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3 - Varia, Architecture

Lectures – Lire l’architecture

Lire l’architecture. On la lit dans des revues, surtout celles spécialisées. On peut la lire de l’extérieur comme un objet, une sculpture, ou de l’intérieur par l’espace qu’elle crée. On la lit pour ce qu’elle représente, de façon figurative, abstraite, symbolique, culturelle… On la lit dans le détail, ou dans un ensemble, dans le vide ou dans son contexte, comme projet graphique ou comme réalisation concrète. Son concepteur nous l’écrit ou elle raconte d’elle-même, historique ou vernaculaire. L’architecture parle, de façon volontaire ou non, de sa conception à sa destruction, parce qu’elle est la matérialisation de la mémoire collective et de l’identité culturelle. Elle rassemble des ambiances et du vécu… sinon elle n’est plus crédible.

Le Moyen Âge a vraisemblablement construit une vision très littérale d’une architecture lisible, sans doute poussée par l’inexistence de l’imprimerie ou d’un quelconque autre moyen de matérialisation d’une idée. L’architecture sacrée, par exemple, était une synthèse d’illustrations éloquentes des préceptes religieux, composée d’une multitude de clefs de lecture métaphoriques qui s’offraient aux croyants analphabètes pour leur inculquer la bonne parole. Une dimension peu à peu perdue, ou moins évidente, dans la complexification des formes et des espaces.

Plus tard, la réintroduction des modèles classiques, le nettoyage des tissus urbains et leur rationalisation liée à la révolution industrielle ont réaffirmé la volonté d’un espace lisible, mais peut-être de façon plus large. L’éclectisme en sera le point culminant. À chaque fonction son expression formelle : une prison néogothique, une banque néoclassique, un opéra plutôt baroque, etc., chaque sous-fonction y étant elle-même insérée hiérarchiquement. Pas de recours nécessaire à une signalétique explicite ; l’orientation dans l’espace se fait intuitivement, via des codes sémiologiques. De plus, par un réseau de repères (monuments) et de grands axes reliant ces points stratégiques, c’est la ville entière qui devient évidente. Une volonté des jeunes États qui voient dans le contexte urbain tant un moyen de contrôle que celui d’asseoir leur autorité ainsi que leurs valeurs éclairées : l’ordre, la justice, la science, le savoir, etc.

La progressive épuration formelle due à la montée moderniste aura raison de ce formalisme pour n’en retenir que la notion de lisibilité via les préceptes fonctionnalistes : un urbain simplement agencé en zones claires et définies (dormir, travailler, se divertir), une architecture efficace et futuriste qui s’exprime dans la simplicité, vérité formelle où la structure apparaît pour ce qu’elle est – elle est identifiable – rendant le schéma structurel et fonctionnel compréhensible au premier coup d’œil. Cette simplification s’est étendue à tous les échelons de l’espace à organisation fixe1 et s’est traduite concrètement par un « abstractivisme » chronique et un appauvrissement visuel, un peu trop stérile. D’où un recours, devenu lentement nécessaire, aux pictogrammes et à la signalétique.

 

Lire l’architecture

En 1972, Robert Venturi illustre dans son livre – L’enseignement de Las Vegasde façon probante comment la « surlisibilité » a réduit l’aspect formel à sa plus simple expression. Il divise les bâtiments du strip2de Las Vegas en deux catégories : decorated shed – une boîte, flanquée d’une image exprimant sa fonction –, et duck – le bâtiment représente en lui-même sa fonction – référence au snack Land Island Duckling, en forme de canard. Aujourd’hui et ailleurs (partout), l’image du hangar décoré s’est même réduite à un seul mot (« Ikea » par exemple), ce qui conduit l’Architecture – au sens noble du terme – vers une impasse : plus de recours aux formes, ni au contexte, ni à l’espace. Juste pouvoir écrire et lire un mot, sans épaisseur. Ceci peut s’étendre au territoire lui-même : la métropole se traduit désormais par une juxtaposition d’enclaves monofonctionnelles, interconnectées par des réseaux3, soit flanquées d’une pancarte exprimant leur fonction (decorated shed), soit représentant elles-mêmes leur fonction (duck).

Mais tout cela demeure essentiellement du point de vue de l’architecte, du planificateur. Et au-delà des théories généralisantes sur la ville, celle-ci reste encore, pratiquement, la synthèse de l’expérience collective et personnelle par la multitude d’événements architectoniques qu’elle emmagasine, et par les traces physiques résultant de l’activité quotidienne de ses habitants. Ce qui la rend donc infiniment lisible, parce qu’elle raconte de l’histoire en continu.

Cependant, l’architecte peut décider de rentrer dans cette logique et tenter de stimuler plutôt que d’appauvrir cette lisibilité dans sa dimension plus poétique que fonctionnelle. Déjà avec des outils comme le croquis ou la photo, qui ne doivent pas tant faire partie de la représentation d’un projet d’architecture que du processus visant à son élaboration. Cela afin de rendre la procédure conceptuelle a priori moins arbitraire, ou à arbitraires multiples. C’est-à-dire pour susciter des décisions moins radicales, plus nuancées, imprégnées d’une lecture contextuelle intégrée. Au-delà de toute valeur esthétique, la photo ou le croquis réalisés en amont deviennent intéressants parce que ce sont des moyens d’observation et du temps consacré à la compréhension du lieu. S’il est important d’en cerner la complexité et les qualités intrinsèques, c’est pour pouvoir assurer une continuité temporelle, sociale, culturelle, etc., et essayer de garantir le possible enracinement de l’habitant, ainsi que stimuler ces mécanismes qui font la ville, ces multiples processus d’appropriation qui émanent de tous ces individus intégrés à la communauté urbaine et l’ont rendue, ou la rendront, originale.

Toutefois, ces « concessions » de l’architecte sont peut être encore trop faibles. Alberto Magnaghi, professeur à l’université d’architecture de Florence, définit la conscience du lieu comme l’autoreprésentation et l’autodétermination des habitants4. Ce sont eux-mêmes qui doivent avoir en main les outils permettant de planifier, conceptualiser, imaginer, les possibilités de développement ou d’amélioration de leur milieu. C’est ainsi, essentiellement de l’intérieur et a posteriori, que doivent être données les clefs de lectures et d’analyse. Il le démontre concrètement via les « cartes de communauté » réalisées pour la requalification paysagère et micro-urbaine des environ du village de Montespertoli, où les habitants, en collaboration avec l’université, ont établi un cahier de charges précis à travers différentes cartes modifiant le plan régional d’aménagement du territoire, pour répondre à leurs besoins et leurs envies.

On a souvent tort de penser qu’aujourd’hui l’architecture appartient aux architectes, comme s’ils s’étaient appropriés tout l’environnement bâti. Ils auraient ainsi volé « l’organisation fixe », parce qu’eux seuls peuvent la lire et la comprendre, et de ce fait la modifier à grande ou petite échelle sans préavis et pour des motivations parfois douteuses.

Lire l’architecture, donc, pour celui qui la conçoit (l’architecte ?), la perçoit, comme pour celui qui l’habite réellement. La lire, avant et pendant son élaboration (et qu’elle puisse être perpétuelle : élaborée en continu). Parce que sans cela, c’est l’orienter vers l’impasse.

Augustin Schoenmaeckers

Lire à ce sujet

. Magnaghi Alberto, Il progetto locale, Bollato Boringhieri, 2010.

. Choay Françoise, L’urbanisme, utopies et réalités, Seuil, 1965.

1 « L’espace à organisation fixe constitue l’un des cadres fondamentaux de l’activité des individus et des groupes. Il comprend des aspects matériels, en même temps que les structures cachées et intériorisées qui régissent les déplacements de l’homme sur la planète. […] L’organisation des villages, des petites et grandes villes et de la campagne qui les entoure n’est pas l’effet du hasard mais le résultat d’un plan délibéré qui varie avec l’histoire et la culture. » Hall Edward T., La Dimension Cachée, Seuil, 1971, p.132.

2 Longue avenue étirée qui traverse Las Vegas, bordée des plus célèbres casinos et autres attractions.

3« La métropole est cette mort simultanée de la ville et de la campagne, au carrefour où convergent toutes les classes moyennes, dans ce milieu de la classe du milieu qui, d’exode rural en « périurbanisation », s’étire indéfiniment. […] La métropole veut la synthèse de tout le territoire. Tout y cohabite, pas tant géographiquement que par le maillage de ses réseaux. » Le Comité Invisible, L’insurrection qui vient, La Fabrique, 2007, p. 38.

4Magnaghi Alberto (dir.), Montespertoli, Mappe di comunità per lo statuto del territorio, Alinea, 2010, p. 7.

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