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3 - Varia, Littérature

Considérations d’un péruvien dans le Paris de Mai 68 – Bryce Echenique

La Vie Exagérée de Martin Romaña (1991)

Paris, Mai 68, la révolution bat son plein. Un Péruvien désireux de devenir écrivain y débarque, dans l’espoir de suivre les pas de son idole : Ernest Hemingway. Arrive ensuite son épouse Inès, qui l’entraîne contre son gré dans les activités d’un groupe d’extrême gauche à tendance anarchiste. C’est pour l’écrivain, assis dans son fauteuil Voltaire, le début d’une psychanalyse interminable, extravagante, d’une abondance prolifique démesurée – qui se traduit en un roman de plus de 600 pages.

Martin Romaña est un être dépressif et excessif, le prototype même de l’antihéros qui accumule les frustrations et qui n’a de cesse de s’auto-dénigrer. La manière dont il interprète le monde qui l’entoure le ramène incessamment à un perpétuel paradoxe. Son origine sociale bourgeoise, son hypersensiblité, son affectuosité sans bornes, son extrême pacifisme et son authenticité contrastent avec ce climat révolutionnaire anticapitaliste et anticonsumériste dont il dénonce l’idéologie et l’hypocrisie. En marge de la société, incompris et mal aimé, Martin Romaña vit ainsi l’effroyable expérience d’être intelligent et lucide mais, paradoxalement, toujours soumis à autrui qu’il estime supérieur ou, du moins, plus sûr de ses idées. L’analyse de cette situation désolante, Martin nous la confie de manière humoristique et ironique, offrant une interprétation à la fois désopilante et attendrissante de son rapport aux événements de l’époque.

À Paris, on pouvait être ami du Parti, et après avoir été un très bon ami du Parti, pendant une période, on pouvait arriver à être sympathisant. C’était beau, c’était émouvant, et c’était extrêmement difficile pour moi, parce que j’étais un mec foutu, un morpion, un poseur de questions, un observateur pessimiste, un dépressif, un psychoanalysable. Et tout cela malgré Inès, qui était un jeune cadre qui promettait, et personne ne m’imaginait autrement qu’affilié de toute ma personne à Inès. Le doute était une grave offense, dans le groupe, et franchement je crois que je n’ai pas eu de chance avec celui que je fréquentais parce que le directeur des lectures butait à tout instant sur une phrase de Lénine ou de Marx et, sans s’en faire outre mesure, disait : “Continuons”. (pp. 133-134.)

En quête de vérité

Très semblable à son héros Martin, Alfredo Bryce Echenique, qui réalise le même travail psychanalytique de l’écrivain en quête de sa vérité, est catégorisé par la critique littéraire hispano-américaine comme un écrivain du Post-Boom[1].  Ainsi, loin des « grandes métaphores totalisantes de l’Amérique latine »[2], propres aux œuvres du Boom hispano-américain qui tendaient à « rendre la fiction plus crédible que le discours officiel »[3] dans la volonté d’inventer une nouvelle Histoire à l’Amérique latine (pensons à Cent ans de Solitude de García Márquez), Bryce Echenique réintègre le sentimental dans le roman. Son œuvre, qualifiée également de postmoderne, oscille entre tradition et innovation, conservatisme et progressisme, culture de masse et culture d’élites[4]. En outre, à la différence des auteurs dits réalistes et modernes, dont la préoccupation essentielle est, respectivement, la description du monde dans le roman (réalistes) ou son épistémologie (modernes), celle des auteurs postmodernes, comme Bryce Echenique, est d’ordre ontologique[5], c’est-à-dire qu’elle questionne le critère de vérité du roman, et ainsi la relation de l’écrivain avec la réalité.

L’ironie comme arme, l’humour comme philosophie

Bryce Echenique aime jouer sur l’ambiguïté entre fiction et réalité, la confusion entre auteur, narrateur et personnage principal de son roman. S’il use autant de l’ironie et de l’humour, c’est afin de questionner le roman lui-même, mais également l’être, en insinuant le doute chez le lecteur et en confrontant ses propres personnages à leurs contradictions. Et ce, de manière toujours caricaturale, si ce n’est parfois grotesque.

Vie exagérée, Martin Romaña, mais Inès ne t’avait pas encore quitté tout à fait, et souviens-toi maintenant, en écrivant, comme tu rêvais alors, comme tu rêvais d’avoir une tête de slogan, une démarche de blue-jean, de la barbe et des cheveux longs, un regard d’activiste, une gueule de poster, évidemment tu rêvais plutôt éveillé qu’endormi, au sens littéral car, sous prétexte qu’il n’y avait pas de temps pour dormir, parce que dormir était bourgeois, tu trainais tes insomnies dans les rues en rêvant que tu ressemblais à Che Guevara, lorsque tu barricadais, et à Jean-Paul Sartre lorsque tu écrivais.   (p. 336.)

L’ironie serait son poivre, et  l’humour son sel[6]. En effet, selon la distinction de Jankélévitch, l’ironie, incisive, mordante, consiste à critiquer et à démontrer les insuffisances du monde et des êtres humains, tandis que l’humour, plus doux, en serait une manifestation supérieure, par l’acceptation de ces contradictions[7]. Ainsi, si l’ironie et l’humour ont en commun une vertu cathartique, par le scepticisme qu’ils dévoilent, l’humour aurait une dimension plus métaphysique, porteuse d’espérance et de tendresse.

Victoire et révolution intérieure

Baudelaire, en parlant du comique, affirmait que celui-ci « ne pouvait être absolu que relativement à l’humanité déchue »[8]. Ainsi, dans ce monde totalement démesuré, décrit de manière terriblement lucide et désillusionnée par Martin Romaña (alias Bryce Echenique), chez cet être misérable à qui il ne semble plus rien rester pour survivre psychologiquement, une victoire personnelle s’accomplit par le langage : c’est celle de Martin, sa propre révolution intérieure, qui lui permet de s’échapper du conformisme de l’époque. Et celle-ci, à la différence de celle des révoltés de Mai, n’est pas extériorisée par la force, mais par  l’humour et l’ironie,  grâce auxquelles il surpasse, de manière douce, toutes ses frustrations et ses contradictions. Grâce auxquelles, également, il nous amuse et nous déconcerte.

Mathilde Vandamme


[1] Mouvement littéraire hispano-américain comprenant García Márquez, Vargas Llosa , Fuentes ou encore Cortázar qui, dans les années 60-70, ont remis en question les conventions établies de la littérature latino-américaine. Leur travail, expérimental, est lié au climat politique des années 60, initié par la révolution cubaine. Cf. Oviedo José Miguel, Historia de la literatura hispanoamericana 4. De Borges al presente, Alienza, 2001, p. 387.

[2] Garcia I. et Serrano S., « Entrevista con Alfredo Bryce Echenique », dans Cuadernos hispanoamericanos, 641, novembre 2003, p. 135.

[3] Bryce Echenique Alfredo, cité par Garcia I. et Serrano S., op.cit.

[4] De la Fuente José Luis, Más allá de la modernidad. Los cuentos de Alfredo Bryce Echenique, Universidad de Valladolid, 1998, p. 11.

[5] Idem, p.12.

[6] De La Grasserie Raoul, cité par Schoentjes Pierre, « Gentille fée ou vilaine sorcière ; l’ironie : le jugement jugé », dans Textes, Les Editions Trintexte, 2005, p.54.

[7] Jankélévitch Vladimir, cité par Moran Patrick et Grendel Bernard, Humour et comique, humour vs ironie, http://www.fabula.org/atelier.php?Humour%2C_comique%2C_ironie

[8] Baudelaire Charles, cité par Moran et Grendel, op.cit.

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