme sous l’empire de ses passions, d’un être voué aux excès qui, désormais dénué de tout soutien moral face à ses échecs et aux railleries, se reconnaît douloureusement séparé de lui-même : « Il y a quelque chose au-dedans de moi, qu’est-ce que c’est donc ? […] Un oiseau en cage au printemps sait fortement bien qu’il y a quelque chose à quoi il serait bon […] mais il ne peut le faire, qu’est-ce que c’est ? » (133 F1). Dix années plus tard, au crépuscule de sa vie, le constat s’avérera identique : « ma vie à moi aussi est attaquée à la racine même, mon pas aussi est chancelant » (649 F).

Les insuffisances de la raison logique

Parce qu’elle est destinée à demeurer en deçà de l’ordre du visible en tant qu’elle se dévoile dans l’intolérable obscurité qui lui est consubstantielle, cette inadéquation de soi à soi s’appréhende immanquablement comme épreuve de l’apophatique. Inapparent mais intuitionné, ineffable mais investigué : telles sont les caractéristiques paradoxales d’un défaut d’être dont Van Gogh, en amont du concept, de la qualification, de la dé-finition, ne cessera d’explorer les alentours immédiats. Car c’est bien ici, dans la proximité du néant intime, que s’enracine ce qui anime Vincent tout au long de sa courte existence : le prométhéen projet d’une auto-élucidation achevée, la quête d’une identité à soi non problématique.

Chaïm Soutine, La folle, c. 1919, huile sur toile. Collection privée.

Toute parole se trouvant d’avance congédiée parce qu’impropre à signifier une béance précisément indicible, le peintre dorénavant athée, pour plonger au cœur de cette faille qui châtre ses désirs de complétude, érige en seul Dieu une volonté dont il restreint la toute-puissance au donné antésymbolique, une éthique du labeur désintéressé, ancrée dans l’existence nue et condamnant toute consolation orientée vers les sphères de l’abstraction2 : par un travail acharné exécuté à même le réel, il s’agira donc de contribuer à la glorieuse élévation d’un Je jusqu’alors en attente de lui-même. Mais déjà, au détour d’ambitions à peine esquissées, se profile l’aporie scellant ce drame qu’est l’existence de Van Gogh : avide de sonder ses ténèbres intérieures en vue de la transparence absolue, de la pleine et entière révélation à soi, celui-ci invalide ses propres prétentions par sa souscription inconditionnelle à un modèle ne prêtant foi qu’à l’indéfectiblement concret. Comment faire signe vers le Tout-autre, vers l’invisible, en adhérant résolument à ce qui, au creux du regard, fait consister « la vraie vie » (480 F) ? En d’autres termes : comment concilier appétits de transcendance et primat consacré de l’immanence ?

Une faillite inéluctable

De cet irréductible questionnement, Van Gogh sillonnera les deux versants : en s’adonnant par sa peinture et sa correspondance à une entreprise de clarification autocentrée et tendue vers l’au-delà du visible3 d’une part ; en entérinant, avec une résignation toute fataliste, l’omnipotence des circonstances4 comme objets a priori de toute intellection d’autre part. Ainsi, lettres comme toiles fomenteront-elles, « au cœur de la réalité » (303 N), un hypothétique accès à une Vérité de l’être conçue de façon néoplatonicienne5. Pourtant, on le pressent : l’inclination vers l’immédiat de la « vraie vie » qui féconde l’œuvre du peintre et épistolier ne peut que se heurter de plein fouet à l’aspect toujours déjà médiatisant de l’effectuation de cette oeuvre ; en effet, c’est par les mots, par les couleurs6 que Van Gogh prépare l’utopique avènement de cette singularité qu’il revendique comme illimitée. Désigner, approcher l’Idée éthérée – celle d’une subjectivité dénuée de manquements – par l’herméneutique7 du pinceau, de la plume, tout en approuvant la primauté inébranlable du réel dans toute sa brutalité : tel est le projet sophistique du peintre. Mais, bientôt, cette confrontation entre deux idéaux antinomiques fait de l’artiste voué aux extrêmes un homme déchiré, théâtre d’une « lutte intérieure » (252 N) qui, impérieusement, requiert un choix. De fait, c’est son allégeance à la « vraie vie » que Vincent délaisse peu à peu au profit d’une vocation presque subie (« […] j’ai le dessin – la peinture également, je crois – dans le sang […] » [198 N]) ; une vocation qui, si elle enjoint toujours de « sentir les choses » (218 N), se sait toujours déjà suppôt de l’abstraction, de l’interprétation, de la rationalisation8 – de même que la fenêtre (motif ô combien récurrent dans les épîtres de Vincent à Théo) découpe et médiatise une composition naturelle à la sublimité forcément analytique, la toile personnifie, aux yeux de Van Gogh, le support d’une Vérité singulière, conçue non comme conformité exacte à un donné, mais comme traduction subjectivement marquée.

Entre la vie et le soleil, un entredeux impraticable

« Il y a et il y reste et il revient toujours par moments en pleine vie artistique la nostalgie de la vraie vie idéale et pas réalisable. […] On se sait cheval de fiacre, et on sait que ce sera encore au même fiacre qu’on va s’atteler » (489 F). « La vraie vie idéale » : à savoir, une existence chimérique, abolissant l’incompatibilité foncière entre une démarche littéraire et picturale nécessairement abstrayante et l’expérience primitive du mondain. C’est parce qu’il poursuit viscéralement une peinture qui parviendrait à « travailler dans la chair même » (476 F) que Van Gogh, progressivement, révoque un quotidien bien terne face aux lumineuses recherches qu’il mène dans les arcanes de l’infini (même si, on l’a vu, il demeure nostalgique de ce dont il prend congé) ; il cesse de fréquenter ses compagnons de misère, les nécessiteux de Londres, du Borinage, de La Haye, pour se murer dans une retraite rousseauiste, en Arles, au plus près du soleil et de sa lumière – symboles presque trop parfaits de ses ambitions icariennes. Perdant pied dès cet instant, le peintre, « mal pris dans la vie » (589 F), s’interdit souverainement toute compromission au sein d’une existence morne, authentique « monceau de cendres » (263 N) inconciliable avec son projet existentiel. Désormais, il tutoiera les sommets en toute solitude, œuvrant à la Révélation de son être propre, par-delà les illusions gouvernant une société qui, rapidement, découvrant ses fondements menacés, déclare la guerre à ce héros tragique, rompu par « l’engrenage des Beaux-Arts comme le grain entre les meules » (518 F). Réciproquement, parce qu’elle « préfère paraître plutôt que d’être » (281 N), la fange des institutions et du peuple rencontre l’implacable condamnation de Vincent, incapable de jouer le jeu des apparences et, partant, d’embrasser le langage policé de la bienséance9 ; marginalisé, peu à peu mis au ban de la communauté, Van Gogh, coupable aux yeux de celle-ci du péché d’hybris, poursuit dans l’isolement sa quête d’une parfaite coïncidence à soi, innervant toiles et lettres d’une fiévreuse sincérité, possible voie d’accès à cette correspondance fantasmée entre les inflexions de l’être et leur consignation sur le chevalet, sur le papier.

Photo : Lee Stalsworth, 2004 The Estate of Francis Bacon, ProLitteris, Zurich

Spoliant le réel tel qu’il se laisse appréhender dans le quotidien, tout entier voué à son affairement ontologique supranaturel, l’artiste ne peut que maudire cet indéfectible joug qui, toujours, alors qu’il frôle l’Idéal, l’Unité absolue, invalide son entreprise : l’incarnation. Organique, périssable, détournée des appétits d’infini de Vincent, la chair apparaît comme une bride, comme un appendice dédié au paraître et impropre à l’être10. Ainsi, l’ascèse du peintre culminera-t-elle dans ce que l’histoire a trop volontiers rangé parmi les actes fameux de folie : en 1881, il se mesure aux flammes en plongeant la main dans un brasier, tandis que le 23 décembre 1888, il se tranche l’oreille d’un coup de rasoir – offrant ensuite le lobe sectionné à une prostituée. Se défaire de cette embarrassante corporéité, l’immoler, la sacrifier, l’évacuer pour tendre plus parfaitement, dans sa peinture, dans ses lettres, vers une pure adéquation à soi, vers l’Autoportrait définitif et non lacunaire11 : à cette inspiration, Van Gogh aura tout subordonné. Et le 27 juillet 1890, dans la chaleur de l’après-midi, cet homme qui, le regard perdu dans le soleil, presse le canon d’un pistolet sur son ventre ne s’apprête pas à commettre un geste désespéré, suggéré par la démence ; non : il est sur le point d’enfin se rejoindre.

Matthias De Jonghe

1 La numérotation des lettres renvoie à l’édition hollandaise publiée à l’occasion du centenaire de la naissance de Van Gogh ; la majuscule indique la langue dominante de rédaction : N pour néerlandais, F pour français.

2 Cf. 164 N (notamment).

3 Cf. 253 N (notamment).

4 Cf. 281 N (notamment).

5 Cf. 133 F ; à ce sujet, voir aussi : Grimaldi Nicolas, Le soufre et le lilas. Essai sur l’esthétique de Van Gogh, 1995.

6 Cf. 169 N (notamment).

7 Sur ce point, voir à nouveau : Grimaldi Nicolas, Le soufre et le lilas. Essai sur l’esthétique de Van Gogh.

8 Cf. 607 F.

9 Cf. 212 N.

10 Cf. 309 N.

11 Cf. 571 F.

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Discussion

2 réflexions sur “Vincent Van Gogh : l’impossible embrasement

  1. Super intéressant, cet article tombe à point. Ce matin, alors que je n’arrivais pas à me lever, j’ai pensé soudainement à Vincent Van Gogh en me questionnant sur sa folie, sur la difficulté immense que ça devait être d’être lui. Je n’y pense jamais. Et le soir venu, je tombe sur ton article!

    Publié par Jérôme Van Grunderbeeck | avril 19, 2013, 21:57

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Considérations esthétiques à partir des correspondances | Vincent Van Gogh, peintre fou? - avril 14, 2013

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