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3 - Varia, Idées

La question belge et l’avenir de l’Europe

L’État belge ne va pas de soi : c’est un constat que les dernières décennies n’ont fait que renforcer. Est-il constitué d’un ou deux peuples ? Quoi qu’il en soit, sa culture du compromis et son évolution progressive vers le fédéralisme ont longtemps servi de modèle à la construction européenne. Aujourd’hui qu’il vacille, sa situation présage-t-elle le déclin de l’intégration européenne ?

Le sentiment d’unité nationale

En 1861, le grand théoricien politique John Stuart Mill écrivait que « les institutions libres ont en général comme condition nécessaire que les frontières des gouvernements coïncident pour l’essentiel avec celles des nationalités »[1]. Et il définissait le sentiment d’appartenance nationale comme identité de langue, de religion, de race, ainsi que le partage d’une histoire politique commune[2]. Le jeune État belge, à cette époque, se caractérisait, au-delà des divergences de langue de ses communautés, par un sentiment d’unité nationale notamment lié à un catholicisme relativement partagé, qui avait contribué à repousser le voisin batave, protestant, dans ses bas pays, posant ainsi la première pierre à son histoire politique commune.

Mais si l’on se définit aisément comme nation face à un ennemi commun – c’était le sens de l’unionisme qui réunissait alors catholiques et libéraux sous une même bannière[3] – cela devait se complexifier par la suite. Et en effet, au cours du temps, les évidences qui avaient conduit aux événements d’août 1830 se sont peu à peu délitées. Le bilinguisme ne s’est jamais imposé ; la religion a perdu son pouvoir d’unification ; la population belge, à l’instar des autres européennes, s’est métissée ; enfin, quant à la référence historique, il semble que le souvenir d’une révolution commune pèse peu, désormais, face à celui de l’humiliation du peuple flamand qui a, à son tour, suscité un sentiment d’unité – régionale cette fois. Le ciment de notre société semble ainsi s’être durablement, si pas irrémédiablement fissuré.

Le droit à l’autodétermination des peuples

La dynamique d’autonomisation des régions déborde largement le cadre de nos frontières. En Europe, ces dernières années, les Républiques tchèque et slovaque, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, le Kosovo ont proclamé leur indépendance ; des mouvements basques, catalans, corses, écossais, tchétchènes, notamment, réclament la leur avec insistance, parfois avec violence. Parallèlement, pourtant, semblant ignorer ce désir grandissant d’indépendance et d’autonomie, l’intégration européenne se poursuit.

Ces deux logiques sont-elles antagonistes, vouées immanquablement à se heurter l’une à l’autre ? Cela n’est pas certain. En effet, la dynamique d’intégration européenne n’est en rien comparable à celle ayant présidé à la formation des entités nationales pendant le XIXe et la première moitié du XXe siècle. Là où régnait, du point de vue des peuples, l’assimilation par la force, par la contrainte, le découpage de la carte du monde à leur bon plaisir par les dirigeants des pays les plus puissants, c’est une logique fédérative qui a guidé, jusqu’à aujourd’hui, la construction européenne.

La forme que devrait revêtir l’Union européenne, dans les décennies à venir, serait un composé hybride d’État fédéral supranational et de fédération d’États souverains.[4] Sa logique de fédération implique une fondamentale liberté des contractants. Les différents États choisissent la coopération, la coordination, non la simple subordination à une instance supérieure. En corollaire, la liberté leur échoit également, à tout moment – depuis le Traité de Lisbonne –, de se retirer de cette fédération consentie. De ces quelques remarques résulte le constat que les divers mouvements indépendantistes qui agitent l’Europe géographique ne sont pas forcément contradictoires avec la construction politique de cette dernière. En effet, il s’agit pour les peuples de se défaire des alliances historiquement subies pour préserver leur libre droit d’association.

À cet égard, la revendication d’indépendance de la Flandre par une part – actuellement minoritaire – de la société civile flamande peut être perçue comme légitime à certains égards. Il s’agirait d’une volonté de se retirer d’un couplage subi, d’une soumission à un État centralisateur historiquement contingent, quitte à envisager ensuite librement sa coopération future avec ses voisins – fussent-ils Wallons, Français ou Néerlandais. Il en va là d’un appel au droit (certes problématique) à l’autodétermination des peuples, pour peu que l’on accepte de considérer le peuple flamand comme un peuple à part entière. Ce principe juridique fut au cœur du processus de décolonisation dans l’après-guerre et trouve souvent son impulsion fondamentale dans un outrage historique subi par l’ingérence d’un autre peuple sur son territoire. Or, à certains égards, la Belgique francophone a jadis fait preuve d’une attitude qu’on pourrait qualifier de « coloniale » – comme on a pu parler de colonisation du Québec par le Canada[5] – vis-à-vis de la population flamande, attitude partiellement à l’origine de la revendication grandissante d’autonomie de la Flandre.

Gustave Wappers, Épisode des journées de septembre 1830, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique (1834)

Le déclin de la solidarité

S’il n’y allait dans ce débat que de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de juste réparation, par le divorce, d’une violence politique passée, il y aurait peu à redire sur cette problématique. Tout porte cependant à penser que le motif véritable de ce conflit est économique, et que le fonds actuel de la question de l’État belge ne soit pas tant un problème de langue, de nationalité, que de solidarité, ce qui amène à envisager différemment les tenants et aboutissants de ce débat. En effet, envisagé d’un point de vue moral et politique, cette fois, ce n’est pas la même chose de réclamer son indépendance par souci d’identité culturelle, de cohérence entre un peuple et son gouvernement, ou de le faire par égoïsme collectif et avarice. La volonté d’une majorité riche d’abandonner (ou même de restreindre la coopération avec) une minorité plus pauvre ne trouve légitimité devant aucun tribunal moral. Et quand bien même la Flandre serait, en Belgique, une minorité, cela demeurerait immoral.

Ce qui est ici en jeu, dans ce déclin de la solidarité, c’est une autre dynamique fondamentale dans l’évolution contemporaine de l’Europe, à savoir le repli nationaliste égoïste, le protectionnisme, aiguisés en temps de crise, là où justement le besoin de solidarité se fait le plus sentir. Comme si notre instinct primitif nous faisait replonger, à la première récession venue, vers la lutte de tous contre tous pour la survie, si proche dans ses mécanismes fondamentaux de la logique économique de marché.

Dans cette perspective-là, l’enjeu du conflit belge prend une dimension universelle : son issue permettra peut-être de présager de la possibilité d’une fédération européenne cosmopolitique[6]. En effet, si un pays qui se targue de sa culture du compromis n’est pas capable d’instaurer durablement un mécanisme équitable de solidarité entre ses deux plus grandes communautés, que celles-ci se distendent progressivement et consument leur union dans la méfiance mutuelle, il semblera peu vraisemblable de parvenir en parallèle à mettre en place une Europe sociale, assurant la coopération et l’entraide entre ses États membres, et cela même dans les périodes de récession.

Œuvrer à la résolution pacifique du conflit belge, ce n’est donc pas tant chercher à sauver une monarchie, un drapeau, une histoire, une culture, que sauver la solidarité, comme l’exprimait déjà Philippe Van Parijs il y a plus de quinze ans[7]. Telle est en effet la condition sine qua non de la dernière grande utopie collective qu’appelait déjà de ses vœux il y a plus de 200 ans, Emmanuel Kant, afin de parvenir à une paix perpétuelle entre les peuples[8], fondée non pas sur une tolérance indifférente d’autrui, mais sa reconnaissance véritable.

Pierre-Etienne Vandamme


[1] Mill John Stuart, Traité du gouvernement représentatif, Gallimard, 2009, p. 262. Référence due à Philippe Van Parijs.

[2] Ibid., p. 258.

[3] Cf. Delwit Pascal, La vie politique en Belgique de 1830 à nos jours, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2010, p. 15.

[4] Cf. Ferry Jean-Marc, Europe, la voie kantienne. Essai sur l’identité postnationale, Cerf, 2005, p. 145-150.

[5] D’Allemagne André, Le colonialisme au Québec, Comeau / Nadeau, 2000.

[6] C’est-à-dire vouée à l’élargissement et qui ne reproduit pas au plan supranational le repli de l’État-nation. Cf. Ferry Jean-Marc, La république crépusculaire. Comprendre le projet européen in sensu cosmopolitico, Cerf, 2010.

[7] Van Parijs Philippe, Sauver la solidarité, Cerf, 1995.

[8] Cf. Kant Emmanuel, « Vers la paix perpétuelle », dans Kant, Flammarion, 2008et Habermas Jürgen, La paix perpétuelle. Le bicentenaire d’une idée kantienne, Cerf, 1996.

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