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2 - Dossier, Bande dessinée

Persepolis de Marjane Satrapi : entre récit personnel et mémoire collective

Persepolis de Marjane Satrapi n’est pas qu’une autofiction innocente, une bande-dessinée destinée à amuser le grand public. Ne serait-ce que parce qu’elle fut censurée en Iran et qu’elle propulsa son auteure sur le devant de la scène comme figure emblématique de la contestation iranienne – posture qu’elle n’a  d’ailleurs jamais eu l’intention de revendiquer et dont elle conteste elle-même la validité – elle revêt une dimension autre, elle illustre le rapport entre écriture et engagement.

Les préoccupations politiques n’ont pas habité Marjane Satrapi dès le plus jeune âge. Mis à part le désir naturel de comprendre la situation dans laquelle était plongé son Iran natal, elle confesse d’ailleurs sincèrement un profond ennui pour la politique. Cependant, lorsqu’on naît dans des contrées où se succèdent régimes autoritaires de tous bords, on finit immanquablement, à moins de s’exiler en coupant tous les ponts avec ses origines, par voir resurgir la question politique.

En effet, sous un régime dictatorial, défendre sa propre liberté d’expression, c’est faire front commun, qu’on le veuille ou non, avec tous ceux qui ont cette même revendication, la communauté naturelle des sans-voix. Et lorsqu’on possède cette liberté, grâce à l’exil par exemple, ne pas utiliser le peu de poids et de légitimité que peut conférer une réputation artistique pour tenter d’aider, fût-ce à la limite de l’action désespérée, des compatriotes bafoués dans leurs droits fondamentaux, reviendrait à pécher par un inquiétant manque de sensibilité, voire de moralité.

Marjane Satrapi, loin d’être dépourvue de ces derniers attributs, n’a donc pas échappé à la règle. Malgré son exil en France, elle n’a jamais rompu le lien qui l’unit irrémédiablement à l’Iran. En décidant de transmettre son histoire personnelle, par les mots et les dessins, puis par le grand écran, avec Persepolis, elle s’est trouvée engagée, bon gré mal gré, dans la lutte des opposants iraniens, jusqu’à en devenir une icône, en France, lors de la « révolution verte », mouvement de contestation né à la suite des élections – réputées frauduleuses – de juin 2009, ayant abouti à la réélection de Mahmoud Ahmadinejad. Invitée à l’époque au Parlement européen par Daniel Cohn-Bendit, au même titre que le cinéaste Mohsen Makhmalbaf, elle a apporté des documents attestant la manipulation des élections et la victoire de Mir Hossein Moussavi, pour demander ensuite à la communauté internationale de ne pas reconnaître la légitimité du gouvernement iranien.[1]

Cependant, l’implication de Satrapi dans cette lutte collective ne se limite pas à ces quelques interventions publiques. Elle prend place également au sein même de son œuvre – dont Persepolis constitue pour l’instant le noyau –, dans l’articulation entre histoire personnelle et mémoire collective. Au sein du récit qui traverse son enfance et son adolescence, pour la laisser aux portes de l’âge adulte, Satrapi collecte et transmet également les récits des autres. Celui de sa famille d’abord, opposée au régime en place – comme à celui qui a précédé – et active sur la scène politique, à l’image de son grand-père et de son oncle Anouche, communistes martyrs. Mais également, à travers les personnes qu’elle côtoie, le récit de sa génération, d’une jeunesse semblable à la nôtre et qui, malgré les écueils, poursuit le même type d’aspirations. En décrivant le quotidien iranien dans les années de transition de l’État impérial vers la République islamique, les cercles s’élargissent ainsi autour du récit de Marjane, pour attoucher finalement à un pan d’histoire collective.

Extrait du film Persepolis de Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi (2007)

Une histoire que Satrapi fait découvrir à l’Occident sous un angle nouveau, de l’intérieur, avec la fausse naïveté du regard enfantin. Ce n’est pas l’Iran des journaux télévisés ni celui de la presse écrite. C’est l’Iran vécu, puis regretté. Une des forces de son récit est tout simplement de battre en brèche le déficit d’image dont souffre l’Iran dans l’opinion publique occidentale. L’échec du mouvement révolutionnaire iranien – qui avait été source d’espoirs et de réflexions chez bon nombre d’intellectuels tels Sartre et Foucault – et l’établissement « par voie démocratique » de la République islamique avaient en effet renforcé l’image, répandue en Occident, d’un peuple iranien soumis, fanatisé, avide d’un Islam violent et radical. Or, grâce à Persepolis, une grande partie du lectorat découvre une population iranienne insoupçonnée. La proximité de leur mode de vie avec le nôtre (renforcée par l’utilisation de la langue française dans la BD comme dans le film, ainsi que d’une même couleur de peau pour tous les personnages) fait ainsi s’écrouler la barrière géographique si propice à amenuiser l’indignation et l’attention qu’on peut porter à un (énième) régime autoritaire.

C’est ainsi qu’apparaît à l’évidence la dimension engagée de Persepolis, rejoignant une des plus vieilles aspirations de ces intellectuels qui se sont vus, depuis Voltaire (défendant Calas), investis d’une mission : être la voix des sans-voix. Paradoxalement, à vrai dire, alors qu’on constate en France le discrédit porté depuis quelques années sur l’intelligentsia (à l’exception notable de quelques intellectuels médiatiques, dont l’omniprésence sur les antennes contribue à renvoyer les autres à leurs études et leurs colloques entre spécialistes).

Cela tient sans doute à de très nombreuses raisons, parmi lesquelles on peut ici en isoler deux. D’abord, l’omniprésence des intellectuels en France depuis l’affaire Dreyfus jusqu’à la fin des années 60, le crédit exceptionnel dont fut affublée leur parole et les aveuglements non moins exceptionnels dont ils firent preuve face aux idéologies du XXe siècle. Ensuite, l’annonce en grande pompe, après la chute du Mur, de la « fin des idéologies », consacrant pour les siècles à venir le triomphe du libéralisme et de la démocratie à l’occidentale. À partir de là semble se créer un gouffre entre une large part de l’intelligentsia s’épuisant dans la critique du néo-libéralisme et l’appel à un changement de paradigme économique, tandis que la majeure part de la population en appelle à un réalisme politique qui consiste à s’accommoder du système en place – pas si mauvais après tout, puisqu’il garantit la liberté « formelle » des individus, ce qui n’est déjà pas rien d’un point de vue historique – et à l’infléchir selon son orientation politique propre.

Rien de comparable, donc, avec la situation de l’intellectuel dissident iranien (catégorie à laquelle, bien qu’elle puisse s’en défendre, appartient désormais Satrapi) qui fait front commun avec les aspirations démocratiques d’un grand nombre (la majorité ?) de ses compatriotes. De ces quelques brèves considérations, on peut conclure que l’engagement est relativement naturel, sous régime autoritaire, là où, en démocratie, il fait figure de simple choix – selon le crédit dont on affuble ses propres opinions et la conscience plus ou moins aiguë qu’on a de notre appartenance à un corps politique auto-législateur. Mais qu’est-ce alors que l’engagement dans des sociétés dont les grandes orientations politiques ne sont plus vraiment remises en question ?

Anne Pelsser & Pierre-Etienne Vandamme


[1] « Marjane Satrapi au Parlement européen », http://ma-tvideo.france2.fr/video/iLyROoafM709.html

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