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4 - La route, Dossier, Littérature

Franchir la colline. Retour en terre de Jim Harrison

« Allongé, je parle à Cynthia car c’est à peu près tout ce que mon infirmité me permet de faire. » [1] Donald, sur le point de mourir, lègue à sa famille l’histoire de ses ancêtres – son père, le père de ce père et l’arrière-grand-père. Son récit tressaute. À la manière de puissants courants sous-marins qui remueraient l’esprit du condamné, un spectre obsédant – de nature inconnue ou tue, à tout le moins – en tourmente la voix. La maladie contraint sa victime à perdre pied : c’est la « dysarthrie, ce qui veut dire que Donald n’est plus capable de parler. Il croit parfois parler, mais ses paroles sont incompréhensibles. » (p. 30) Or, l’explication neurologique ne vaut qu’en tant que diagnostic imparfait. Les enjeux débordent le cadre médical puisqu’il y va non seulement de la posture du personnage à l’endroit du monde, mais aussi bien de sa propre relation à soi : « Soudain, alors qu’allongé je parle à Cynthia, je me sens éclater en mille morceaux. » (Ibid.)

Être en route

Certes, si Donald craque, se morcelle, c’est qu’il se tient sous le porche funeste, à deux pas de l’entrée. Pourtant, l’imminence de la mort ne figure pas comme telle cette instance face à laquelle l’agonisant s’écroule sur lui-même. Car après tout, son fils l’a soufflé à Cynthia : « Maman, la mort ne peut pas être si terrible puisque tous les êtres vivants passent par là. » (p. 293) Alors, autre chose provoque l’hésitation et l’égarement et caractérise aussi la situation du mourant. Se pourrait-il qu’il s’agisse de la précarité qu’engendre la condition d’être « en route pour », ou « en partance pour » ? C’est-à-dire de l’ambiguïté qui accompagne l’arrachement à l’immobilité consécutif au fait de se mettre en marche. Les cartes se brouillent en effet à ce moment précis où inertie et ébranlement se télescopent. Peut-être faut-il dès lors espérer pour les protagonistes de dépasser ce moment, de franchir le porche où ils patientent – ce qui, rassurons-nous, ne signifie pas embrasser la mort ?

Bien qu’elle ne frappe pas d’emblée, alors que la paralysie paraît régner sans conteste, la relation conflictuelle entre ce qui s’anime et ce qui demeure pétrifié pèse sur le récit.

Avec cette maladie, il arrive qu’on devienne une crampe, que tout le corps soit saisi d’une gigantesque crampe, si bien que même l’esprit semble tétanisé. Tout simplement, on est entièrement une crampe. (p. 15)

Donald, le travailleur vigoureux, voit la maladie le trouer. Son esprit ne reconnaît plus son corps, à ce point que Donald l’entier s’en va en guerre contre lui-même. À force de noyades dans le marasme d’un fonctionnement à deux vitesses, ce sont le déséquilibre et ses rejetons – en l’occurrence, l’angoisse, le rêve – qui se saisissent du personnage :

J’ai eu la chance de laisser mon corps voler au-dessus des contrées terrestres et aussi de marcher au fond des océans, un paysage qui m’a toujours fasciné. À un certain moment j’ai eu peur quand je suis descendu dans la terre, et quand je suis remonté je n’étais plus là. (pp. 87-88)

Cette condition d’être en chemin déroute. En ce sens, prendre la route c’est d’une certaine façon se dévoyer. Or, voilà qui rend compte du tressautement de la parole déjà mentionné. Elle s’inquiète, ne trouve pas le répit ; au contraire, elle se précipite, divague parfois.

Revenir

Néanmoins, la posture d’être en route n’entraîne pas la seule hésitation. Le parcours finit en effet par déterminer une direction. La compréhension du monde, de la vie et de la mort se joue sur ce trajet. Le neveu de Donald, K, conclut ainsi « que le paysage change selon la direction dans laquelle on roule sur la route. » (p. 117-118) Ce qu’il nomme « paysage » n’a rien d’accessoire puisqu’il renvoie à l’existence de celui qui est en route et toutes ses déclinaisons :

Ce qui me ramène au remorqueur, à sa forme trapue et à son immense puissance : il est lent à accélérer mais il manifeste une énergie irrésistible. S’occuper de Donald sans son état présent revient à comprendre enfin qu’il n’y a pas de miracle, hormis celui de notre existence. Comme son ancêtre, le premier Clarence, nous chevauchons un gros cheval vers l’est, et puis c’est terminé. (p. 94)

Dans cette optique, la route prend des allures de pèlerinage, et le surgissement de phénomènes dissonants à même la vie produit un double effet de déséquilibre et de révélation – déséquilibre parce que révélation. Car dévoilement n’implique pas intelligibilité pour les personnages. Quelque chose leur survient qui résiste à l’explication sans toutefois manquer de frapper un individu laissé tout étourdi par l’irruption. Partant, le surnaturel, ou le sacré, s’invitent dans la vie et en rappellent – en révèlent – la densité primordiale. Voilà pourquoi David, le frère de Cynthia, peut à l’instar de Donald et des autres personnages être intimement surpris par le passage d’un ours ou le croassement d’un corbeau.

Je pense tout à trac que je suis très préoccupé de choses qui n’existent plus et que cette brusque vision d’un ours en chair et en os est pour moi un vrai coup de fouet. L’histoire rapetisse toujours face à un corbeau qui croasse vers moi dans le mélèze qui pousse à côté de la cabane de la pompe. (p. 176)

« Pourquoi donc mon esprit concoctait-il une mythologie inédite » (p. 229), continue-t-il ? « Toujours en route pour ailleurs » (p. 206), David se débat avec une réalité qui lui résiste en même temps qu’elle lui destine sans cesse d’énigmatiques signaux – d’autant plus intenses qu’ils sont opaques. C’est là peut-être qu’affleure le miraculeux de l’existence.

Que Donald ait choisi de s’isoler sur une colline plusieurs jours durant ne surprend donc pas. Ébauche du retour en terre qui l’attend, cette retraite n’est rien de moins que décisive :

J’avais espéré découvrir au cours de ces trois jours comment me débarrasser de mes peurs et comment vieillir sans sombrer dans le ridicule. Je l’ai découvert sans tarder ! Et je suis en chemin. […] Bref, alors que j’étais là-bas depuis environ un jour et demi, la réalité s’est effondrée […]. (p. 24)

Un bouleversement se produit, ou encore un ébranlement : ébranlement de la réalité, ébranlement du pèlerin aussi, au sens où il chemine. Les relations au monde et à la vie se transforment radicalement à la suite d’une telle révélation, révélation cependant sans contenu identifiable : « C’était bon de savoir que l’esprit est partout plutôt qu’une chose séparée. […] J’ai appris pendant ces trois jours que la terre était tellement plus que ce que je croyais qu’elle était. » (p. 88) D’où le retour en terre qui achèvera cette appréhension de l’existence. C’est pourquoi revenir s’affiche comme la trajectoire selon laquelle on se propulse hors d’un itinéraire à première vue insensé.

Franchir la colline

À l’exemple du spectre qui obsédait l’infirme et dont on sait désormais qu’il ressortit résolument à la vie, la précarité propre à la condition d’être en route s’insère lui aussi dans le parcours de celui-là qui s’en vient – et n’est pas encore là. Ce parcours laisse néanmoins ouvertes quelques brèches qui donnent vue sur la « vraie nature de l’existence » (p. 144). L’horizon sur lequel il débouche, en revanche, garde secrète sa teneur. On n’en devine que l’importance cruciale, et la manière d’enfin l’étreindre – « Puis il a franchi la colline en trottinant, ainsi que nous devons tous le faire. » (p. 324) La condition pénible d’être en route ne manque ainsi pas de stupéfier celui qui l’assume, de la perte d’équilibre à l’enjambement – franchir la colline.

Guillaume Willem

[1] Harrison Jim, Retour en terre, 10/18, 2007, p. 11. Désormais, numéro de page seulement.

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