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4 - La route, Dossier, Littérature

À propos de La Route, de Cormac McCarthy

La Route, de Cormac McCarthy, est un récit dévastateur, dépeignant les reliquats d’une planète la nôtre réduite en cendres par une apocalypse dont la teneur demeurera obscure. Errant par ces « mondes-cadavres », une poignée de survivants, rescapés du désastre, s’engagent dans un combat incessant contre la faim, la soif, le froid – et l’Homme, qui s’avère à présent la plus terrible des menaces. En ces contrées désolées, le Verbe disparaît, se dissout peu à peu, privé à la fois de référents et d’êtres pour le préserver– lente et inexorable agonie du Mot et du Monde relayée par une narration dévastée, écho redoutable de ce monde en ruines.Au diapason de l’univers qu’elle décrit, la prose dont se tisse le texte se veut donc disloquée, démolie, comme à vif : peu ou pas de ponctuation, ni de chapitres ; dialogues rares ou tombant en lambeaux. C’est dans ce paysage en décomposition à tous les points de vue qu’un père et son fils, anonymes (à quoi bon le nom ?), se fraient obstinément un chemin vers le sud, bravant le manque et la sauvagerie de leurs semblables, animés par le fol espoir de trouver finalement, au bout de la route (mais finit-elle jamais ?) autre chose – un endroit plus vert, plus chaud, un endroit peuplé, peut-être, de « gentils » qui, comme eux, « porteraient le feu ».

Roman taciturne, où le mot suggère plus qu’il n’explique, La Route semble se nourrir de l’horreur, de l’angoisse et de l’épuisement, du désespoir accablant de ceux qui vivent encore, malgré tout. Ainsi, hanté par le bonheur d’une vie passée que son enfant n’a jamais connu, le père sombre-t-il lentement, de moins en moins capable de porter ce feu dont le fils devra bientôt assumer seul la responsabilité. Et pourtant, des plaies de cette terre cautérisée, de l’angoisse suffocante de ceux qui l’arpentent, jaillit ce que l’on n’osait pas attendre : quelque chose qui, battant sous le manteau d’une écriture acquise à la réserve, s’apparente, oui, à l’espoir – éclair de délicatesse, de magnificence verbale en pleine abomination.

Car, malgré son indicible noirceur, La Route cultive la beauté, l’insoutenable beauté d’une étincelle dans l’effroi de la nuit – nuit de la langue, nuit de la vie, où cependant un presque rien subsiste :la flamme, portée par ce père et ce fils innommés, cette flamme qui les porte en retour, sur la route, dans une quête insensée dédiée à la préservation du feu. Le feu transmis, chéri ; le feu, le plus beau et le plus précieux don de l’Homme, celui qui définit l’Humanité ; le feu, le feu inestimable de l’amour, de la compassion. Dans cette perspective, La Route se comprend alors comme un chant tourmenté, certes, mais aussi comme une parole d’espérance, comme un chemin menant loin de la mort, comme une opportunité de re-naissance luisant là-bas, à l’horizon.

Juliette Ferro & Matthias De Jonghe

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