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3 - Dossier, Arts plastiques

Le fil du rasoir – David Nebreda

À propos de David Nebreda

« Quiconque en a la force et les moyens se livre à de

continuelles dépenses et s’expose incessamment au danger. »

Georges Bataille, L’érotisme 

« Je suis la plaie et le couteau !

Je suis le soufflet et la joue !

Je suis les membres et la roue,

Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon cœur le vampire,

– Un de ces grands abandonnés

Au rire éternel condamnés,

Et qui ne peuvent plus sourire ! » 

Charles Baudelaire, L’Héautontimorouménos

            De tous les baumes que notre irréfragable appétit de consolation put jamais élaborer, sans doute la frivolité peut-elle se prévaloir de l’efficience la plus manifeste – ou, à tout le moins, la plus unanimement convoquée. Car toujours la légèreté, la souveraine légèreté, pour ainsi dire, fait œuvre (salutaire, peut-être) de terrassier : patiemment, au mépris de toute pesanteur, elle nivelle et arase, écrêtant ce qui fait saillie et comblant les béances, emportant dans les anémies de son sillage peine et douleur, remord et culpabilité, pour relativiser enfin, au nom d’une existence qu’on souhaiterait aérienne, l’importance de la blessure et la scélératesse de celui (l’Autre, forcément l’Autre) qui l’inflige. Assurément, si, pour quelque inepte raison, il fallait l’étiqueter, c’est aux antipodes de la badinerie que se localiserait le travail de David Nebreda – travail quantitativement peu étendu : cinq séries d’autoportraits photographiques, une poignée de dessins, quelques textes. De fait, ce qui s’y joue relève de la plus haute importance, et même : de la plus haute gravité : un homme (point d’auteur ici, ni d’artiste : c’est de sang et de merde qu’il s’agit) y fait entendre le cri – hystérique, persistant, insistant[1] parce que formalisé – poussé par ceux que la vie déserte. Et cette lamentation inarticulée, pleine d’effroi et de frustration, pour peu qu’on lui prête l’oreille, ne peut manquer d’émouvoir, de bouleverser, d’ébranler – parce qu’elle frappe, parce qu’elle commotionne et rudoie, parce qu’elle est punctum (piqûre, blessure)[2], éruption, jaillissement de ce qui excède, de ce qui ne peut qu’excéder l’infini désir de voir : intolérable spectacle d’une éradication qui s’éternise, de la ruine consentie (ardemment poursuivie, faudrait-il dire) d’un corps méthodiquement mutilé, d’un corps décharné, incendié, zébré de lacérations et soumis à la privation (de parole, de nourriture, de contact), d’un corps solitaire, nu comme au premier jour et comme au premier jour maculé d’excréments (« Inter faeces et urinam nascimur », disait Saint Augustin), bref : d’un corps en souffrance, parvenu, au prix d’un effort surhumain, aux lisières de l’évanouissement.

Théodore Géricault, Têtes coupées dites de suppliciés (1818)

            Parfois, dans la vaste entreprise de défrichement qu’il inflige au phénomène culturel, il arrive que le taxinomiste se heurte à une production littéralement monstrueuse – défi lancé à la raison, à la pulsion de saturation qui meut le discours critique. Météoritique et inépuisable, l’œuvre (pouvait-on rêver terme plus inapproprié ?) de David Nebreda dessine sans aucun doute une de ces trajectoires stupéfiantes : en tout instant, la symptomatologie s’y substitue à l’art, pour brosser avec minutie le portrait de cette affliction – carence intérieure, déficit d’être, expropriation de la pensée – qui trouvait déjà visage dans les ouvrages de Nerval, Van Gogh ou Artaud. En effet, comme ses frères de misère – ces « torturés du corps et de l’âme »[3] découvrant leur intimité balayée par un souffle ravisseur –, Nebreda s’adonne tout entier (pas un cliché, un mot, un dessin qui ne soit comme l’écho lointain d’une plainte) à l’exploration « d’une faille vitale chronique »[4], d’une « pathologie de l’identité »[5] contrariant, elle aussi, la pleine concordance de soi à soi. Faille, insondable abîme, donc ? Plus justement : émiettement, dispersion scellant l’échec de l’expérience spéculaire de l’unité (le fameux stade du miroir lacanien), prolifération (invasion, dit-il) maladive d’un manque, foisonnement, pullulement de ce qui en lui-même outrepasse – c’est-à-dire : transcende – le sujet:

J’ai un problème général d’irréalité. D’une manière que je ne parviens pas à comprendre j’ai perdu, à un moment donné, il y a des années et jusqu’à aujourd’hui, la capacité de contrôler la libre ordonnance de ma pensée. Son contenu tout entier a revêtu un caractère flottant, autonome, soumis à des associations arbitraires qui m’empêchent d’accepter ma mémoire ou ma perception comme étant miennes. […] Cela ne produit pas exactement une sensation de dédoublement mais, peut-être, de désagrégation ; il ne s’agit pas de deux seulement, mais de multiples.[6]

Contre toute attente, le sens du supplice systématique auquel s’astreint Nebreda ne saurait émerger dans le cadre d’une réflexion portant sur le sado-masochisme (obscénité conceptuelle de toute façon intenable[7]) : car, par-delà la douleur et l’allégeance à un appareil de lois (interdits, tabous sans appel réglementant son quotidien) par lui-même édictées, c’est à une opération réfléchie, consciencieuse et méticuleusement ordonnée pour se déployer en amont de tout diagnostic que se livre David Nebreda – opération dépurative, déblayage, « démembrement ou […] désarticulation de l’étranger »[8], protocole de destruction, d’évidement, d’anéantissement s’appliquant à ce qui excède l’essentiel (l’essentiel : ou les fondements d’une identité minimale non problématique), projet thérapeutique (« [t]entative d’auto-récupération de soi »[9]) réduisant par l’amputation et l’écorchement ce qui relève de l’accidentel. Sous le déluge des chairs broyées, parvenir enfin à « une juste mesure de la réalité »[10], à cette racine incontestable et nécessaire qui innerve l’existence, à ce cœur granitique résistant à tout dépouillement (« ce que l’on ne peut pas arracher »[11]) : ascèse intransigeante, impérieuse ; exercice d’une rigueur implacable (cruelle, dirait Artaud, dès lors qu’elle renoue avec « la gravité, […] avec le Danger »[12]) ; ambition insensée, vertigineuse en ceci qu’elle porte fatalement aux « alentours […] de la crypte »[13], à l’extrême bord du précipice – au risque de la perte, de la pure et simple néantisation –, en cet endroit où le sacrifiant, à chaque instant, manque de succomber sur son propre autel, le bourreau d’expirer en martyr.

            Offrant à l’objectif ses tissus labourés, exigeant de lui qu’il témoigne de son dessein en immortalisant les cuisants sillons dont il grève sa peau, David Nebreda s’efforce en d’autres mots de manifester, de matérialiser, mais comme à titre d’horizon ou de latence (ce qui, dans le cliché, se soustrait au regard), cet état de plénitude radical par lui convoité – point d’équilibre absolu au seuil de la mort, « point vital minime »[14], souche d’une humanité qu’il tente désespérément de quintessencier. À titre d’horizon, disions-nous – attendu que toujours « [l]’extrême est ailleurs. […] Qu’une expression quelconque en témoigne : l’extrême en est distinct. […] Quand l’extrême est là, les moyens qui servent à l’atteindre n’y sont plus »[15]. À cet égard, comme fruits amers d’une médiation (le dispositif photographique) tâchant de confirmer le maintien de l’extrême comme virtualité, les autoportraits – d’authentiques icônes, à vrai dire – que Nebreda compose avec une obsessionnelle minutie tentent, en vain mais inlassablement (multiplication des photos pour dire l’impossibilité de prendre la photo), de donner vie à ce que l’opérateur nomme « l’autre photographique »[16] ou « le double photographique »[17] – « corps théologique »[18], corps glorieux, archétype culturel, inatteignable « image vraie »[19] à naître de l’impossible perforation du champ (« l’image visible »[20]) par le hors-champ (ce qu’on ne voit pas, l’« image absente »[21]). D’une certaine manière, si le geste photographique survient, si la pose (c’est-à-dire : « l’opérateur de neutralisation du corps réel […] »[22]) peut advenir, c’est qu’il demeure encore, nécessairement, de la matière à purifier, de la chair à pulvériser, de l’inessentiel à réduire, bref : du chemin à parcourir en direction de la « limite mort »[23]en ce point précis, à la faveur d’une analogie fulgurante achevant de convertir l’artiste en dés-œuvré, l’autoportrait se fait écarlate lambeau de viande, produit d’une petite amputation, reste sanglant abandonné sur la route « d’un avènement qui doit passer par la perte »[24].

Le Caravage, L'incrédulité de Saint Thomas (1601-1602)

            En définitive, à en croire Barthes, ce qui voue la quête de Nebreda à l’inachèvement (ressassement, infatigable répétition du châtrage et de la représentation de ce châtrage) relèverait, au-delà du caractère nécessairement infigurable de l’objet qu’elle poursuit (objet pouvant toutefois se deviner dans les marges du cliché), de la nature même du phénomène photographique, qui n’atteste de rien, jamais, quant au présent :

Le nom du noème de la Photographie sera donc : « Ça-aété« , ou encore : l’Intraitable. En latin […], cela se dirait sans doute : « interfuit » : cela que je vois s’est trouvé là, dans ce lieu qui s’étend entre l’infini et le sujet (operator ou spectator) ; il a été là, et cependant tout de suite séparé ; il a été absolument, irrécusablement présent, et cependant déjà différé.[25]

« Le pratiquant ne pourra jamais se manifester dans le temps présent »[26] : comment s’assurer du sanguis (le sang de vie, qui irrigue l’organisme) si, dès lors qu’on le verse, il dégénère en cruor (sang répandu, sang mort) – ne certifiant plus quoi que ce soit ? « Comment garder une identité quand cela exige et ne se reconnaît que par le moyen d’apporter sans relâche la preuve de sa propre destruction ? »[27] À l’instar de la cicatrice, la photographie ne propose aucune révélation, sinon celle, atone, de l’inactuel (Nebreda ne s’acharne-t-il pas, autant que faire se peut, à entretenir l’infection des plaies qu’il s’inflige – pour se maintenir comme il peut sur l’arête tranchante de l’existence, aveuglé par les feux de l’instant ?) ; et la preuve qu’elle entend livrer – trace, gage inutile d’une heure désormais révolue, confirmation, vérification caduque, obsolète dès que produite – n’apporte qu’une réponse inévitablement périmée à la question de l’être : « La trace est en effet l’origine absolue du sens en général. Ce qui revient à dire, encore une fois, qu’il n’y a pas d’origine absolue du sens en général. La trace est la différance qui ouvre l’apparaître et la signification »[28]. À ce qui s’initie d’emblée in media res, nulle cause première : car le fondement, comme l’horizon, ne jouit d’aucune réalité tangible – à peine croit-on l’avoir atteint qu’il se révèle à son tour doublure, empreinte, reflet d’une antériorité abyssale, à jamais insondable. C’est ainsi que, de façon insensée, l’opérateur, dans sa marche inexorable vers la mort, s’éprouve toujours déjà sur le point de voir le jour (son travail : « un effort pour achever de naître »[29]), à distance irréductible de l’absolue pureté – pleine propriété, mythologie de l’immaculé, « fantasme de l’immanent »[30] – qui, en sa personne, au mépris des lois de la généalogie, confondrait créateur et créature pour enfin résorber le caractère dilatoire d’un « Être qui […] ne peut être que posthume »[31], « d’un acte [de naissance, assurément] qui appartient au futur »[32]. Ici, précisément, ne cesse de s’abîmer l’intenable (plus justement : asymptotique) projet de David Nebreda : en un lieu d’ores et déjà marqué par le cloisonnement, la duplicité, l’interruption, terre d’avortements tout à la fois proche et hors de portée d’un espace autre, à peine entrevu – continuum amniotique ; creuset principiel où miroitent tous les possibles, où les contraires s’invaginent dans une prodigue frénésie ; matrice rétive à l’intermittence (celle du verbe, du cadre, de la norme, de la discipline) ; zone de dynamisme, d’ambivalence permanente pulvérisant la notion même de paradoxe (le singulier s’y fait universel ; l’infime, infini ; la douleur, plaisir). Pour autant, de l’inaboutissement – échec lancinant, parce que rencontré à chaque cliché – qui sanctionne son entreprise et lui confère sa déplorable beauté, Nebreda émerge comme nimbé d’une sainte et douloureuse aura : souveraine dignité de celui qui, en toute conscience mais non sans entêtement, choisit de braver les limitations de son humanité (« Qui ne « meurt » pas de n’être qu’un homme ne sera jamais qu’un homme »[33], disait Bataille) pour arpenter infatigablement ce no man’s land où seul règne l’indécidé, à mi-chemin entre les damnations de l’inessentiel et l’apothéose d’une glorieuse genèse – un pied dans la tombe, en route vers lui-même.

Matthias De Jonghe


[1]    Cf. Deleuze Gilles, Francis Bacon. Logique de la sensation. Tome I, Éditions de la Différence, 198, p. 36.

[2]    Cf. Barthes Roland, La chambre claire. Note sur la photographie, Cahiers du cinéma / Gallimard / Seuil, 1980, p. 71.

[3]    Artaud Antonin, « Textes de la période surréaliste », dans Œuvres, Gallimard, 2004, p. 128.

[4]    Nebreda David, Autoportraits, Éditions Léo Scheer, 2000, p. 183.

[5]    Ibid., p. 187. À Catherine Millet il confiera : « J’ai même des difficultés à m’exprimer à la première personne » (« David Nebreda et le double photographique. Entretien avec Catherine Millet », dans Curnier Jean-Paul et Surya Michel (éd.), Sur David Nebreda, Éditions Léo Scheer, 2001, p. 15).

[6]    Nebreda David, Sur la révélation, Éditions Léo Scheer, 2006, pp. 77-78.

[7]    Cf. Deleuze Gilles, Présentation de Sacher-Masoch. Le froid et le cruel, Éditions de Minuit, 2007, pp. 33-42.

[8]    Nebreda David, Sur la révélation, op. cit., p. 82.

[9]    Id., Autoportraits, op. cit., p. 177.

[10]  Id., Sur la révélation, op. cit., p. 85.

[11]  Id., Autoportraits, op. cit., p. 162.

[12]  Artaud Antonin, « Le théâtre et son Double », dans Œuvres, op. cit., p. 528.

[13]  Nebreda David, Sur la révélation, op. cit., p. 95.

[14]  Ibid., p. 92.

[15]  Bataille Georges, L’expérience intérieure, Gallimard, 1954, p. 64.

[16]  Nebreda David, Autoportraits, op. cit., p. 174.

[17]  Ibid., p. 183.

[18]  Id., Chapitre sur les petites amputations, op. cit., p. 11.

[19]  Ibid., p. 15

[20]  Ibid.

[21]  Ibid.

[22]  Marin Louis, La parole mangée et autres essais théologico-politiques, Méridiens Klincksieck, 1986, p. 216.

[23]  Nebreda David, Chapitre sur les petites amputations, op. cit., p. 11.

[24]  Ibid., p. 35.

[25]  Barthes Roland, op. cit., pp. 120-121.

[26]  Nebreda David, Chapitre sur les petites amputations, op. cit., p. 22.

[27]  Id., Autoportraits, op. cit., p. 162.

[28]  Derrida Jacques, De la grammatologie, Éditions de Minuit, 1967, p. 95.

[29]  Nebreda David, Chapitre sur les petites amputations, op. cit., p. 13.

[30]  Id., Sur la révélation, op. cit., p. 86.

[31]  Ibid., p. 50.

[32]  Ibid., p. 68.

[33]  Bataille Georges, op. cit., p. 47.

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