//
you're reading...
1 - Dossier, Littérature

Stig Dagerman : le premier souffle

Quel est ce monde qui occupa Stig Dagerman jusqu’à la fin de sa vie, en 1954, alors qu’il n’avait que trente et un ans ? Le nôtre, certes, mais un monde complexe, pluriel, où s’emboîtent, à la manière des poupées russes, plusieurs niveaux de réalité, où les entrelacs de la vie et de la mort sont partout présents, dans les yeux de l’autre jusque dans le reflet d’un miroir ou d’une lame. Par ailleurs, l’individu qui habite ce monde, s’il se découvre libre en lui-même mais ne peut l’être qu’au sein des structures sociétales, est avant tout fait pour une chose : vivre. Telle est peut-être l’unique certitude, mais aussi, en apparence, le plus grand paradoxe de Dagerman qui se donna la mort alors qu’il était applaudi de toutes parts, en Suède comme à l’étranger. Celui-ci, s’il fit de son désespoir une source d’inspiration, refusant la gloire comme toute autre forme de fausse consolation, ne cessa pourtant de chercher ce qui donne à l’Homme une raison d’exister face à l’absurdité de sa condition.

L’enfant brûlé, second ouvrage après Le serpent, est un roman précoce – Dagerman l’écrivit à vingt-cinq ans –, indirectement autobiographique et largement considéré comme le chef-d’œuvre de l’écrivain. Celui-ci débute par l’enterrement d’une mère, dans le froid hivernal d’un petit village suédois. C’est une de ces journées qui n’en finissent pas, où les gens s’observent dans un silence qui rend flagrant le moindre tic, la moindre déconvenue. Pour la première fois de leur existence, le père et le fils, Bengt, se retrouvent face à face jusqu’à ce qu’une voix de femme, avant la fin du repas funèbre où la morte trône sous la forme d’un cierge incandescent, ne demande le père au téléphone. Mais le fils décroche et lui répond. Ainsi est-il saisi par une haine aussi profonde que jalouse envers cette amante du père. Pourtant, ce sentiment dévoilera peu à peu son vrai visage en culminant dans un amour coupable qui, d’emblée vécu, s’impose comme ce crime répondant enfin à une culpabilité originelle et irrationnelle.

En effet, chez Dagerman, l’individu apparaît en proie à une culpabilité liée à l’ordre du langage dans la mesure où elle s’en échappe totalement, où elle n’y trouve aucune réponse. Facteur d’aliénation et d’angoisse, puisque attaché au vide, ce sentiment trouve sa justification dans un crime quelconque, ici double – le fils s’amourache de l’amante de son père, habillée à son insu avec les vêtements de la mère décédée –, qui le réinsère dans l’espace du langage et donc dans la communauté humaine, car cette culpabilité irrationnelle a la solitude comme corollaire direct. Si ce procédé, qui pose du langage, c’est-à-dire une explication rationnelle, là où il fait défaut, touche la culpabilité qu’éprouve l’individu face à sa condition d’être imparfait et y répond du moins temporairement, celui-ci s’applique également – la voix du récit l’exprime explicitement – pour nombre d’actions humaines. Cependant, il arrive certains cas où la collusion souhaitée entre acte et explication n’est pas parfaite, où, pour le dire simplement, l’individu ne parvient pas à s’expliquer valablement pourquoi il a agi de telle ou telle façon. Celui-ci se trouve alors dans une position de déséquilibre génératrice d’angoisse. Au-delà de ça, on voit les implications radicales qu’une telle conception du langage, envisagé comme incapable de dire le tout de l’Homme et du monde, comme potentiellement porteur du mensonge et coupé de la vérité, a sur le récit lui-même. En effet, aux yeux du lecteur, cette conception jette irrémédiablement le doute sur l’ensemble des explications, construites par ailleurs le plus rationnellement possible, que le fils fournit de ses actes au travers de lettres qu’il adresse à lui-même ou à ses proches, telle celle dans laquelle il explique a priori sa tentative de suicide – tentative qui prendra, par la suite, une signification capitale – :

Vous vous demandez pourquoi. Je vais vous répondre. Parce que je suis las de vivre. Las de vivre ici dans le monde des petits chiens. […] Dans le monde des petits chiens, nous sommes tous des tricheurs. Dans le monde des petits chiens nous faisons tout pour rire. […] Dans le monde des petits chiens il n’existe qu’une volonté et cette volonté c’est d’être toujours un autre. Et quand on est devenu cet autre on veut encore devenir un autre. […] Même les masques portent des masques, mettre un second masque s’appelle se démasquer.1

George Grosz, Suicide (1916)

La conception du rapport à l’altérité exprimée ici, supposant un langage problématique, apparaît comme ce qui vient constamment parasiter la quête de pureté qui anime le fils tout au long du récit, le poussant vers un désespoir toujours plus profond de ne pouvoir être de manière authentique, de ne pouvoir s’extraire d’un monde où règne la mort de l’âme, au travers des spectres du mensonge, de l’ambivalence et du compromis moral. Cette quête est à mettre en parallèle avec la recherche d’une parcelle de l’existence qui échapperait à cette duplicité du langage et où il serait possible pour l’individu de se réaliser dans une vérité de l’être qu’il suppose accessible. Si celui-ci demeure convaincu que l’on n’atteint jamais le fond de l’autre et de soi-même par le recours à la parole, le désenchantement provoqué par la prise de conscience que cette même impossibilité se retrouve dans tout type relation achèvera sa chute – ce qui se manifeste, dans le cas du fils, au travers de l’échec de sa relation amoureuse et charnelle avec l’amante de son père. En lui-même ou dans sa tentative de fusion avec l’autre, le fils cherche à restaurer, voire à instaurer, une certaine complétude qu’il pense pouvoir atteindre. Mais rien n’y fait. Au final, celui-ci reste brûlé par son désir et se consume peu à peu dans son désespoir et sa solitude, face à l’angoisse d’être entouré et traversé par du vide. Restons cependant prudents vis-à-vis de cette grille de lecture qui, si elle permet de rendre compte de certains traits de l’écriture de Dagerman, ne doit en aucun cas être considérée comme exclusive. La question de la mort et plus spécifiquement du suicide demeure un aspect capital, puisque omniprésent, dans l’œuvre de l’écrivain suédois. Pour autant, la prudence est ici encore une fois de mise dans la mesure où l’on conçoit souvent, de manière simpliste et trop évidente, le suicide – qu’il s’agisse de celui de Dagerman lui-même ou de celui dont traite son œuvre – comme un exutoire face au désespoir et aux souffrances qui peuplent l’existence de certaines consciences. Si l’on ne pourra jamais expliquer totalement le suicide de l’écrivain, il est cependant possible d’affirmer qu’il n’y a pas dans son œuvre d’apologie de la mort. Outre le problème du langage évoqué précédemment, la tendance de l’individu à produire et à accepter nombre de consolations fallacieuses – la gloire, la richesse, le pouvoir et même le temps – contribue à mortifier son existence. Cerné lui-même par la mort sous toutes ses formes, Dagerman, conscient que la liberté humaine ne s’affirme que par cette voie, n’a cessé de se tourner vers la vie et de chercher l’essentiel : « une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre. »2 La réalité du suicide se déploie avec plus d’envergure si elle se comprend dans ce cadre. Dans L’enfant brûlé, Bengt, le fils, tente de se suicider non pas pour mettre fin à ses jours, mais, même s’il ne se l’avoue pas explicitement au moment de commettre l’acte ni dans sa lettre, pour tenter d’atteindre, par un geste ultime, cette authenticité, cette pureté originelle qu’il ne trouve pas dans le monde. En effet, lui aussi se sent cerné et souillé par la mort – le spectre de sa mère ne le quitte pas, sa compagne, qui a sans cesse froid, n’arrête pas de pleurer – et rien, pas même le pouvoir des mots, de la raison, ne parvient à l’extraire de cette cellule dont personne ne semble avoir la clé. Le désespoir et la culpabilité sont ainsi à leur paroxysme.

Si, selon Dagerman, la liberté commence par l’esclavage, si seul celui qui est mort ou qui n’est pas encore né est innocent, alors peut-être est-il possible de comprendre cette atteinte envers soi comme une tentative de plonger au plus profond de cette mort qui entoure l’individu, jusqu’à la limite du non retour, pour tenter d’y retrouver une pulsion vitale, un battement originel, et, un instant seulement, prenant conscience d’être sauvé, de s’être arrêté à temps, redevenir cet enfant qui naît, déjà dans le monde mais encore hors de lui, et affirme, comme un premier cri, sa liberté suspendue tout entière à son désir de vivre. Peut-être cette démarche pourrait-elle rendre compte des nombreuses tentatives de suicide qui jalonnèrent, jusqu’à l’instant fatal, la courte existence de Dagerman. Selon ce point de vue, comme l’explique C. G. Bjurström dans sa postface au Serpent, « la mort volontaire de Dagerman n’est pas un aboutissement, mais une rupture brutale, elle n’est pas l’explication de son œuvre, mais un “malentendu”. »3 On le voit, pas plus chez Dagerman que chez Camus, il n’y a d’apologie du suicide comme étant un moyen d’accéder à la vérité de l’être. Le suicide, ou plutôt la pensée du suicide, est chez eux un moyen de penser l’individu et son existence, sa vie face à l’absurdité du monde. L’Homme, même s’il est pris dans nombre d’esclavages provenant du monde et de lui-même, demeure en dernière instance toujours souverain de sa volonté d’exister. Et si ce désir s’étiole, que reste-t-il ? La liberté se déploierait donc dans ce cadre. Cependant, si celle-ci est une affaire ontologique, qui ne peut s’éprouver que dans ce bref instant où l’individu s’extrait du tourbillon du monde et de la masse anonyme, où il se pense comme n’étant pas uniquement un être de fonctions ou de devoirs, cette liberté ne peut déployer toute son envergure que dans les cadres de la société. Ainsi, comme l’écrit Dagerman en 1952 :

Le monde est donc plus fort que moi. À son pouvoir je n’ai rien à opposer que moi-même – mais, d’un autre côté, c’est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi-même une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. (NBC, p. 21)

Loïc Detiffe

1 DAGERMAN Stig, L’enfant brûlé, Paris, Gallimard, pp. 323-326.

2 DAGERMAN Stig, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Paris, Actes Sud, 1981, p. 21. Cet ouvrage sera désormais renseigné sous les initiales NBC.

3 BJURSTRÖM Carl Gustaf, postface de : DAGERMAN Stig, Le serpent, Paris, Gallimard, 2001, p. 281.

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 390 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :