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2 - Varia, Bande dessinée

L’enfer, le silence : une enquête de Blacksad sur rythme de blues endiablé

Nouvelle-Orléans, Amérique des années 50. Des rues imprégnées par la culture créole, le jazz et les croyances vaudou, la frénésie du mardi gras prochain, ambiance festive au sein de laquelle surgit une enquête délicate. Tel est le décor du quatrième tome de Blacksad, une série créée en 2000 par Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido. Respectivement scénariste et illustrateur, ces deux Espagnols de talent ont, semble-t-il, satisfait derechef les espérances de leur lectorat resté dans l’expectative depuis près de cinq ans. Le premier volume, Quelque part entre les ombres, avait déjà séduit par son univers riche et inédit, dans la tradition du polar noir américain. S’affranchissant quelque peu du côté conventionnel de ce dernier, le détective John Blacksad est parvenu à rallier certains de ses précédents détracteurs avec Artic-Nation, second opus de la série, qui traite principalement des crimes racistes. Âme Rouge, le troisième album, également salué par la critique, témoigne quant à lui de l’angoisse du nucléaire et de l’universelle opposition entre les extrêmes. Enfin, L’enfer, le silence, sorti en septembre 2010, nous plonge à son tour dans une aventure à la fois émouvante et captivante, rythmée par une ambiance jazzy délicieusement rétro. Blacksad se voit confier la tâche de retrouver Sebastian Fletcher, pianiste virtuose et héroïnomane notoire. Sous ses dehors simples, ce contrat mènera notre privé dans les méandres des plus complexes affaires, entremêlées de conflits familiaux et de douloureux secrets.

Cette dernière publication s’inscrit bel et bien dans la lignée du projet initial des auteurs, dont le choix le plus original et déterminant fut sans nul doute de s’orienter dans la fiction animalière. Bien que dotés d’allures, de comportements et d’aspirations résolument humains, les personnages arborent un faciès systématiquement bestial. L’inspiration et le style de Canalès conjoints à la maestria graphique de Guarnido nous offrent un bestiaire incroyable, d’un réalisme et d’une expressivité des plus surprenants. Le casting est mûrement réfléchi eu égard au rôle, au tempérament et à la « fonction » de chaque protagoniste. Certains choix sont un clin d’œil à la symbolique de l’animal choisi[1], tandis que d’autres, moins évidents, sont à imputer à la sensibilité et au feeling des auteurs, tel Sebastian, incarné par un chien de la race des Boxers. Quant à l’incarnation féline du héros de cette série, elle pourrait être rapprochée de certains attributs propres au chat, foncièrement indépendant, évoluant aisément dans la pénombre, relativement sauvage, capable d’épier furtivement ses proies avec ruse et souplesse. Quoi qu’il en soit, la mise en scène d’animaux anthropomorphes offre indubitablement une myriade de possibilités dans la création des personnages et leur rôle au sein de l’intrigue.

Juanjo Guarnido, L'enfer, le silence (2010)

L’existence de cette BD animalière est fréquemment associée au travail effectué par Guarnido et Canalès aux studios d’animation Disney, dont de multiples productions ont également fait appel à une faune diversifiée, bien que ces œuvres ne soient pas destinées à un public adulte comme l’est Blacksad. En outre, cette esthétique particulière fait songer au genre ancestral de la fable, un récit bref à visée didactique employant généralement des animaux, dont les différents comportements sont censés inspirer une morale. Bien que cette dernière ne soit pas présente à proprement parler dans les aventures du détective Blacksad, le procédé physiognomonique appliqué aux acteurs rappelle malgré tout la symbolique associée aux animaux, tels que le loup et l’agneau, le lièvre et la tortue, etc. À l’instar de personnages humains, dont la tête tantôt nous plaît et tantôt nous rebute, le genre d’animal convoqué nous inspire aussitôt un tel sentiment. Toutefois, les auteurs ne versent pas non plus dans un manichéisme dommageable, qui impliquerait une opposition systématique et rébarbative entre diverses races d’animaux, qu’ils soient à sang froid ou chaud, à fourrure ou à écailles, de teinte claire ou sombre[2]. La condensation générique dont fait montre cette bande dessinée se ressent par ailleurs dans son caractère cinématographique. Répliques, déroulement de l’intrigue, cadrages, plans, plongées et contre-plongées, usage de la lumière, sans oublier les flashs-back, particulièrement employés dans L’enfer, le silence, à l’égal de la bande sonore, quasi perçue tant les mélodies semblent sourdre des bistrots louisianais : tous ces éléments permettent une lecture à la fois efficace et intense. Le récitatif, toujours à la première personne, prend lui aussi des airs de « voix off », et est usé avec parcimonie.

L’emploi même des couleurs se met au service de la narration, déployant une gamme chromatique à dominante bleue – quel autre ton conviendrait mieux à un album baigné dans une atmosphère « blues » ? –, annoncée franchement par la couverture. Quelquefois porteuses des couleurs rougeoyantes de l’enfer, les planches offrent des contrastes étonnants entre elles et indiquent, par leur palette, le temps du récit dans lequel on se trouve. Quant au « silence », on l’associe paradoxalement au bleu marin dans lequel Blacksad se trouve immergé, dans la morne et inexorable quiétude des fonds marins. Couleurs parfaitement choisies, donc, puisqu’elles sont le reflet à la fois de mélodies mélancoliques et d’un silence infernal. Dans cet univers, « l’enfer, c’est le néant »[3]. C’est d’ailleurs lors de sa noyade que Blacksad se voit submergé de visions infernales[4], associées à celles de Sebastian lors d’une de ses injections. Pour cet homme exalté par la musique, le silence est un enfer, duquel il essaie de s’évader par la drogue et le blues. Plus qu’un calme insoutenable, c’est plutôt le silence sur certaines vérités gênantes et douloureuses qui ronge Sebastian de l’intérieur et consume peu à peu, tel un foyer, sa fragile existence.

 Catherine Rasquain


[1] Le Berger allemand policier, la fouine journaliste, le pingouin serveur, le gorille garde du corps, etc.

[2] Dans Artic-Nation, par exemple, les races blanches et noires s’affrontent, sans qu’il soit donné raison à l’un ou l’autre clan.

[3] L’enfer, le silence, p. 4.

[4] Il est vrai que les chats ne sont pas particulièrement friands d’eau. Cf. L’enfer, le silence, p. 38.

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