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2 - Varia, Littérature

Leurs vies éclatantes – Grégoire Polet – 2007

Roman conduit d’une main experte par le désormais trentenaire Grégoire Polet, Leurs vies éclatantes ne constitue pas un portrait[1] mais une fresque. Une fresque contemporaine, tridimensionnelle et extensible, turbulente. Une fresque où se mêlent des vies, des atmosphères, des éclairages ; une fresque où se croisent, se frôlent et s’apprivoisent des personnages. Chacun d’entre eux – une vingtaine au total – est uni aux autres par des liens, parfois forts, parfois ténus, toujours plus profonds qu’il ne l’imagine. À la manière du cinéaste Alejandro González Iñárritu dans Amores Perros (Amours chiennes, 2000) ou des réalisateurs du plus récent Tickets (Ermanno Olmi, Abbas Kiarostami et Ken Loach), Polet orchestre à merveille le tango chaloupé de leurs vies croisées, ajoutant ça et là la syncope qui les fait chavirer.

L’essentiel du roman se déroule à Paris, en l’espace de six jours d’un mois de mai caniculaire. La première scène, recensée par les deux premiers chapitres de « Lundi », noue de manière plus qu’insolite la vie de deux personnages. Le choix de ceux-ci n’est pas fortuit : chacun d’eux se situe à l’extrémité d’un réseau hétéroclite de connaissances. Au-delà de ce détail technique, Macha et Henri Jacot ont en commun une absence. Absence de Paris pour Macha ; absence de vie pour Henri – puisque son décès marque le deuxième chapitre restitué partiellement ci-dessous. C’est dans la tour Saint-Sulpice, au deuxième étage, que Macha, artiste-peintre encore inconnue du grand public, prépare son départ pour Rome.

Paris, six heures trente. Henri casse des noix. Ce n’est pas la saison des noix, mais il y a des noix. Il casse des noix, assis dans un fauteuil, en feuilletant le dernier ouvrage de sa fille, Edith, ouvert sur ses genoux : L’Érotisme dans le goût baroque. […]

Il est gris. Il s’arrête de casser des noix. Quelque chose, comme une joie, lui étreint la poitrine. L’émotion lui monte aux yeux, et tous les sentiments de sa vie. Il a du mal à respirer, comme une béance, un vide, une implosion dans sa poitrine, le serrement des côtes. La douleur monte dans les mâchoires. Réflexe d’homme généreux, sous le coup du mal il se lève. Le livre de sa fille tombe sur le tapis, avec le casse-noix. Il est debout, ses oreilles bourdonnent, il n’entend plus rien, il ne voit plus, il revoit feu sa femme, il tombe devant lui, il heurte le lampadaire.

La délicate vessie de porc de l’abat-jour, teinte en vert, retient le lampadaire oblique en s’éventrant sur l’espagnolette de la fenêtre. Le troisième mouvement du concerto [pour clarinette de Mozart] commence, tout doucement.

Le premier bus 63 passe sur la place sans s’arrêter ; personne n’est là pour le prendre. Macha cherche dans la caisse son gros appareil photo, prend la façade et la fenêtre éclairée où le lampadaire clignote. Deux photos en cascade, assez jolies, qu’elle regarde aussitôt sur le petit écran. Dans le premier cliché, panoramique, le lampadaire est allumé. Dans le second, identique, il est éteint.

Si le sens de la narration est une qualité chez Grégoire Polet, la finesse de son style est également à souligner. Avec toute l’élégance qui le caractérise, ce dernier marie parfois une précision savoureuse à un contre-pied stylistique inopiné :

Avec une sincère admiration dans la voix et dans le regard, et passant les deux mains dans ses boucles noires où les cheveux blancs sont soigneusement teints, Braquignoles déclare en traînant sur les syllabes :

– Ce type est une merde.  (p.171)

L’ubiquité, qui caractérise généralement le point de vue du narrateur, lui permet par ailleurs de décrire dans un même paragraphe la profondeur d’un malaise à partir d’événements distincts et indépendants.

Il y a une panne dans le métro, ligne 9, entre Grands-Boulevards et Bonne nouvelle, et Françoise Jacot […] enrage de n’avoir pas pris le bus ou le taxi. Il n’y a plus de petite monnaie dans les caisses et seulement de trop gros billets dans la main des clients. Un accrochage a lieu sur la place de la Bastille et trois voitures derrière se carambolent. Que de mauvais diagnostics à l’hôpital et que des coups de ciseaux maladroits chez les coiffeurs. À Drouot, on vend mal. On retire de la vente des lots prometteurs. Notamment un autographe de Freud, qui ne trouve pas preneur. Même pas l’État. L’or baisse et le pétrole monte. La Bourse est morose. Arnaud Jacot maintient sa décision de ne pas se rendre à l’examen.

Dans sa réflexion sur l’art, Grégoire Polet reprend le personnage de Sylvain Crêtes, habile faussaire de son second roman Excusez les fautes du copiste. Mais c’est surtout par l’intermédiaire du Professeur Joseph Conard que Polet dilue de solides interrogations sur les Arts, la vérité, la mort, la liberté :

La seule chose, la première chose, c’est qu’il faut accepter de mourir. Alors, tout à coup, les bras sont desserrés, tout à coup, ils s’ouvrent comme un golfe où la mer s’engouffre et très tôt se calme et demeure, avec cette ouverture de l’infini sur l’horizon. Si l’on veut bien mourir, on ne meurt pas : tous les objets et tous les hommes soudain vivent entièrement pour toi, c’est le présent immense, c’est le grand cadeau, plus rien de ce qui existe n’existe contre toi, tout est pour toi, tu comprends tout, ou plutôt, tout est compris en toi.

Joseph Conard (douce anagramme de Conrad), vieil ami et soupirant d’Edith Jacot (fille d’Henri Jacot), est un brillant professeur d’histoire de l’art. Grégoire Polet a peut-être distillé un peu du caractère et de la faconde de son propre père – professeur émérite à l’UCL – dans ce personnage, qui reconnaîtra en Arnaud Jacot (neveu d’Edith et petit fils d’Henri) un fils inespéré, presque accidentel.

Perry Tak, Place Saint-Sulpice (2006)

Et Joseph est tout entier poreux à la circonstance, poreux au passé et à la mémoire des lieux qui habillent le salon de vie, poreux à la beauté d’Arnaud dont il regarde avec intensité les détails du visage, la bouche, cette peau jeune des joues qui se cambre en montant vers le nez, ce front sans ride où quelques longues mèches oscillent et répondent aux mouvements de la tête. Vraiment, voilà qui aurait pu être son fils, si le divan n’avait pas été le théâtre seulement d’un épisode sans lendemain.

Pourquoi ce titre, Leurs vies éclatantes ? C’est encore dans les paroles de Joseph Conard que se trouve sans doute la réponse.

Je me suis livré à une expérience curieuse, cette nuit. J’étais assis sur un des balcons du Pont-Neuf et je me suis mis à regarder les gens, individuellement […] ; j’ai voulu regarder chacun de ces passants, individuellement, comme s’il était le dernier homme sur la planète, et que mon regard serait le tout dernier qu’un homme porterait sur un homme. Je les regardais avec un amour fou, comme si c’était mon enfant, ou moi-même, comme si tout devait dépendre de ce regard. […] Leurs vies éclataient.

C’est peut-être de cet exercice d’observation que résultent l’impressionnante capacité de description et la tendresse manifeste que l’auteur porte à ses personnages. Leurs vies éclatantes a fait partie de la première sélection pour le Goncourt 2007.

Amandine Thiry


[1] Et ce contrairement à son ouvrage précédent : Excusez les fautes du copiste, 2006.

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