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4 - La route, Architecture, Dossier

La marche comme mesure du lieu

« Les villes comme les rêves sont faites de désirs et de peur, même si le fil de leurs discours est secret, leurs règles absurdes, leurs perspectives trompeuses ; et toute chose en cache une autre. »

Italo Calvino – Les villes invisibles

La route, c’est le parcours. C’est-à-dire l’intervalle entre le départ et l’arrivé, l’entre-deux. La route, c’est ce qui nous mène à l’objectif, le voyage. Dans sa plus simple expression, c’est la marche à pied : promenade ou errance, la route vers le vide. Marcher, c’est établir le lien entre soi et ce qui l’entoure, « c’est la manière dont le corps se mesure à la Terre »[1]. Un acte libéré, sans contraintes apparentes ou préétablies. Vagabonder, quand ça reste vague. Voir ce que l’on ne voit pas d’habitude et prendre des chemins alternatifs, découvrir les villes invisibles, abandonnées, perdues…

S’affranchir des lieux communs

En 1955, Guy Debord publie un article dans la revue belge Les lèvres nues, dans lequel il définit une sorte de nouvelle science : la psychogéographie. Elle deviendra ensuite la base de la réflexion situationniste quant à la critique de l’urbanisme moderne et l’analyse de la ville existante. Issue de la géographie, science qui « rend compte de l’action déterminante de forces naturelles générales (…) sur les formations économiques d’une société et, par là, sur la conception qu’elle peut se faire du monde », la psychogéographie se spécifie comme « l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus. »[2]

Il fallait alors trouver des outils pseudo-scientifiques pour fournir une base à cette analyse subversive de l’espace social. Les situationnistes se lancent ainsi dans différents exercices – comme quand ils parcourent la ville avec le plan d’une autre – pour percevoir le relief psychogéographique des villes. Ils relèvent différentes unités d’ambiance qui sont interconnectées non plus par des distances physiques mais par les distances perçues. Ils recherchent un nouveau langage cartographique, qui puisse contenir l’épaisseur historique, les expériences sensorielles, les sentiments, etc. Une représentation d’une autre ville, non plus limitée à la cartographie objective, mais qui intègre le ressenti des habitants et de ceux qui la parcourent, une sorte de subjectivité multiple de la perception de l’espace.

Debord publie un peu plus tard la Théorie de la dérive, « une technique de passage hâtif à travers des ambiances variées », une façon de « se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent »[3]. La dérive est une errance d’une journée généralement, à pied, seul, ou en petit groupe, afin de saisir les variations psychogéographiques du lieu choisi : les courants, les points fixes et les tourbillons [4]. Ce n’est pas une idée fondamentalement nouvelle, juste un « mot de passe » dans le grand jeu de l’exploration urbaine situationniste. Un exercice simple pour (re-)découvrir la ville : marcher, se perdre, observer, ressentir. D’une durée assez longue pour pouvoir réellement se laisser aller et oublier qu’il n’existe aucun point d’arrivée prédéfini. « Un comportement ludique-constructif qui l’oppose en tous points au voyage et à la promenade. »[5]

Le collectif italien d’artistes et d’architectes, Stalker, formé en 1994, utilise aussi la marche comme outil d’interprétation de la ville. Lucides quant à leur filiation situationniste, ils présentent le parcours comme :

la forme d’art qui permet de souligner un lieu en traçant physiquement une ligne, comme une pré-architecture qui s’insinue dans une nouvelle nature. Le fait de traverser, en tant qu’instrument de connaissance phénoménologique et d’interprétation symbolique du territoire, est une forme opérante de lecture et donc de transformation d’un territoire, un projet.[6]

Le parcours devient un acte créatif et un moyen d’expression. Ils choisissent leur terrain : les Territoires Actuels, «les lieux de la mémoire réprimée et du devenir inconscient des systèmes urbains, la face obscure de la ville »[7], c’est-à-dire les espace délaissés, les résidus de la planification au ban de l’urbanisme totalitariste. Le sauvage et l’abandon au cœur des villes que Foucault rassemble sous le terme d’hétérotopies : l’ensemble des lieux que la société ménage dans ses marges.

Les membres de Stalker effectuent un parcours circulaire autour de Rome, de soixante kilomètres en cinq jours, afin de souligner l’existence d’un système territorial diffus en traversant les fragments des Territoires Actuels : « Traverser est pour nous un acte créatif, il signifie créer un système de relations au sein de la juxtaposition chaotique des temps et des espaces qui caractérisent les Territoires Actuels. »[8]

Stalker n’est pas seul à s’intéresser à la redécouverte du délaissé par le corps. Au même moment, apparaît en France un autre mouvement : le parkour,«l’art du déplacement ». Entre sport, art martial, et philosophie de vie, c’est une façon d’utiliser les éléments de l’environnement urbain (murs, escaliers, bancs, …) pour créer de nouveaux parcours et se déplacer différemment. Il nous en parvient trop souvent l’image Yamakasi, ou celle désormais véhiculée par le cinéma et la publicité, qui ont récupéré le principe pour produire des scènes spectaculaires en accéléré. Mais la «science du franchissement » est au départ plus qu’un simple jeu d’acrobaties. Les véritables traceurs (pratiquants du parkour) la revendiquent comme moyen de réappropriation de l’espace concret, symbiose du corps et du contexte physique, par la maitrise du mouvement et la capacité à le prévoir en fonction des éléments du terrain, comme une stratégie du déplacement. Le parkour est apparu dans des lieux où s’accumulent les échecs d’aménagement urbain, tel qu’aux abords des cités où l’apologie du béton a construit un relief ingrat et discontinu, riche en «accidents ». Lieux publics souvent déserts et peu appropriés, c’est là que le parkour prend du sens.

Ce mouvement s’est rendu populaire via de nombreuses vidéos publiées sur internet. On en trouve d’ailleurs plusieurs qui présentent David Belle, initiateur du mouvement, où il définit la philosophie et les limites du parkour. Le but n’est pas pour lui d’impressionner, ou de revendiquer, mais plutôt de se surpasser mentalement pour se libérer des contraintes du contexte. Cette technique nécessite un entrainement intense pour connaitre précisément ses limites. Elle devient alors extrêmement accessible : partout, à tout moment et en toutes circonstances, le traceur peut se lancer dans des chemins différents, que personne n’a encore empruntés.[9]

Augustin Schoenmaeckers

S’affranchir de son status

Il y a une dizaine d’années, Rebecca Solnit se confrontait à l’exercice singulier d’établir une histoire de la marche-à-pied. Elle compile ainsi dans son livre des histoires où marcher est un acte conscient, parfois revendicateur, catalyseur, créateur, … Des histoires où la marche devient «le moyen et la fin, le voyage et la destination »[10].

Dans le chapitre consacré au pèlerinage, Solnit mentionne le statut liminal [11]. Liminal, du latin limen, le seuil, est le terme choisi pour définir l’état du pèlerin qui abandonne sa position sociale (son status) pour se mettre en route. Il est alors au seuil, tout au long de son parcours, d’un ordre nouveau, d’une potentielle transformation de soi. La clé du pèlerinage n’est pas la destination, mais la route même, le passage.

On retrouve cette notion dans les descriptions de Stalker : « Percevoir l’écart, en accomplissant le passage, entre ce qui est sûr, quotidien, et ce qui est incertain, à découvrir. »C’est cet abandon de soi et de ses acquis qui, poursuivent-ils, « génère une sensation de dépaysement, un état d’appréhension qui conduit à une intensification des capacités perceptives ; soudain, l’espace assume un sens ; partout, la possibilité d’une découverte, la peur d’une rencontre non désirée ; le regard se fait pénétrant, l’oreille se met à l’écoute. »[12]

Pour Solnit, dans le pèlerinage il y a l’affirmation que le sacré n’est pas complètement immatériel, comme une manière d’attribuer de la sacralité à la terre [13], c’est un moyen de colmater la fracture entre matière et esprit. Et par extension, l’attribution du sacré au monde entier ; non pas au-dessus comme dans l’imaginaire collectif, mais sous nos pieds. Aujourd’hui, si le pèlerinage fait moins partie de la tradition occidentale, on peut y voir les origines du vrai voyage : marcher à la découverte d’autres cultures et prendre du temps pour les apprécier. Dans un monde qui perd la foi, on ne marche plus vers le sacré mais vers le culturel, nouvelle religion : du cultuel au culturel.

Comme le suggère Solnit dans son introduction, l’histoire de la marche, c’est l’histoire de la pensée. « Dans une culture orientée vers la production, penser est généralement vu comme ne rien faire, et le rien faire est difficile à faire. Le meilleur moyen pour le réaliser est de le masquer dans un « faire quelque chose », et ce qui se rapproche le plus du rien faire, c’est marcher. »[14] Ainsi, « un aspect de l’histoire de la marche, c’est l’histoire de la pensée concrète, parce que les mouvements de l’esprit ne peuvent pas être tracés, tandis que ceux des pieds sont identifiables. »[15]

Et s’il est parfois facile de se perdre entre extraits, histoires, et citations de son ouvrage, il est intéressant de prendre en considération cette réhabilitation de la marche comme acte de pure simplicité, en lui conférant volontiers une dimension métaphysique :

Marcher rend le corps à ses limites originelles. […] Marcher partage avec le faire et le travailler cet élément d’engagement crucial du corps et de l’esprit avec le monde, de connaissance du monde à travers le corps et du corps à travers le monde.[16]

Des situationnistes au parkour, on retrouve toujours à différents niveaux cette même idée sous-jacente de sacralité accordée à la terre, à ce qui est sous nos pieds et nous entoure. Toutes des formes d’explorations urbaines – dont on peut aisément trouver d’autres exemples – à la recherche de quelque chose de mystique et d’intangible. Qu’elles soient interprétées comme lectures, actes créatifs ou réappropriations, elles se réalisent toujours d’une façon simple et éveillée, remarquables seulement parce qu’elles sont des actions conscientes. L’idée n’est pas de réinventer un acte aussi élémentaire que la marche, seulement de recentrer l’attention sur le parcours – intervalle où peuvent se révéler des éléments de soi ou du contexte – comme fin en tant que telle et non pas seulement comme moyen, car souvent considéré comme perte de temps ou passage inutile.

Augustin Schoenmaeckers

Notes:

[1] Solnit Rebecca, Storia del Camminare, Bruno Mondadori, 2002, p. 34.

[2] Debord Guy, « Introduction à une critique de la géographie urbaine » dans Les lèvres nues, n°6, 1955.

[3] Debord Guy, « Théorie de la dérive » dans Les lèvres nues, n°9, 1956.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Stalker, http://digilander.libero.it/stalkerlab/tarkowsky/manifesto/manifestFR.htm, page consultée en août 2011.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Interview de David Belle dans « Stade 2 » sur France 2, reportage de F. Marroto, P. Sled et P. Salviac, 1997.

[10] Solnit Rebecca, Storia del Camminare, Bruno Mondadori, 2002, p. 6.

[11] Ibid., p. 58.

[12] Stalker, http://digilander.libero.it/stalkerlab/tarkowsky/manifesto/manifestFR.htm, page consultée en août 2011.

[13] Solnit Rebecca, Storia del Camminare, Bruno Mondadori, 2002, p. 55.

[14] Ibid., p. 5.

[15] Ibid., p. 6.

[16] Ibid., p. 32.

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  1. Pingback: Sébastien de Fooz, aventurier de l’incertitude – Portrait « Projections - novembre 12, 2012

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