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2 - Dossier, Littérature, Théâtre

Rencontre avec Jean Louvet

Jean Louvet est un écrivain belge né en 1934. Issu d’un milieu modeste, il fera néanmoins des études universitaires à l’Université Libre de Bruxelles. Il en sort licencié en langues et littératures romanes et bien déterminé à agir sur la réalité. Il s’installe alors à La Louvière, attiré par l’activité culturelle qui y règne à l’époque, où il mènera de front une activité littéraire intense – plus de vingt pièces et l’animation d’une troupe de théâtre –, son métier de professeur de français et un engagement politique diversifié (syndicaliste, militant, rédacteur du Manifeste pour la culture wallonne, etc.). Son œuvre théâtrale se déploie dans de multiples directions : elle témoigne de la condition ouvrière tout en interrogeant l’amnésie culturelle wallonne (Conversation en Wallonie), met en scène la vie de Julien Lahaut, homme politique wallon assassiné (L’homme qui avait le soleil dans sa poche) ou revisite un grand mythe littéraire (Un Faust). Il s’agit donc d’une œuvre variée – et vivante ! –, loin des clichés d’un « théâtre engagé » univoque et daté : pour preuve, le renouvellement constant de ses réflexions théâtrales. Bref, une œuvre singulière, dont le seul fil rouge décelable est l’envie ; l’envie de poser un regard critique et sensible sur le monde ; l’envie irrésistible de rendre le monde meilleur.

L’écriture de votre première pièce, Le train du bon Dieu, a été presque « commandée » par un ouvrier, qui vous a harangué en tant que professeur, en vous disant que vous deviez écrire une pièce sur la grève…

– Le Théâtre prolétarien est né d’un groupe qui s’est connu pendant la grande grève [de l’hiver 1960-1961, ndlr]. On nous avait d’abord suggéré de monter une pièce de Brecht, Les Fusils de la mère Carrar. En cours de répétition, un jeune ouvrier nous dit : « c’est bien de monter une pièce de cet écrivain allemand, sur la révolution espagnole, mais nous, nous venons de vivre un événement important ; pourquoi ne ferait-on pas quelque chose là-dessus ? » Il me suggéra d’écrire une pièce sur ces événements, mais je n’avais jusque-là écrit pour l’essentiel que de la prose. Je me retrouvai donc embarqué dans l’écriture théâtrale, et je n’ai pas arrêté depuis…

Votre rapport au genre théâtral est donc à l’origine assez contingent ? C’est un peu le hasard des situations qui vous y a mené ?

– Étant plus jeune, j’étais fort préoccupé par le regard. Je me sentais regardé, un peu comme un phénomène – le fils d’ouvriers qui passe à la télé de Namur, fait des gréco-latines, qui est intelligent, paraît-il. Dans cette communauté villageoise d’où je venais, s’est créé quelque chose comme un mythe autour de ma personne. Je ne trouvais pas ça normal. Par la suite, quand on m’a demandé ce qui m’avait amené au théâtre, j’ai dit que c’était peut-être une manière de « neutraliser » ce regard. Au théâtre, l’univers que vous créez est regardé, c’est la même démarche. Mais de la scène, vous regardez, vous renvoyez le regard. C’est une espèce de revanche.

Jean-Paul Sartre constituait-il pour vous une référence, à l’époque ?

– Oui, certainement. Pas spécialement son théâtre, mais mes premiers écrits étaient d’inspiration plus ou moins existentialiste. Parce qu’à l’époque, Sartre était quand même notre maître. Au sortir de la guerre, il était porteur d’espoir, ouvrait le sens à une nouvelle génération. Sa philosophie est, en définitive, assez facile à comprendre pour les non-philosophes. Par la suite, j’ai un peu laissé tomber l’existentialisme, parce que je trouvais que c’était fort angoissant, ce qui ne correspondait pas à ma position dans la société. C’est alors que j’ai découvert Marx.

Et comment vous situiez-vous par rapport à des théâtres, qui en réaction à celui de Sartre, pouvaient être vus comme des critiques de l’engagement ? Je songe à Genet, Ionesco.

– J’avais vu à Paris La cantatrice chauve et La leçon. J’avais été fort impressionné et je riais comme un fou dans le théâtre (je crois même que les acteurs avaient dû, à un moment, s’arrêter de jouer à cause de ça). Mais je ne partageais pas les idées politiques de Ionesco, vis-à-vis des jeunes, de la Chine, etc., telles qu’on peut les découvrir dans son Journal. Et puis je n’étais pas un homme de l’absurde. Sartre, lui, que nous avions rencontré à Bruxelles, voulait changer le monde. Venant de la classe ouvrière (même pas ouvrier, fils d’ouvrier), j’avais conscience qu’il s’agissait de gens à part, qui concentraient une très grande partie de la souffrance humaine. Cette classe était capable de changer le monde, par sa souffrance, en la refusant, dialectiquement. Je n’étais pas communiste, mais de gauche, et je comprenais ainsi ce que je devais faire.

Si ce n’est pas tellement le théâtre de Sartre qui vous a influencé, ni celui dit « de l’absurde », lequel vous a véritablement servi de référence ?

– Celui de Brecht, qui est le grand bonhomme du XXe siècle. Avec Beckett peut-être, mais sur un autre versant. Je suis allé à Berlin (où j’ai rencontré sa femme). Là, j’ai découvert un homme qui avait tiré un théâtre du marxisme. Cela, tout en prenant ses distances. Il allait suivre les cours de Karl Korsch [théoricien marxiste, ndlr], mais sur la pointe des pieds, car il ne voulait pas se faire embrigader par une pensée philosophique. L’écriture théâtrale peut être influencée par une philosophie, mais ce n’est pas non plus de la philosophie.

Vous adhériez à la théorie brechtienne de la distanciation ? Montrer que tout est apparence, à commencer par le théâtre.

– Oui, bien sûr, on était conscients que le théâtre n’était pas la réalité, mais un point de vue sur la réalité. On a joué L’an I en Allemagne de l’Est. Un journaliste allemand y a perçu de nombreux traits brechtiens, une certaine distanciation. Mais je n’ai pas fait que ça. Kalisky et moi étions plutôt post-brechtiens. Cela dit, ce qu’on faisait était avant tout spontané, animé par la révolte. Il y avait la volonté de montrer des scènes de surexploitation. Après coup, on peut toujours théoriser ce qu’on faisait…

Vous admiriez autant l’homme que l’auteur ?

– Oui, mais moi je n’ai pas toute cette expérience que Brecht a eue : la République de Weimar, Hitler, le régime communiste. Nous ne nous situions pas dans le même contexte. Moi j’étais confronté à un prolétariat réformiste dans une social-démocratie, et un peuple menacé. C’est à partir de ces données-là que j’ai essayé de me situer, avec un théâtre qui met en garde, qui démonte.

Malgré tout, il me semble que par rapport à Sartre ou Brecht, vous êtes quand même plus proche de Beckett ou Ionesco du fait de vos interrogations sur le langage comme moyen d’oppression.

– Peut-être. Mais chez Beckett, l’absence de sens est constitutive de l’humanité. Tandis que chez Sartre, il s’agit de trouver le sens. C’est ça la grande différence. Il n’y a pas d’essence absurde de l’humanité puisque l’existence précède l’essence.

En regardant en arrière, plus de 50 ans d’écriture, que pensez-vous de votre choix de l’écriture littéraire comme outil d’engagement ?

– Je pense que c’était un bon choix. Un ami parisien qui a monté une de mes pièces m’a récemment affirmé : « ce que tu fais est important, parce que ça “déniaise” les gens, ça les empêche de s’enfermer dans le bunker de la consommation ». Or, on en est là aujourd’hui. Plus d’utopie, plus de rêve… On n’attend plus rien. Je pense que ce n’est pas le monde. Tant pis, je mourrai de mauvaise humeur, mais je suis sûr que ça peut, que ça va même changer. Mais c’est difficile, parce que, chose extraordinaire, le capitalisme s’est arrangé pour casser la solidarité. Avant, il y a 30 ans, quand une usine menaçait de fermer, on allait en délégation apporter des sous, soutenir la grève ; il y avait une solidarité dans ce malheur. Aujourd’hui, c’est fini. Si tu es chômeur, c’est de ta faute. Il y a une mutation du rapport à la collectivité, une dissolution du lien social. On affirme la fin de la société de classes, mais il n’en est rien. Il n’y a jamais eu autant de misère. Peut-être pas matérielle, mais psychique.

Vous avez, semble-t-il, hésité entre une carrière politique et celle d’écrivain.

– Tout à fait. Pendant dix ans. J’étais affilié au Parti socialiste. Rapidement, il y a eu une opposition. Après les conflits de 60, on voulait imposer le fédéralisme et une réforme des structures de l’État, ce dont le PS ne voulait pas. Notre groupe d’opposition prenait une telle ampleur au sein du parti qu’ils nous en ont exclus. Nous avons alors créé le Parti wallon des travailleurs, avant d’y renoncer quelques années plus tard, pensant que la multiplication des petits partis désorientait les travailleurs. Personnellement, je ne suis plus retourné vers le PS, mais je me suis plutôt engagé dans le mouvement syndicaliste, renonçant alors à une carrière politique pour me consacrer à l’écriture, domaine dans lequel je me sentais le plus utile. Et le succès fut immédiat.

Le fédéralisme s’est finalement imposé…

– Oui, nous avions gagné de ce point de vue-là, mais nous souhaitions un fédéralisme de gauche, ce qui ne fut pas le cas. Nous pensions qu’en passant à l’État fédéral, ça irait tout seul. Mais encore faut-il un personnel politique à la hauteur. Ça commence à venir, mais il a fallu du temps. Maintenant, le problème c’est qu’il y a une amnésie totale de notre histoire wallonne. Et si tu ne connais pas ton passé, tu n’as pas d’avenir et tu ne comprends pas le présent. La société wallonne vit aujourd’hui sur un mode météorologique : le soleil se lève, se couche, un jour est passé. Ce n’est pas l’Histoire ça.

Et que vous inspire la situation belge actuelle ?

– Je défends non pas l’indépendance de la Wallonie, mais un fédéralisme bien organisé. Deux régions séparées et des accords de coopération. Si on créait un État Wallonie-Bruxelles, ce serait encore pire que la Communauté française. Il y a dans cette dernière une espèce de flou artistique. Les gens ne se connaissent pas et les pires clichés circulent entre Wallons et Bruxellois. Par ailleurs, je n’aime pas ce De Wever, qui pour moi incarne cette Flandre revancharde qui exagère son humiliation passée.

Ne pensez-vous pas, comme Ionesco, que toute forme de société est aliénante ?

– J’estime, au risque de passer pour un idéaliste, qu’on n’a pas suffisamment donné leur chance aux gens (je n’aime pas trop le mot « peuple »), aux travailleurs. Il y a quand même encore deux grandes solutions révolutionnaires : l’autogestion et le conseillisme. C’est là l’horizon du changement social ; des régimes qui n’ont jamais véritablement été appliqués, ou très peu, et qui à mon avis pourraient éviter au mouvement social d’être dénaturé par des « révolutionnaires professionnels », tels Staline, Pol Pot et autres. Mais certains sont tellement pénétrés de l’idéologie capitaliste qu’ils ne sont pas ouverts à un tel changement. J’ai cependant une certaine croyance que l’homme ne supportera pas éternellement d’être manipulé comme il l’est aujourd’hui par la publicité, les médias, etc.

Faut-il inévitablement en passer par une révolution ? La réforme ne suffit pas ?

– Ce qui est embêtant avec les réformes, c’est qu’elles se font toujours à l’intérieur du système, sont toujours avalées et digérées par lui. Maintenant que la donne a changé, il s’agit de reconstruire une nouvelle idéologie qui ne retombe pas dans les travers de l’ancienne. Le grand problème, c’est celui du pouvoir.

Toute révolution ne possède-t-elle pas une composante d’aliénation ?

– Je ne peux pas me résoudre à ce constat qui implique le statu quo. Mais je me trompe peut-être… Vous vouliez savoir ce que c’est un homme engagé aujourd’hui, eh bien c’est ça : ne pas s’y résoudre. Il faut croire. On pensait que la rationalité croîtrait avec le déclin du religieux ; il n’en est rien, on a changé de croyances. Aujourd’hui, c’est le Marché divin, guidé par la « Main invisible ». C’est le thème de ma dernière pièce, Le chant de l’oiseau rare.

Que vous reste-t-il encore à écrire ?

– J’aimerais, sans vouloir être présomptueux, trouver la formule pour écrire une pièce qui serait un témoignage de notre situation actuelle. Comme une espèce de synthèse (sur le postmodernisme, la société de consommation, etc.), qui ramasserait tout. Mais pas une pièce testament (parce qu’on dit ça à chaque fois…) !

 Propos recueillis par Jonathan Galoppin

Le troisième tome des œuvres complètes (ou presque) de Jean Louvet va bientôt paraître aux éditions A.M.L. / Luc Pire, collection Archives du futur. Rappelons par ailleurs que plusieurs de ses pièces ont été éditées dans la collection Espace Nord (chez Luc Pire). Enfin, n’hésitez pas à jeter un œil au beau catalogue de l’éditeur belge Lansman pour ses dernières œuvres.

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