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2 - Dossier, Littérature, Théâtre

Comment (ne pas) relire Rhinocéros

La maladie des classiques

Eugène Ionesco serait un « grand écrivain ». C’est du moins ce qu’on en dit. Mais au fond, qui y croit vraiment ? Certainement pas les élèves à qui l’on fait lire quelques extraits de la Cantatrice chauve qu’on commente comme une pièce de l’« absurde » ; ni ceux à qui l’on explique pendant cinquante minutes que Rhinocéros est une pièce dénonçant le péril nazi. Non, eux n’ont pas l’occasion d’y croire. Mais alors qui ? Qui donc croit encore à ce Ionesco génie littéraire ? Eh bien vraisemblablement plus grand-monde.

Pourtant – et ne me croyez pas sur parole ! –, son théâtre est riche de significations, souvent enthousiasmant et toujours provocateur ; un théâtre singulièrement engagé qui sans cesse se dérobe, et dont l’architecture complexe ne laisse aucune chance au lecteur distrait. Mais au fond, pourquoi le théâtre d’Eugène Ionesco serait-il réduit à ce qu’il n’est pas ? L’auteur de ces lignes aurait-il une méthode d’interprétation nouvelle faisant émerger le sens caché des classiques ? Que du contraire. À l’heure des encyclopédies virtuelles, où tout est résumé, formaté et disponible instantanément, la lecture comme activité intellectuelle à part entière a tendance à devenir superflue. La méthode et le postulat sont donc simples : l’on ne peut tirer d’une œuvre que ce que l’on a pleinement lu, dans l’intimité de sa conscience, dans la patience infinie de l’esprit déterminé à déplier les multiples significations d’un texte et résolu à en découvrir les moindres secrets.

Mais l’autre vérité, c’est qu’une étrange maladie touche l’ensemble des œuvres consacrées et, par contamination, leur auteur. Cette maladie, l’écrivain américain Mark Twain l’exprimait déjà dans une sentence devenue célèbre : « a classic is a book which people praise and don’t read ». Et si cet aphorisme est destiné à nous faire rire, il nous pousse inévitablement à questionner notre attitude face à la littérature… ce qui n’est réellement possible qu’à la double condition de se départir des clichés véhiculés par les médias et l’institution scolaire, et de revenir au texte lui-même. Cela dit, pourquoi vous parler de Rhinocéros ? Parce que cette pièce est un cas d’école du fait de la réduction – c’est-à-dire la méprise – dont elle est l’objet depuis longtemps. Également parce qu’elle questionne subtilement le concept d’engagement, à une époque où dominait encore le militantisme théâtral d’un Brecht, voire d’un Sartre.

Une critique de l’engagement

Mais cela ne nous dit toujours pas pourquoi il faudrait lire Rhinocéros ni en quoi la pièce éclaire la question de l’engagement. Rappelons d’abord qu’Eugène Ionesco est né d’une mère française et d’un père roumain, très tôt séparés. L’écrivain passe ainsi sa jeunesse en France, mais sera contraint vers seize ans de rejoindre son père – un juriste autoritaire et arriviste – en Roumanie. C’est d’ailleurs l’histoire politique de ce pays qui nous donne une des clés de la genèse de Rhinocéros : passé d’une démocratie parlementaire au fascisme de la « Garde de Fer », et soumis à partir de 1945 au régime communiste, ce pays aura connu moult coups d’État sanglants perpétrés au nom des idéologies. Et c’est cette expérience que met en scène Ionesco : des idéologies – ces « systèmes automatiques de pensée »[1], disait-il – qui véhiculent des slogans vides de sens, dans un seul but : l’accession au pouvoir.

Ce que Ionesco nous propose dans cette pièce, en somme, c’est un autre théâtre engagé : un engagement conçu comme critique de l’engagement. Ce retournement est typique de l’écrivain né en Roumanie et doit se concevoir, pour être bien compris, comme un mouvement perpétuel : Ionesco sait trop bien que le conformisme et l’anticonformisme ne sont jamais que l’avers et le revers d’une seule et même médaille. Cette critique de l’engagement n’en demeure pas moins un engagement véritable, en se proposant de répondre à la question qui taraude l’esprit des intellectuels d’après-guerre : où et comment trouver du sens après les horreurs de la Shoah et d’Hiroshima, c’est-à-dire après la défaite de l’humanité en tant que telle ? Et ce qui fait l’originalité et la force de cette pièce – d’autant plus dans le contexte de l’époque –, c’est la volonté affichée par Ionesco de proposer une œuvre absolument irréductible à une idéologie donnée. Une pièce qui remet en question la pensée (du) politique et qui se défait constamment de l’obscénité – geste déplacé – d’une parole qui se dirait vérité.

En effet, à travers les personnages de sa pièce, Ionesco n’épargne aucun système de pensée : de Jean le rationaliste franchement de droite, « maître de [s]es pensées » et « qui ne rêve jamais » (p. 145), à Botard, l’intellectuel marxiste répétant à l’envi qu’il connait « le pourquoi des choses, les dessous de l’histoire » (p. 128) et qu’il détient « la clé des évènements, un système d’interprétation infaillible » (p. 130). Et de l’un à l’autre, pour Ionesco, il n’y a qu’un pas : celui qui sera franchi lorsqu’ils épouseront tous deux – avec des arguments différents – la cause des rhinocéros. Au surplus, la pièce s’attaque également au relativisme par l’intermédiaire de Dudard, l’universitaire tiède à la parole toujours rassurante, qui affirme que « comprendre, c’est justifier » (p. 194) et qui choisira de rejoindre les rhinocéros quand ils représenteront la majorité de la population. Ionesco ira même jusqu’à tourner la logique en dérision à travers le personnage du Logicien, empêtré et enfermé dans sa discipline devenue cercle vicieux, s’écriant que « la logique n’a pas de limites ! » (p. 49) et multipliant les exemples aberrants. Ainsi, Rhinocéros nous propose un théâtre d’essence antipolitique, tout différent d’un théâtre apolitique autant que d’un théâtre partisan. Mais alors, que nous offre le versant positif de cette pièce, si tant est qu’il y en ait un ?

Eugène Ionesco

Un théâtre métaphysique

Ionesco disait, à propos du théâtre, qu’« il ne peut évoluer sans qu’il soit dépolitisé ou sans qu’il dépasse la politique et l’intègre »[2]. Et c’est à partir de cela que nous pouvons découvrir l’ambition profonde de Rhinocéros : intégrer le questionnement politique et le transcender pour proposer un nouveau théâtre, libéré des idéologies qui le contraignent à n’être que l’ombre de celles-ci. Et cette transcendance de la politique n’est pas à prendre à la légère, car l’auteur a largement affiché l’ambition proprement métaphysique de son théâtre. Quand il stigmatise le théâtre « politique » (entendez Brecht) ou le théâtre de boulevard, il s’attaque en définitive à leur qualité – ou leur fonction – de divertissement au sens pascalien : à savoir ce qui nous détourne de nous-mêmes et de notre angoisse existentielle. Cette ambition métaphysique, l’auteur la dévoile à travers le personnage clé de la pièce : Bérenger. Cet antihéros un peu inadapté, incapable de se plier aux règles rigides de la bienséance – dictées par son ami Jean au début de la pièce – se présente en fait comme un homme ordinaire, un homme imparfait mais parfaitement innocent, désœuvré face à la folie « politique », symbolisée par la rhinocérite, devant laquelle il se sent impuissant.

Un personnage seul, donc. Et quoi donc de plus commun que cette solitude profonde, celle que tout homme éprouve un jour ou l’autre, un peu par hasard ; expérience paradoxale – si intime et pourtant universelle – qui porte en elle le secret de l’engagement chez Ionesco, mis en scène dans un seul but : celui d’une « fraternité fondée sur la métaphysique […] plus sûre qu’une fraternité ou une camaraderie fondées sur la politique »[3]. Cette fraternité, celle du genre humain, n’est rendue possible – aux yeux du lecteur/spectateur de la pièce – qu’à travers ce Bérenger innocent, faisant l’expérience de la solitude fondamentale et devenant par là même la figure proprement humaine, irréductiblement humaine, ce qui lui permet d’hurler qu’il est le « dernier homme » et qu’il ne capitulera pas.

Le secret de Rhinocéros est donc là, dans l’humanité dénudée de Bérenger – son innocence et sa solitude profonde –, qui fonde la promesse d’une fraternité possible entre tous les hommes, terreau d’un humanisme métaphysique. Un engagement particulier, certes. Mais peut-être le plus sincère de tous les engagements. Mais cet article – me suivez-vous ? – ne peut qu’être un avant-goût : lisez donc Rhinocéros et vous sauverez cette pièce de la maladie des classiques. Et pour finir avec Italo Calvino – et contre Mark Twain –, clamons haut et fort qu’un classique est d’abord « un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire ». Et gageons que Rhinocéros est de ceux-là.

Jonathan Galoppin


[1] Notes et contre-notes, p. 283.

[2] Antidotes, p. 191.

[3] Antidotes, p. 325.

Lire à ce sujet :

Ionesco Eugène, Antidotes, Paris, Gallimard, 1977.

Ionesco Eugène, Notes et contre-notes, Paris, Gallimard, 2006 (coll. Folio/Essais).

Ionesco Eugène, Rhinocéros, Paris, Gallimard, 2006 (coll. Folio).

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