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2 - Écritures et engagements, 2 - Varia, Musique, Varia

L’homme sans qualités – Sur La reproduction, d’Arnaud Fleurent-Didier

Arnaud Fleurent-Didier naît alors que la vieille Europe, ébranlée par le premier choc pétrolier, cesse peu à peu de marcher au son des clairons soixante-huitards – nous sommes en 1974, dans l’écume d’un siècle, le vingtième, assistant, apathique, stupéfait, à la faillite d’utopies dont le reflux annonce l’avènement prochain du dieu marchandise. Digne rejeton de temps propices comme nuls autres au désenchantement, c’est dans les affres personnelles d’une existence inconsistante, acquise à l’ironie léthargique de ceux venus au monde sans plus avoir à livrer bataille, qu’il trempe sa plume. La reproduction est son second effort solo.

D’emblée, celui-ci se dote d’un flamboyant frontispice : le météorique France culture, objet générationnel et programmatique offrant tribune au pathétique désarroi de tous les postbaby-boomers – hérauts d’une engeance débile, proies privilégiées de la galopante anomie qui ronge toujours plus sévèrement un tissu social dégénérant progressivement en archipel d’entités insulaires (esseulées ; cf. My space oddity), elles-mêmes par le destin détournées de l’essentiel, diverties (cf. Je vais au cinéma), absorbées dans l’égotique contemplation de leurs faillites. Car c’est bien l’inventaire de manques, de manques cuisants, que dresse la narcissique ouverture de La reproduction : catalogue d’insuccès, instantané d’un marasme intime, stèle érigée en mémoire de ce qui ne fut pas transmis, de ce qui, légué, aurait sans doute – mesure-t-on jamais la gravité d’une absence ? – préservé de l’insignifiance, de la frivolité, de l’indolence.

Nous ne sommes que patrimoine, reliquats plus ou moins altérés, plus ou moins façonnés d’une antériorité qui toujours nous interdit d’avoir le dernier mot ; et, à l’heure des grandes remises en cause, que reste-t-il à l’homme suspendu au décret de l’altérité, rivé à sa propre contingence, arrimé à son accablante facticité (tyrannie de l’inaltérable modèle généalogique, primat de ce qui, me préexistant, confisque à son seul profit le secret de mon origine), que lui reste-t-il donc, à cet homme, sinon la vaine consolation du verbiage, du babil, le baume futile d’une parole qui, trop heureuse d’échapper à l’inanité, s’en remet à la ténuité, au pitoyable ressassement d’un impouvoir1 ? De fait, c’est aux sources de ce véritable mal du siècle (aboulie, obnubilante anémie de l’âme, langueur chronique : la pathologie semble n’être jamais loin), aux eaux amères de la légèreté (fadasserie d’un quotidien doucereux, sans grandeur, fait d’intrigues de chambres et de marivaudages niais ; cf. Risotto aux courgettes, Imbécile heureux), que vient s’abreuver le chant volatil d’Arnaud Fleurent-Didier. Légèreté ? Celle d’une race d’éternels successeurs, race inconséquente d’ores et déjà résignée à l’impropre, à la re-production, race médiocre, insipide par délayage, déshéritée à force d’hériter, éthérée, traversant l’existence vilement, d’anecdotes en anecdotes, son petit capital sous le bras. Nauséabonde litanie de la pérennité : engendrer, répéter, transmettre à son tour (cf. Ne sois pas trop exigeant). Reproduire et se reproduire. Reconduire le même drame, encore et encore ; inlassablement répartir le fardeau de l’insondable, nourrir l’abîme à coups de discours, de conjectures, de fantasmes (cf. le diptyque Mémé 68/Pépé 44, Si on ne se dit pas tout). Farder l’intolérable pour subsister, fût-ce dans l’illusion ; oublier enfin que seule cette voix qui n’est pas mienne chante ma vérité (cf. Reproductions).

Matthias De Jonghe

1Dans son premier album, Fleurent-Didier confessait déjà n’avoir « rien fait » (« Emploi du temps », dans Portrait du jeune homme en artiste, 2004).

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