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2 - Dossier, Littérature

Paul M. Marchand, écrivain muet

Une périlleuse aventure

Il ne fait aucun doute que Paul M. Marchand a mené une existence éprouvante. La dizaine d’années qu’il égrène dans les entrailles de Beyrouth d’abord – ses avenues, ses bâtisses éventrées –, au cœur de Sarajevo ensuite – assiégée et suintant la mort –, lui imprimèrent en effet leur marque irrévocable. L’homme, que l’on retrouve dans le narrateur de Sympathie pour le diable, refuse de brider son insolente témérité face au danger de mort. Ainsi précède-t-il sur sa route la grande faucheuse qui rôde à travers les ruines – ne flirte-t-il pas avec les balles des francs-tireurs, au volant de sa voiture qui leur hurle en grands caractères « Don’t waste your bullets : I’m immortal »[1] ? Il a connu plusieurs vies, et la mort lui a susurré qu’elle ne l’oubliait pas, ce jour où un projectile de plomb et d’acier laboura la chair de son bras :

Dans un éclair resplendissant, je suis passé de la condition de “vivant” à celle de “survivant”. Je suis mort le 29 octobre 1993, à 10h30 du matin, sur une bête route de campagne qui serpentait entre deux lignes de haine à Sarajevo. Je suis né de nouveau ce 29 octobre 1993, vers 10h30, avec une mémoire vive chargée d’une autre vie. Une aube infernale dans d’atroces douleurs. Ma nature avait été déformée. Saccagée pour toujours. Jamais plus je n’allais être comme avant la sentence.[2]

Avec le roman au titre rock’n’roll, le lecteur frappe à la porte des lieux infernaux où le personnage éprouve le monde qui se pulvérise, où, surtout, il s’éprouve lui-même à l’aune de cet émiettement, dans un dialogue constant avec la mort – et donc la vie.

Car si le texte se gorge de cynisme à l’égard des populations de macchabées qui gavent les cimetières jusqu’à la gueule, il ne s’agit au fond que d’une manière de toiser la mort, d’en triturer les contours en vue d’apprendre ce qu’elle a vraiment dans le ventre. Toute l’attention, en réalité, ne porte que sur l’homme et sa vie. Ces phrases qui s’enchaînent ne se contentent nullement de décrire l’expérience du correspondant de guerre. Bien au-delà, le narrateur mobilise le verbe avec pour ambition de toucher la vie, en ce comprise la détresse qui l’étrangle. Or, ce chantier ne peut que demeurer ouvert, en raison de l’impuissance du langage à mettre en forme ce magma insaisissable auquel il s’affronte : « Tous les mots, expressions employés dans ce livre ne sont que des ébauches, des commencements. » (SD, p. 180) C’est pourquoi le texte se soumet au régime de la profusion. Les images verbales s’entremêlent, prolifèrent et, finalement, s’échouent : « Ce que vous avez lu dans ce livre se situe très au-dessous de la vérité. Et si je l’ai rédigé, c’est parce que j’ai perdu l’usage de la parole. » (Ibid.) Deux instances se tournent ainsi l’une autour de l’autre, courbant l’orbite de cet autre pourtant si proche : celle du réel qui ne souffle mot mais qui plutôt assène d’une part – c’est le bras meurtri –, celle de la parole qui n’a de cesse d’esquisser un geste toujours avorté de l’autre. En ce (non-)lieu d’articulation, dont les caractéristiques sont encore à identifier, se joue un coup de dés déterminant pour le narrateur et son destin.

James Ensor, Intrigue (1911)

Survolté au milieu des champs de bataille, ce narrateur, en effet, advient[3]. Or, on a pressenti que le geste d’écriture suivait cette expérience qui a confiné le protagoniste dans un douloureux mutisme – « j’ai perdu l’usage de la parole ». C’est aussi à cet axe que se noue l’humanisme sincère que le je, qui ne se résume pas à sa seule fonction de reporter, ne pourrait ignorer. Le narrateur advient, donc. Qu’est-ce à dire ? Dans son étroit rapport aux événements qui l’assaillent de toutes parts, le personnage se trouve sans cesse lui-même mis en jeu. Embrasser les combats qui éparpillent les corps des hommes, embrasser, singulièrement, la mort, voilà qui ne manque pas de redistribuer la donne. L’éventail des possibles au nom desquels le personnage habite le monde fait miroiter d’autres figures et, ultimement, un monde et un soi inattendus :

Une éblouissante chaleur rouge aux rayures saphir propulsa la roquette vers la baraque. Elle y planta son dard et sema le désordre. Un beuglement jaillit des moelles bouillies. J’aspirai ce hurlement dans mes poumons. Je le sentis physiquement. Longtemps après, je me demandais encore si un tel hurlement était humain. (SD, p. 52)

Les événements qui emportent le narrateur entament donc à la fois une rupture d’avec l’horizon qui lui sert de repère – plus qu’une rupture, une déflagration ravageuse –, et une ouverture à l’inouï. Une rencontre, celle d’un monde, d’une histoire et surtout d’un soi-même insoupçonnés a lieu. Être ravi par une valse avec la mort et son chapelet d’acolytes, avec le fer brûlant de la guerre, avec l’image d’une mère qui oblitère la mort de son fils jusqu’à sombrer dans la folie, c’est introduire une faille dans sa propre existence. Tout se rejoue, je me rejoue. Car ces événements sont éprouvés en son for par le personnage, qui repousse les limites et s’explore lui-même. Il ne résiste ainsi pas à s’approcher, presque compulsivement, de la ligne de démarcation de Beyrouth – la Ligne Verte – pour rejoindre ce tueur d’élite qui l’interpelle, qui moleste ses certitudes « [c]omme ça. Pour rien. Pour voir si toutes ces notions étaient vivantes et si elles pouvaient saigner… » (SD, p. 129) La marche en avant se poursuit, irrésistiblement. L’événement – de la guerre, de la mort surtout – est aux commandes :

Sans le concéder, la situation était étourdissante et nous dansions au sommet de l’abysse. Pour époustoufler l’autre, à tour de rôle, on s’approchait le plus près possible du point de non-retour. Histoire de mesurer la profondeur de nos envoûtements respectifs. Loin de nous épuiser, on y gagnait une idée plus accomplie de soi-même. (SD, p. 132)

Simultanément à cet ébranlement, les masques tombent, fût-ce de soi à soi.

La « réalité surexcitée » (SD, p. 174) expédie une invite qui ne se laisse pas décliner. Le protagoniste est happé, comme condamné à avancer – à advenir. À chaque fois, le moindre événement peut déboucher sur une expérience limite qui engage vers un espace encore inconnu, et cependant si proche, où l’on ne se rend pas à tâtons. On s’y jette. C’est la raison pour laquelle ces moments où refoule l’odeur de la mort,

[j]e les vivais comme l’identification de sensations neuves, vierges de calcul, vierges d’attente ; à la faveur d’une liberté jamais affrontée, au-delà des apparences de la vie physique, surélevée par la dignité des choix. Euphorie grave, appropriation solitaire, indescriptible et non partageable des arcanes de sa conscience. (SD, p. 168-169)

Le narrateur s’aventure, se risque, ou encore expérimente : « Je n’ai pas couvert la guerre, je l’ai éprouvée, absorbée, vécue. » (SD, p. 168) Son engagement, intégral de nature, exige la radicalité. Or, cette expérience s’accomplit aussi – nécessairement – par la parole et en son sein. C’est là que se joue la compréhension de l’épreuve de la guerre absorbée et vécue. En elle se poursuit l’engagement :

Pour y demeurer [dans la guerre mortifère], accouplé à elle par les prolongements passionnés de ses enseignements extra-humains, je la restituais ligotée d’un mélange de mots aigres où l’insupportable se confondait avec un paroxysme évident de bégaiement émotionnel et visuel. (Ibid.)

À jamais ouverte et lieu d’expérience, c’est-à-dire de constant péril, l’écriture de Marchand dans Sympathie pour le diable continue l’épreuve ; et demeure une parole commencée.

Guillaume Willem


[1]    Cf. L’hommage de son ami, l’écrivain Stanley Péan : « Ceux qui ne sont pas morts… » (24/06/2009, disponible en ligne : http://www.stanleypean.com/?p=490).

[2]    Marchand Paul M., Sympathie pour le diable, Paris, Éditions Florent-Massot et Paul M. Marchand, 1998, p. 89. Désormais, SD suivi du numéro de page adéquat.

[3]    On s’essaye ici à solliciter quelques jalons de l’herméneutique événementiale que Claude Romano développe dans L’événement et le monde (Paris, PUF, 1998 [Épiméthée]).

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Discussion

Une réflexion sur “Paul M. Marchand, écrivain muet

  1. Je viens de terminer ce livre.
    Difficile d’avouer que ce livre est magnifique, que la littérature peut rendre beau ce que les humains ont de plus laid.
    Paradoxal et troublant aussi.
    Ce livre ne restera pas dans ma bibliothèque et fera partie de ceux que j’ai envie de partager et dont j’ai besoin de parler.
    Annie c.

    Publié par annie catania | novembre 11, 2013, 18:38

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