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2 - Dossier, Littérature

Lisières de la poésie – Georg Trakl

Sur la parole en souffrance de Georg Trakl

Not that final meeting

In the twilight kingdom 

T.S. Eliot, The Hollow Men

Si d’ordinaire l’expérience insensée de la vie ne s’éclaire qu’à l’instant même où elle s’achève – épreuve paradoxale de l’accomplissement dans la ruine –, le destin littéraire de Georg Trakl, crépusculaire, cryptique, semble quant à lui vouer éternellement à la stupéfaction quiconque entreprendrait de l’élucider. De fait, grand ordonnateur d’une œuvre pourtant peu étendue, il n’en défigure pas moins à jamais, de la fulgurante mais sibylline trajectoire qui fut la sienne, l’azur poétique germanophone – celui-ci résonnant encore de l’inquiète interrogation proférée par Rilke à l’endroit de son compatriote et contemporain : Wer mag er gewesen sein ?, qui pouvait-il bien être ? Hermétique, codée, l’écriture de Trakl s’ente toutefois, n’en déplaise aux partisans d’une approche abusivement textuelle (comme celle, par ailleurs indispensable, du philosophe Martin Heidegger[1]), sur les traumatismes qui jalonnent une existence énigmatique, certes, mais précocement placée, c’est indubitable, sous le signe de la tragédie.

 

Né à Salzbourg au cours de l’hiver 1887, Trakl meurt vingt-sept ans plus tard, à l’hôpital psychiatrique de Cracovie, victime d’une surdose (délibérée ?) de cocaïne ; quelques semaines auparavant, sur le front de Galicie qu’il arpentait en tant que pharmacien militaire, il avait déjà tenté de mettre fin à ses jours, rompu par l’effroyable spectacle qu’offre au lendemain des combats le champ de bataille de Gródek. Frappé de sa main, tel un sorcier succombant à sa propre magie, sans doute dut-il accueillir la Grande Guerre comme le juste châtiment s’abattant sur un monde vicié, corrompu, promis à la destruction. 1914 : l’Empire austro-hongrois n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut jadis, sous la conduite des grands dynastes habsbourgeois ; miné par les nationalismes et les luttes intestines, livré aux déraisonnables appétits d’expansionnisme de son souverain, il s’effondre peu à peu. Entrée dans la modernité sur le mode de l’implosion, l’Autriche‑Hongrie, autrefois flamboyant carrefour des civilisations slave, romaine et germanique, sombre alors dans l’ambiance délétère des fins de règne ; pourtant, au cœur des touffeurs spirituelles précédant les grandes débâcles, au paroxysme de la déréliction, de la pestilence, de l’aveulissement, une miraculeuse forme de vitalité amorce son essor (« La vie fleurit dans le péril »[2], dira Trakl) – à la faveur d’une de ces géniales conjonctions parfois orchestrées par l’histoire, Hofmannstahl, Musil, Broch, Kraus, en fabuleux témoins d’une décadence, sauront ainsi capter, dans une langue éblouissante, les ultimes soubresauts d’une civilisation au seuil du chaos.

Georg Trakl, lui aussi, fut l’une des voix de ces temps de détresse. Nonobstant, bien que sa parole recueille sans conteste les échos du Zeitgeist, partageant avec celle des expressionnistes – Stadler, Heym, Benn, entre autres – certaines de leurs emblématiques obsessions (omniprésence de la mort, haine de la modernité technologique, mélancolie spleenétique, désertion du divin), elle s’avère, de façon bien plus spécifique, étroitement corrélée à l’intimité tourmentée de celui qui y préside – c’est-à-dire habitée par ce secret douloureux, honteux, ce secret qui, fuyant obstinément la lumière, donnera à la vie et l’œuvre de l’écrivain leurs allures d’abstruse supplique. Effectivement, alcoolique notoire, fréquent consommateur de narcotiques, Trakl aura en outre à subir une troisième passion, tout aussi dévorante, pernicieuse et incurable : celle qui l’unira à sa troisième sœur, Margarethe, de quatre ans sa cadette. L’inavouable péché de l’inceste[3] : en cette faute (ne songe-t-on pas ici au titre – plus qu’explicite – d’un texte de 1909, Blutschuld, soit, littéralement, crime de sang ?), chacun des mots, des vers, des strophes enfantés par sa plume trouvera comme l’obscure racine l’innervant – parmi les inquiétantes figures parcourant inlassablement la scène intérieure trakléenne, se détache ainsi celle, obsédante, omniprésente, de la Sœur (die Schwester), dont l’ultime et incertaine irruption, dans l’ombre d’une saulaie, sous le ciel nocturne de Grodek (extrême production du poète, publiée peu après sa disparition), paraît condamner le taciturne pharmacien au mutisme, en même temps qu’au trépas.

C’est que silence, nuit et mort, comme souvent au creux de la personnelle mythologie qu’élabore Georg Trakl, se révèlent ici indissociables. Avide de « rendre à la vérité ce qui est à la vérité »[4], sous l’empire d’une culpabilité (« Mon cœur est lourd de tout péché »[5]) que son écriture s’efforce à tout prix de conjurer en lui donnant forme et expression (fût-ce latérales), il confie donc à la poésie la charge amère d’un crime réel, ou, à tout le moins, désespérément vécu comme tel, attendant de celle-ci qu’elle rédime cette déchéance, qu’elle travaille au rachat d’une âme souillée par l’absolue et universelle profanation – autrement dit : qu’elle établisse, entre deux ordres souverainement distincts (l’œuvre et la vie), une manière de pont. De cette folle aspiration, le labeur de Trakl tire sans doute sa grande picturalité : toujours, la scénographie dont celui-ci se fait le véhicule reconduit le privilège du regard[6] (le bref dialogue titré Marie Madeleine en fait l’éblouissante démonstration : « L’homme n’est que regard »[7]), au sein d’une littérature progressant essentiellement par enchâssement de tableaux fugaces, allusifs : « De la poussière danse aux caniveaux puants. / Le vent sur les vitres cliquette. / Coursiers sauvages, les nuages aveuglants / Sont pourchassés par les éclairs »[8]. Si l’on reconnaît ici le procédé expressionniste du Reihungsstil (fusion de quatre images en une unité d’impression)[9], le poète autrichien s’en distingue toutefois par la mise au point d’une véritable physique des couleurs (récurrence des rouges, des blancs, des noirs ; des bleus surtout : bleu du ciel à la tombée du jour, bleu qui « attire […] vers l’infini et éveille […] la nostalgie du Pur »[10]), porteuse de sens[11], et bien plus : de sensation. Comme « système d’action directe sur le système nerveux »[12], le chromatisme, en effet, « peut se développer jusqu’à devenir un événement »[13]événement : ou commotion dotée d’un poids substantiel, douée d’une efficience, d’une offensivité dont le phénomène littéraire se voit ordinairement privé.

L'homme qui marche d'Alberto Giacometti, croqué par Pierzo (http://pierzo.blogspot.com/2007/10/lhomme-qui-marche-sculpture-de.html)

Privilège de la vision (vision frontale de ce qui est, dans son effective nudité), avancions-nous ; plus justement : privilège de l’entrevision, de l’éphémère impression de ce qui, sans cesse, va s’évanouissant. Car les fragiles évocations que saisit pour nous la plume de Trakl, loin des tonnerres persistants de la présence brute, ne sont en définitive que les signes de l’échec qui sanctionnera bientôt son entreprise créatrice (« Tout cela ô mon Dieu est indicible à vous faire tomber, bouleversé, à genoux »[14]) : perceptions incertaines, vaporeuses silhouettes, natures mortes, souvenirs systématiquement dénués de vie d’un passé révolu, traces comme dérobées d’une perte, d’une disparition, d’une absence qu’éternise l’écriture : « Où que l’on aille on effleure une vie antérieure »[15]. Ainsi en est-il de ces chambres défraîchies, sourdement hantées par les délicates sonates qu’on y joua jadis (Psaume) ; de ces cimetières délabrés, parcourus par les échos d’antiques mélopées funèbres (Au cimetière) ; ou encore de ces jardins déserts dont les bosquets dissimulent les dépouilles de petits orphelins (De profundis). En vérité, tout se passe comme si, invariablement, le poète investissait la scène de l’existence en retard, alors que l’essentiel (la vie, donc) y a déjà eu lieu, comme si le fracas de la réalité devait éternellement lui parvenir étouffé, filtré, estompé, bref : opacifié – par le silence, les ténèbres du couchant, le mugissement des vents battant la lande, ou, plus simplement, par l’interposition d’une fenêtre (tous motifs proliférant dans la production trakléenne).

Impersonnelle, aride, inefficace, neutralisée, la poésie de Trakl le condamne donc, à rebours de ses ambitions, à demeurer sempiternellement sur le seuil de l’indemne, en lisière de cette pureté révolue (a-t-elle jamais existé ?) qui, toujours, vient à manquer – seule subsiste la rumeur de son retrait, de son obnubilant retrait : « là est ta faute irrédimée ; ton poème, une imparfaite expiation »[16]. En lisière : c’est-à-dire à distance indéfectible de l’Étranger (der Fremdling)[17], cet autre lui-même qu’il aperçoit, dans ce que la postérité retiendra comme ses Poèmes majeurs[18], s’enfoncer, au crépuscule bleuissant, en direction du cœur de la forêt, dévalant les noirs degrés de la folie pour renouer, par‑delà la mort, avec l’enfance de l’âme, avec l’expérience immémoriale de l’inengendré (« Grande est la faute de qui est né »[19]), de l’inen‑gendré – là où distinction sexuelle et généalogie n’ont plus cours, là où la notion même d’inceste doit se découvrir oiseuse. Si Trakl souffre tant, c’est bel et bien de distinguer, sans pouvoir y accéder, cet endroit – das Abendland, l’Occident, la Terre du soir : point aveugle de sa poésie, paroxysme de l’obscurité, au plus profond des bois – où s’orchestre la fusion, la con‑fusion de tout (« Quand le jour, calme décline, / Un bien et un mal sont tout prêts »[20]), ce lieu où la nuit, s’enflammant telle une torche, se fait autre : consomption des possibles, pulvérisation des antagonismes ; ce lieu où la littérature se tisse de la même trame que la vie, où la déraison s’invertit en sagesse, la mort en éternité ; ce lieu où le déclin, le Verfall (affres de la chute spirituelle, supplice d’une catabase aux confins de l’abjection) croît en gloire, pour s’ériger bientôt en salut, en consécration ; ce lieu, enfin, où la culpabilité s’exhausse en volupté pleinement goûtée, volupté enfantine de la chair éprouvée en-deçà des impotences du verbe, volupté de l’unité enfin réalisée (« Un sexe »[21]), au mépris des mutilantes prescriptions d’une modernité qui contingente, sépare, cloisonne, proscrit – éreinte tout autant que ces baïonnettes qui, non loin de Gródek, par centaines, déchirent les flancs que le petit pharmacien devra ensuite panser.

Parce qu’elle sut comme nulle autre déceler les germes d’universalité couvant dans les abîmes de sa tragique destinée, la parole de Georg Trakl s’impose comme le requiem, le chant sépulcral d’une « race en dissolution »[22], pantelante, essoufflée, à bout de course – en effet, dans la déchéance du poète, dans l’intimité vécue de sa déliquescence, se donnent à lire celles de l’Autriche‑Hongrie, plus radicalement encore celles d’une humaine engeance parvenue au tréfonds du délabrement, incapable d’« habiter [aux côtés de l’Étranger] la bleuité qu’est l’âme de la nuit »[23], seule, indéfectiblement seule, putain miséreuse grelottant de peur face à son contempteur : cette Grande Guerre aux allures d’immense purification, d’apocalypse salvatrice. Et ce voyant qui, le trois novembre 1914, rend son dernier souffle, ne périt ni en toxicomane, ni en combattant martyr ; bien plutôt, il meurt de s’être engagé, de s’être en-gagé, c’est-à-dire : mis en gage, abandonnant son sort au phénomène littéraire, escomptant de l’écriture qu’elle œuvre à son rachat, à sa sauvegarde, quand ceux-ci ne peuvent advenir qu’hors-poésie – sur l’un de ces sentiers forestiers menant au comble du nocturne, là où toujours s’achemine la silhouette du Voyageur, en ce point de non-sens qui n’accueille rien ni personne, dans le silence assourdissant, totalitaire, autotélique de ce qui jamais ne se laisse infléchir.

Matthias De Jonghe


[1]Cf. Heidegger Martin, « La parole dans l’élément du poème. Situation du Dict de Georg Trakl », dans Id., Acheminement vers la parole, Paris, Gallimard, 1976 (Tel), pp. 39-83.

[2]Trakl Georg, « Printemps de l’âme », dans Id., Poèmes I, Paris, GF Flammarion, 2001 (Bilingue), p. 153.

[3]Que celui-ci soit resté de l’ordre du désir inassouvi ou qu’il ait été consommé importe peu : virtualité ou réalité, l’union charnelle du poète avec son propre sang s’avère dans tous les cas l’un des principaux catalyseurs de son écriture.

[4]Trakl Georg, cité par Finck Adrien, « Introduction », dans Trakl Georg, Poèmes II, op. cit., p. 20.

[5]Id., « Poème », dans Id., Poèmes I, op. cit., p. 105.

[6]L’inceste n’aurait-il été que regard ?

[7]Trakl Georg, « Retour », dans Id., Poèmes I, op. cit., p. 215.

[8]Id., « Le soir d’orage », dans Id., Poèmes II, op. cit., p. 75.

[9]Cf. Finck Adrien, « Introduction », op. cit., p. 18.

[10]Kandinsky Wassily, Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, Paris, Gallimard, 1989 (Folio/Essais), p. 149.

[11]Fort justement élucidée par Jean-Michel Palmier dans l’essai qu’il consacre à Trakl : cf. Palmier Jean-Michel, Situation de Georg Trakl, Paris, Belfond, 1987 (Les dossiers Belfond), pp. 181-213.

[12]Deleuze Gilles, Francis Bacon. Logique de la sensation. Tome I, Paris, Éditions de la Différence, 1981 (La Vue Le Texte), p. 37.

[13]Kandinsky Wassily, op. cit., p. 106.

[14]Trakl Georg, « En chemin », dans Id., Poèmes II, op. cit., p. 175.

[15]Id., « Psaume. Première version », dans Id., Poèmes I, op. cit., p. 237.

[16]Id., cité par Finck Adrien, « Introduction », op. cit., p. 22.

[17]Figure cruciale (autant que celle de la sœur) du panthéon de la maturité littéraire trakléenne, l’Étranger connaît plusieurs déclinaisons : il sera ainsi, notamment, le Voyageur, Celui qui chemine (der Wanderer), le Solitaire (der Einsamen), l’Isolé, ou mieux, selon la traduction de Jean Beaufret : le Dis-cédé (der Abgeschieden), ou encore le Sans-patrie (der Heimatlos).

[18]Notamment : À l’enfant Elis, À un mort précoce, et Septuor de la mort.

[19]Trakl Georg, « Anif », dans Id., Poèmes II, op. cit., p. 227.

[20]Id., « Le soleil », dans Id., Poèmes II, op. cit., p. 261.

[21]Id., « Chant occidental », dans Id., Poèmes II, op. cit., p. 237.

[22]Id., « Le soir », dans Id., Poèmes II, op. cit., p. 303.

[23]Id., « Chant de l’isolé », dans Id., Poèmes II, op. cit., p. 281.

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