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2 - Varia, Architecture

People Meet In Architecture

Venise – La Biennale d’Architecture de Venise constitue un événement culturel majeur. Sa 12e édition, inaugurée le 29 août 2010, s’avère l’occasion idéale pour une réflexion sur la Cité des Doges, son passé, son présent, son avenir compromis, sa colonisation par les marchands de tous bords, … et sur l’architecture en général. D’autant que Venise condense peut-être les excès de toute une civilisation, possédant ainsi une dimension universelle.

Alexandra Mir, Biennale d'Art de Venise, 2009

Le Corbusier a un jour défini les Vénitiens comme les précurseurs, la jeunesse de notre civilisation contemporaine. Certainement parce que Venise a depuis toujours – c’est-à-dire depuis plus de mille ans – misé son développement et sa subsistance sur le commerce, lui garantissant une croissance incroyable et une longue hégémonie sur la Méditerranée orientale. C’est ce qui est devenu aujourd’hui l’essence même de notre civilisation moderne : un système basé sur l’économie indirecte et les échanges.

À l’époque où Le Corbusier nous parle des Vénitiens, le tourisme de masse en est à peine à ses balbutiements, et c’est plutôt son modernisme qui transfigure la ville historique, par la table rase. Son projet d’urbanisme, le Plan Voisin – qui remplace le quartier du Marais à Paris par des tours de béton –, ou les dérives plus perverses mais plus concrètes qui encourageront la bruxellisation, démontrent bien que jusqu’il y a une cinquantaine d’années, on était loin de s’imaginer le potentiel de la ville historique alors insalubre. Aujourd’hui néanmoins, septante-quatre années de congés payés, conjuguées au développement du transport et de l’individualisme – le droit à l’évasion – ont assuré au tourisme sa pleine autorité. Par les gros capitaux qu’il engendre, le voyage libéralisé a pu aisément changer les mentalités et imposer définitivement la sacro-sainte préservation dans toute logique de planification. Dès lors, on ne spécule plus sur un terrain nu, mais plutôt sur sa valeur historique, qui multipliera son potentiel attractif de façon beaucoup plus durable.

C’est aujourd’hui en cela que Venise anticipe malgré elle une situation qui semble destinée à la moindre parcelle déclarée comme historique, puisque elle-même en est l’échantillon le plus complet. La chute du modèle antique, le carrefour entre l’orient et l’occident, et l’obsolescence du tissu urbain qui ne répondrait plus aux conditions de vie moderne ont transformé trop rapidement et de façon inconsidérée la politique urbaine en marketing territorial. C’est-à-dire que la gestion de la ville ne se fait plus directement au profit de ses habitants, en baisse chronique, mais uniquement en termes d’attractivité : attirer du monde pour contempler en toute passivité un désert où l’on ne fait plus, sans aucune ambition supplémentaire, afin d’assurer un épanouissement exclusivement économique, même si l’on ne voit plus à qui il pourra profiter.

En advient une vicieuse gentrification: les pouvoirs communaux facilitent le développement des infrastructures d’accueil, les hôtels remplacent doucement les habitations, qui deviennent plus rares. Conséquences inévitables : les loyers augmentent, mais aussi le prix de la nourriture, des services, etc. Petit à petit, la ville se vide de ses habitants propres, authentiques. Elle perd sa vie populaire rongée par les flux migratoires. Concurremment, la rénovation –  base de la valorisation territoriale – ampute le patrimoine de son utilité fonctionnelle en le « muséifiant » et amnésie l’urbain par un nettoyage obsessionnel qui le rend impersonnel. Paradoxalement, ce qui devrait être vieux et transcender la mémoire collective, paraît maintenant flambant neuf, un environnement muet et anonyme parce qu’il ne raconte plus aucune expérience vécue. Or, Michel Serres, dans Le Malpropre, démontre que la salissure est un processus d’appropriation : « Quiconque crache dans la soupe ou la salade s’en assure la propriété. Vous ne couchez pas dans des draps salis par un autre ; ils sont désormais à lui. »[1] Comme le centre historique, érigé en patrimoine mondial, appartient désormais à tout le monde, il doit être nettoyé pour devenir effectivement universel. C’est pourtant l’appropriation individuelle et désintéressée qui rend un quartier – mais aussi un bar, une ville, un restaurant – appréciable et crédible, qui lui donne tout simplement un caractère essentiellement humain, voire poétique. Il faudrait donc stimuler toute initiative allant dans ce sens – salir, user, habiter, etc. –  afin de préserver l’authenticité du lieu et son cachet original. Pourtant, la politique pseudo-libérale n’est plus que pour très peu permissive, et l’on en arrive à un environnement glacialement stérile : une accumulation de coquilles vides qui, étant à tout le monde, ne seront plus à personne, ni vécues ni différenciées.

Venise a été transformée en un décor qui s’est progressivement appauvri dans une sorte de caricature de la ville-même. Le tourisme et sa recherche effrénée d’exotisme et de pseudo-pittoresque ont réduit l’île entière et toute sa complexité à une carte postale facilement diffusable, qu’à présent tout le monde connaît a priori. Processus qui se généralise dans la société médiatique : partout la culture se voit réduite à quelques clichés directement appréciables. Et l’architecture contemporaine s’inscrit parfaitement dans cette logique, où de grands raccourcis permettent une justification simplifiée de toute décision formaliste. Le concepteur récupère ces images stéréotypées, qu’il synthétise en trois schémas et un logo (communication oblige), pour « contextualiser » son projet.

Dans ce contexte, la 12e Biennale d’Architecture de Venise ne pouvait pas vraiment nous surprendre. On y retrouve tous les pays « respectables » qui viennent y présenter, dans des offices du tourisme améliorés, leur propre carte postale dans ce grand ensemble cristallisé. Qu’ajoute réellement cet événement à la lecture d’une « bonne » revue d’architecture ? Yona Friedman s’est posé la même question après avoir visité l’exposition universelle d’Osaka en 1970 : « Why go to Osaka ? Why construct pavilions ? As a matter of fact, why not watch the universal exposition at home ? »[2]

À la Biennale, on se retrouve face à deux types d’intervention. Premièrement, celles qui sans doute s’inspirent trop du modus operandi de l’art contemporain : plutôt que de nous faire vivre une expérience réellement spatiale, on nous expose une installation en trois dimensions que l’on ne peut apprécier que visuellement et passivement. Serait-ce symptomatique d’un actuel échec de l’architecte, qui n’arrive plus à occuper l’espace dans la profondeur ? Même constat pour le deuxième type d’intervention – qui n’en est pas une à proprement parler – : sans épaisseur, au propre comme au figuré, ce sont des rendus qui renvoient plutôt à un langage publicitaire. On nous vend de la ville, sans recul ni objectivité, par des images qui hurlent : « Venez nous rendre visite, voici votre prochaine destination de citytrip », et qui représentent le nouveau bâtiment trendy de l’archistar le plus en vue – celui-là qui manque encore cruellement à Venise. Bâtiment qui n’offrira rien de plus que la platitude de cette image. Et Guy Debord nous mettait déjà en garde, il y a une quarantaine d’années : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. »[3]

Cette année, la Biennale avait nommé Kazuyo Sejima – architecte japonaise du bureau SANAA, de notoriété mondiale – comme commissaire. Elle a choisi un thème révélateur : People meet in architecture. Une façon de souligner que dans l’architecture il ne se passe plus grand-chose, avec un titre qui sonne comme un rappel à l’ordre de ce qui est pourtant une évidence fondamentale. Son introduction dit notamment ceci : « The idea is to help people relate to architecture, to help architecture relate to people, and to help people relate to themselves. » On en vient bizarrement à devoir considérer les gens et l’architecture comme deux entités séparées, qu’il faudrait à présent relier. Effectivement, l’architecture, par sa dématérialisation substantielle, s’est isolée dans un hermétisme abstrait qui devient toujours plus inaccessible pour le profane, c’est-à-dire pour son destinataire.

Malheureusement cette thématique, qui aurait pu amorcer une certaine réflexion dans le domaine, ne transparaît que rarement à travers l’exposition. Il est vrai qu’en architecture, on considère « dépassé » le concept de répondre à l’énoncé, on doit vouloir sortir du lot. Le blocage se fait déjà sur le premier mot du titre, people : il faut souvent chercher, ne serait-ce qu’une vague silhouette humaine, dans l’ensemble des représentations. Mais, détail amusant, c’est la nature qui reprend sa revanche en toute légèreté : les insectes viennent patiemment coloniser la blancheur clinique des maquettes. Ouf, il y a encore de la vie.

Cependant, pour les plus fins observateurs, quelques heureuses exceptions se profileront entre deux pavillons, ou dans un morceau d’espace approprié. Des insurgés nous assurent encore un ancrage dans la réalité, il y a toujours de l’espoir… Dans l’édition précédente par exemple, en 2008, Koolhaas Houselife, un film joyeusement ironique d’Ila Bêka et Lousie Lemoîne, était projeté dans un coin du pavillon italien. L’idée y était de visiter, guidé par la femme de ménage, une maison édifiée par Rem Koolhaas à Bordeaux, dix ans après sa construction. Ouvrage significatif, puisqu’il fut classé après seulement trois ans d’existence. De manière générale, ce genre de document peut nous (architectes) apprendre bien plus que l’image d’un bâtiment flambant neuf, simple résultat des tendances du moment. Yona Friedman assure qu’un bâtiment n’est achevé que cent ans après sa construction, mais après une dizaine d’années déjà, les matériaux, les usagers, les défauts, etc. peuvent nous fournir une mine de profonds enseignements. Ce recul est nécessaire pour qu’un projet puisse être justement jugé. D’ailleurs, tout architecte engage bien sa responsabilité civile sur dix ans – pourquoi ceci reste-t-il si peu médiatisé? On est donc légitimement en droit de rêver à l’organisation, un jour, d’une biennale qui pourrait s’intituler : architecture +10, une façon de présenter – cette fois sans simulacre –, une architecture vécue et qui, de préférence, fonctionne. Au risque décomplexé de n’y exposer que des inconnus.

Augustin Schoenmaeckers

Augustin Schoenmaeckers, Pont des soupirs


[1] Serres Michel, Le Malpropre, édition Le Pommier, 2008.

[2] Orbist Hans Ulrich, Friedman Yona, The Conversation Series, Verlag der Buchhandlung Walter König, 2007.

[3] Debord Guy, La société du Spectacle, Gallimard, 1992.

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