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2 - Dossier, Musique

Les textes-séquelles de La Rumeur

To rap (v. tr.) : frapper sur, cogner sur

Treize ans que les enceintes crachent les éclats de La Rumeur. Dans chaque morceau bruit l’exigence d’une musique qui se refuse à faire le trottoir et à minauder devant certains industriels du disque, ceux-là qui jurent la main sur un chéquier et imposent des productions standardisées au public – au consommateur. Il se dit que La Rumeur manie le stylo – « [l]’encre va encore couler ». Le « poète vandale » monte à la tribune et dégoise l’accablant silence de sa rue. Les textes, taillés « dans la palabre des infâmes pour que les esprits s’enflamment »1, cinglent, sans pitié.

Quatre MC’s, deux beatmakers attitrés – et des collaborations de premier choix : autant d’activistes qui depuis 1997 attisent le son rutilant du collectif. La Rumeur revendique un enracinement pluriel : les contrées bafouées par la colonisation, le périple de l’immigré, le pavé de la rue. Or, ces origines multiples et mariées, la notion de « fils d’immigrés » les synthétise à merveille. À première vue, pour peu que La Rumeur s’engage – mais qui en doute ? –, le tour que prennent ses textes serait hautement, dangereusement politique – et il l’est. Le procès qui opposa le collectif au ministère français de l’Intérieur en atteste. Suite à un article incendiaire, « Insécurité sous la plume d’un barbare », jugé diffamatoire envers une administration publique (la police nationale), l’un des rappeurs, Hamé, fit en effet l’objet de poursuites requises par ledit ministère. La relaxe l’attendait, le 25 juin dernier, au terme d’un interminable bras de fer judiciaire. Cette sorte d’affrontement politique de la parole au monde n’a rien d’anecdotique. Étude balistique d’une trajectoire.

En amont de l’écriture – on écoutera en particulier ici l’album sorti en 2007, Du cœur à l’outrage –, les comparses arpentent de longues nuits durant le bitume de la capitale – « Je suis extrait de l’épaisseur du soir »2. Ils le goûtent, le respirent à pleins poumons – il prend à la gorge : « L’asphyxie est lente sous le chiffon de chloroforme / Et je dors encore que d’un poumon / Le second m’attache à mes fantômes »3. Le ciment des rues n’est en fait que le symptôme d’une tumeur autrement étendue, une gangrène-entonnoir où glissent les populations des quartiers qui voient leur destin amputé :

Toutes les artères de la Ville Lumière ont un fix dans le bras

La rue n’est pas ma petite chérie loin de là

Juste une triste épave maquillée de trafic

Rincée à la pillave et tout ce que je dicave le crépuscule venant

Aujourd’hui c’est mort à presque trente-deux ans,

J’ai le sentiment que nos itinéraires se mordent la queue4

L’individu qu’étouffe le réel se retourne et sa parole lourdement armée s’engouffre dans ses textes : « Maintenant la crasse prend soin / D’écrire à balles réelles cousin »5. Les rimes autour desquelles s’est sédimentée la saleté de la vie participent ainsi d’une écriture « à balles réelles ». C’est-à-dire, d’abord, que les mesures que bat La Rumeur s’arrachent à une substance réelle, justement. Cette infamie qui les imprègne ne tient pas, en principe, d’un fantasme délirant. Au creux des mots se loge ainsi l’assourdissante vérité d’un monde vécu, ou à tout le moins l’écriture tend à s’en approcher – et les battements cycliques du son qui ont entrepris leur inlassable activité de pulsation y contribuent, comme pour enfoncer le clou :

Après une brillante carrière sous les plafonds d’amiante

Il n’y a rien que j’invente c’est tellement véridique

Que ça en devient viscéralement tendu

Pour cette grosse pute de République6

Car le versant politique n’oblitère pas celui de l’intime, ainsi que le souligne Ékoué dans une interview : « la valeur intime de nos textes, c’est politique »7. Ceux-ci conjuguent de la sorte l’insurrection disons strictement politique – « J’ai pas attendu que la République se taille les veines / Devant l’horreur de nos curriculums »8 – à ce qui est propre à soi :

Avec nos têtes déjà cramées à la lueur d’un sbar

On a poussé comme des tours

J’avais cette réflexion

Avec le frère de Malik dont le fils vient de voir le jour

On aime la légèreté, aussi,

Des choses simples comme parler des heures aux petits

J’ai pris encore de près

Des années sur le visage9

L’engagement de l’écriture se jouerait aussi dans ce franchissement du réel vers le verbe – et non pas dans le seul propos des paroles. Or, comment s’opère ce passage ? Il résulte certainement de la rencontre du réel déjà pointée. Plus précisément, alors, quel processus est à l’œuvre dans cette rencontre qui engendrerait le texte ? Serait-il proscrit d’imaginer un effet de séquelle ? Les mots jailliraient irrésistiblement d’une charge sonnée par le monde à l’encontre de ces passants, ces hommes qu’il enfonce. Le flow et le texte naîtraient-ils en réaction à ce choc, comme pour mieux l’encaisser, pour en évacuer quelque chose d’insoutenable ou pour vaincre à coups de crocs ce qui, tout simplement, ne se laisse pas formuler ? Voilà qui rejoint ce qu’écrit Hamé : « Je sors promener faire pisser / Mon chien dans la tête / Ce chien dans ma tête »10. Les rimes prêtes à surgir tournoient et fourmillent, réclament en continu – c’est aussi ça ce qu’on appelle la rumeur – leur éclosion :

Coléoptères à fleur de nerf

Elles rampent, aboient, cassent du verre

Au creux de mon crâne dans un coin sans lumière11

Il reste que « la rime ne soigne pas »12. Car réagir aux coups de la vie ne signifie pas encore l’apaisement. Au contraire, le verbe se cherche dans une fièvre qui monte : « King Kong accroché à l’anneau de Saturne / Prodigieux ce qu’on pond / À la discrétion des néons »13. Au cours de ce processus, paradoxalement, le texte ne s’émousse pas. Il bouillonne, tourmenté par cela même dont il est la séquelle. En conséquence de quoi l’écriture œuvre toujours « à côté de », et tire de cette posture sa vigueur.

En ce sens, l’expression « écrire à balles réelles » condenserait, en quelques mots, certains principes du rap de La Rumeur, ceux qui soutiennent la vivacité de sa parole. Non seulement la douleur ressentie dans le rapport au monde et la souillure qui le couvre s’inscrivent en filigrane dans le texte, complétant le contenu explicite des phrases, mais surtout la parole s’épaissit et se montre capable de toucher ou de cribler : ce sont les impacts des balles. « Mon phrasé brûle des caisses »14, « Tu sais, on est comme l’huile sur le feu / Qui crépite »15 : le crachat, s’il doit fuser, macule sa cible, en vertu de la charge inconnue et indéfinie – et pour cette raison même – de réalité qui habite le phrasé, de la rumeur confuse qui le sous-tend.

« La valeur intime de nos textes, c’est politique ». Les rides qui les marquent, habilement – implacablement, aussi ? – sculptées par ce quelque chose qui les sillonnent, ne le sont pas moins.

Guillaume Willem

1« Nous sommes les premiers sur le rap »

2« Il y a toujours un lendemain »

3« Comme de l’uranium »

4« Quand la Lune tombe »

5« En vente libre »

6« Là où poussent mes racines »

7Disponible en ligne : http://www.la-rumeur.com/videos.php

8« Comme de… »

9« Là où poussent… »

10« Un chien dans la tête »

11« Un chien… »

12« Un chien… »

13« Un chien… »

14« Comme de… »

15« Non sous-titré »

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