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3 - Dossier, Idées

Aux bords des disciplines

À chacun sa tâche

On connaît le problème : impossible de faire plusieurs choses à la fois. Le cordonnier fera exclusivement des chaussures, le peintre des peintures, le philosophe philosophera et le politicien s’occupera des affaires publiques. C’est là une très vieille intuition humaine, déjà formulée par Platon, et qui voudrait que « chacun de nous fasse la tâche qu’il connaît et laisse aux gens compétents celles qu’il ne connaît pas »[1]. Il y aura donc un ordre de la cité défini par la distribution des tâches ; et c’est alors qu’interviennent ce qu’on appellera aujourd’hui des disciplines, ces branches de la connaissance ou sphères d’activité qui font le tri de ce qui convient à chacun. Ainsi s’instaure la mise en ordre : à travers l’attribution des compétences, les spécialistes de chaque sphère sont dotés d’un équipement sensible spécifique qui leur convient et renvoyés à leur propre affaire. Un État bien constitué est une scène où chacun a sa tâche propre que nul autre ne peut remplir à sa place (le cultivateur pour la nourriture, le maçon pour le logement, le tisserand pour le vêtement, le cordonnier pour les chaussures – puisqu’il faut bien marcher –, le guerrier, et le philosophe roi). L’essentiel, en tout cas, c’est que chacun fasse ce qu’il doit faire et rien d’autre.

Cette intuition platonicienne semble naturelle. Étrange pourtant. La barrière des ordres définit un interdit : le « rien d’autre »[2] qui nous défend de faire deux choses à la fois. Le mal n’est alors que de mélange et de bâtardise, c’est le moment où l’on sort des barrières pour se mettre à faire ce à quoi on n’était pas destiné par nature, c’est-à-dire le moment où on décide de ne pas respecter le partage réservant le privilège d’une activité à certains. Mais on se rappellera que ce partage lui-même se fondait chez Platon sur un mensonge : le mythe des trois métaux, qu’il expose au Livre III de La République. Pour bien séparer les domaines et ajuster la division des tâches à une division des âmes, son exclusion devait se fonder dans la fiction suivant laquelle les dieux ont donné à certains une âme d’or, à d’autres d’argent, et aux derniers enfin une âme de fer[3]. L’inconcevable est la possibilité du mélange entre les métaux précieux et les métaux vulgaires. Horreur de la bâtardise. Et en effet, imagine-t-on un jour un artisan s’occuper de la philosophie et un philosophe faire de l’artisanat ? Et les ignorants émettre leur avis sur la médecine et la navigation ?

Scandale de la confusion. Le désordre symbolique s’accorde alors avec le désordre politique.

Comprendre l’interdisciplinarité

Quand nous parlons de l’interdisciplinarité, il n’y va donc pas d’une simple apologie de l’hybride, ni de la promotion du carnaval postmoderne qui voudrait que tout soit lié, connecté dans un grand mélange joyeux et hétérogène, que toute chose doit se faire dans le dialogue et le respect. Une telle approche n’aurait rien d’éclairant et se satisferait très vite de l’opinion consensuelle. Bien plutôt, l’enjeu est politique avant d’être une simple juxtaposition des points de vue. Être aux bords des disciplines et refuser de dénoncer les croisements illicites, c’est faire tout autre chose qu’un vague frotti-frotta affectif avec les spécialistes des autres domaines ou les gens des milieux différents. Parce que les divisions des sphères d’activités se structurent avant tout comme des enseignements, des cadres qui mettent chacun à sa place, sa classe, imposant à chacun la tâche qui lui convient, et parce que ces partages se constituent comme des gardes-frontière qui définissent ceux qui font une discipline et ceux qui sont promis à rester dehors, défendre la multidisciplinarité c’est sortir de cette législation qui réserve aux compétents le soin de traiter de leurs propres affaires. Aussi, il sera question d’un effort de décloisonnement, de dresser une nouvelle carte de la compétence et de l’incompétence, des locuteurs autorisés et non autorisés.

Alors de qui, de quoi, la pluridisciplinarité ?

Cela ne veut pas du tout dire, comme on le pense trop souvent, qu’il faille mettre ensemble les sociologiques, les philosophes, les scientifiques, et les politiciens ; ce serait une espèce de réunion de société, une idée assez comique, surtout commode aux eurocrates qui nous servent de dirigeants. En croyant lui donner beaucoup, ils lui retirent en fait tout. Bien plutôt, ce sont les mêmes personnes qui doivent se faire à la fois historiens, sociologues et philosophes. Avec Rancière, il faut donc y insister : « Il ne s’agit pas de dialogue entre différentes disciplines, il s’agit de nier le partage des compétences et d’essayer, partout où l’on le peut, d’aller voir par soi-même »[4]. Aller voir par soi-même, cela veut dire nier l’interdit platonicien – qui est avant tout idéologique –, et chercher une redistribution nouvelle des territoires.

Les « intercesseurs »

Encore faut-il que soient saisies les configurations particulières d’un tel mélange et d’une telle excursion hors sa propre discipline. Nous l’avons dit, la multidisciplinarité ne peut pas être un simple dialogue, ni une réunion de société, ce qui reviendrait essentiellement à se surveiller les uns les autres. Pas plus, elle n’est affaire de renfort apporté par les experts d’un domaine à un autre. Elle n’a que faire de suivre ce qui se fait ailleurs ; c’est-à-dire, comme on le préconise souvent, que les écrivains escortent ce qui se fait en philosophie, que les philosophes accompagnent les découvertes en sciences. Chaque discipline abandonnerait alors son propre rôle créateur. Être dans plusieurs domaines à la fois n’a rien à voir avec la réflexion mutuelle.

Ce qu’il nous faut plutôt, disait Deleuze, ce sont les intercesseurs. Ça peut être des choses, des gens, des événements même. Ce qui compte, c’est que chacun se trouve sur une ligne mélodique qui se combine avec les autres. Bien sûr, on ne peut pas avoir plusieurs idées à la fois, ni d’idées générales, qui n’existent pas. On n’a toujours qu’une idée, en cinéma, en peinture, en littérature, une idée en sciences, un concept précis forgé en philosophie. Une idée, et c’est déjà très difficile. On ne va pas commencer à en avoir plusieurs et en plusieurs endroits. Ça ne se fabrique pas comme ça pour le plaisir, il faut vraiment une sorte de nécessité, un intercesseur. C’est la condition pour faire œuvre, pour faire acte de création. Si toutes les disciplines sont liées, et si un philosophe peut parler à un homme des sciences, un sculpteur à un écrivain, c’est parce que tous sont à la recherche des intercesseurs en fonction de leur activité créatrice à chacun.

Être aux bords des sphères d’activité, ce n’est pas avoir un discours « sur », mais un discours « entre ». Et alors c’est chacun de nous qui se met à être un peu sculpteur, un peu écrivain ; le philosophe sort de sa discipline pour aller voir du côté des archives ouvrières, l’historien se met à fabuler comme les littérateurs, et voilà que les écrivains eux-mêmes s’intéressent aux nervures d’un bloc de marbre devant eux. Ça n’a rien à voir avec le goût de l’inédit. La recherche des intercesseurs est quelque chose de pragmatique et expérimental à la fois. Ce n’est pas du tout du batifolage, mais quelque chose de concret qui s’impose et qui résiste, insiste. C’est chercher dans les autres disciplines quelque chose qui nous sert personnellement ou vient recouper notre propre activité, en créant à l’intérieur de chaque sphère des caisses de résonance qui les ouvrent sur un dehors. On nous dit souvent que le savoir est devenu trop spécialisé, trop complexe, qu’il est impossible aujourd’hui d’être un bon philosophe et un bon physicien, s’y connaître en biologie et en littérature en même temps. Une telle objection n’est guère recevable pourtant : il ne s’agit pas de tout connaître ou d’encourager une culture générale, mais ne prendre que ce dont nous avons essentiellement besoin, ce qui nous permettra de faire notre propre mouvement. « Tout se fait par don ou capture »[5].

Offrir des capacités de résistance, rouvrir les espaces verrouillés par le mythe qui voudrait que chacun fasse sa propre affaire, se demander quel est le rapport d’une discipline aux autres disciplines sans qu’elle ne réfléchisse « sur » elles, c’est retrouver les traces ou la présence des autres interrogations dans notre propre expérience de techniciens, de sorte que les arts, la philosophie et la science se percutent, mais toujours pour des raisons intrinsèques. Redevenir des disciples indisciplinés, en somme.

                                                                       Oleg Lebedev

Lire à ce sujet :

Deleuze Gilles, « Les intercesseurs », dans Pourparlers, Minuit, 2003.

Id., « En quoi la philosophie peut servir à des mathématiciens ou même à des musiciens – même et surtout quand elle ne parle pas de musique ou de mathématiques » et « Qu’est-ce que l’acte de création ? », dans Deux régimes de fous, Minuit, 2003.

Rancière Jacques, Le philosophe et ses pauvres, Flammarion, 2007.


[1] Platon, Le Charmide, 173b-c.

[2] Id., La République, IV, 433b.

[3] Id., La République, III, 415a.

[4] Rancière Jacques, Et tant pis pour les gens fatigués, Éditions Amsterdam, 2009, p. 265.

[5] Deleuze Gilles, Pourparlers, Minuit, 2003, p. 171.

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