//
you're reading...
4 - La route, Dossier, Littérature

Nu-tête dans le vent, le feu aux semelles – Dans les pas d’Everett Ruess

« If the doors of perception were cleansed

everything would appear to man as it is – infinite. »

William Blake, The Marriage of Heaven and Hell

« [L]es grandes passions sont solitaires, et les

transporter au désert, c’est les rendre à leur empire. »

Chateaubriand, Atala

Chesler Park, Canyonlands National Park (Utah) – La marche

Ce passant considérable : il y a, dans l’énigmatique périphrase par laquelle Mallarmé désignait jadis Rimbaud, quelque chose de proprement radical quant au sens de l’existence que nous menons ici-bas. Dans les plis de cette assertion, un fondement préalable de notre condition se fait jour, en amont du Cogito cartésien – je veux parler de l’incarnation. De fait, si je ne pourrais dire où précisément s’opèrent les philosophales articulations du logos, je sais en revanche qu’elles doivent plus aux moelles, à la rate ou aux ganglions lymphatiques qu’à toute autre éminence. Car on ne pense jamais que d’avoir corps – agent de mouvance, désir d’ailleurs dressé là où la langue fait encore défaut : des enseignements péripatétiques d’Aristote aux promenades de Nietzsche ou d’Heidegger, en passant par les Rêveries de Rousseau, l’extraordinaire architecture de la pensée ne se déploie que dans l’après-coup d’une translation la devançant, inévitablement.

« La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j’ai perdu la mémoire est de n’avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose ainsi dire, que dans ceux que j’ai faits seul à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place ; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. » (Rousseau, Les Confessions.)

Que faut-il d’ailleurs entrevoir dans l’exorbitante fragilité de l’Homme qui marche de Giacometti, sinon le portrait définitif de ce famélique mais substantiel noyau d’intimité autour duquel nous ne pouvons manquer de nous ressaisir, une fois dépouillés des contingences ? Rien de plus, rien de moins, en effet : motilité faite chair, nous marchons. Là réside l’essentiel ; et, à la vérité, c’est peu de chose qu’un pas – un frémissement, un soupir imperceptible, à peine une étincelle dans la nuit. Pourtant, indéniablement, il est de formidables brasiers, par une seule flammèche allumés. Ces incendies-là, la destinée hors-normes d’Everett Ruess les voit flamboyer en ses quatre coins – ses Four Corners, serait-on tenté de préciser pour viser d’une pirouette la région – confluence de l’Utah, de l’Arizona, du Nouveau-Mexique et du Colorado – où, comme nul autre randonneur, il prit inlassablement la mesure du monde. Si la vie n’est que traversée, passage, suite plus ou moins chaotique de gesticulations, sans doute convient-il d’accorder crédit à cet insatiable flâneur lorsqu’il affirme : « I have really lived life at its most intense » [1].

Portrait d’Everett Ruess par Dorothea Lange, Los Angeles, Californie (1937).

Escalante, Scenic Byway 12 (Utah) – La lettre

Juin 1930. Everett Ruess vient de fêter ses seize ans ; à l’âge où, d’ordinaire, on observe avec une pointe d’amertume les ultimes feux de l’enfance s’évanouir dans le lointain, il abandonne sans l’ombre d’une hésitation, avec empressement même, les cotonneuses voluptés du domicile familial. À ses yeux, probablement son départ n’a-t-il que trop tardé. Quatre années durant, flanqué de ses mules, il sillonnera inlassablement le sud-ouest américain (ses côtes et ses sierras, ses déserts surtout), à la poursuite de l’illumination, cherchant à deviner, au détour d’une mesa ou au fin fond d’un ravin, les délires d’une flambée de beauté si glacialement évidente qu’elle en deviendrait insupportable – unbearable, ne cesse-t-il de répéter. Héros solitaire d’une frénésie déambulatoire dont la cartographie n’émerge que d’être relayée par les lettres, toiles et gravures qu’il adresse à ses parents, à son frère ou à ses rares amis, Everett Ruess se volatilise en novembre 1934 (« [W]hen I go, I leave no trace » (160), confiait-il peu avant sa disparition), quelque part dans les environs de Davis Gulch, au nord de l’imposante Navajo Mountain.

De quel mystérieux événement les canyons de la rivière Escalante furent-ils le théâtre ? Aujourd’hui encore, l’incertitude demeure, absolument irréductible. Mis au secret pour avoir osé soulever le voile et, tel Orphée, dérober d’un regard l’impossible vision, littéralement englouti par les gorges écarlates d’un continent dont la sauvage démesure n’épargne personne, surtout pas ceux qui, franchissant les garde-fous, s’y exposent directement (« nothing stands between me and the Wild » (143)), celui que les Navajos appelaient Yabitoch (amusement, bonne humeur) se sera éclipsé sans crier gare, dans un souffle, comme emporté par la bise intermittente, qui, dans ces contrées qu’il arpentait, fait parfois chanter les défilés.

« Entrer en relation avec les forces de la Nature, avec les bêtes, les plantes, les pierres, les tourmentes et les vagues, pour les hommes, c’est devoir nécessairement être assimilés par elles ; et cette assimilation, cette transformation […], cela, c’est l’esprit même de la Nature, cette puissance épouvantable de dévastation et d’engloutissement : – et ce qu’on voit, tout cela n’est-il pas, déjà, un butin pris au ciel, la ruine immense des magnificences passées, les reliefs d’un repas effroyable ? » (Novalis, Les Disciples à Saïs.)

Je veux croire pourtant que ce ravissement inopiné – tout à la fois rapt et paroxysme de l’enlightment –, quoiqu’ininscriptible, se donne à lire, dans son illisibilité même (« too much is incommunicable » (39)), au creux des ultimes missives de Ruess ; que, si son écriture, au fil de sa correspondance, se fait toujours plus testamentaire (voire prophétique : « I have known too much of the depths of life already, and I would prefer anything to an anticlimax » (179)), c’est pour mieux désigner ce point d’infigurable – sapience occulte, coupable savoir lui apportant la prescience de son propre évanouissement – où s’abîmera bientôt l’existence que nous lui connaissons ; enfin, que l’imminence de ce qui ne pourra être dit (« secret originaire qui n’appartiendrait même plus au silence de la parole » [2]), d’avance, infiltre le contenu de son œuvre épistolaire et l’émaille (par capillarité, dirait-on) de symptômes, de phénomènes-indices – « Être indiqué par un phénomène-indice, c’est ne pas se manifester » [3]. Car « la lettre […] est toujours volée. Toujours volée parce que toujours ouverte » [4], c’est-à-dire trouée, ajourée, percée d’absences, travaillée par ce qu’elle ne saurait révéler, contrefaite pour duper, grevée d’interstices, de battements qui, maintenant « la possibilité […] du kibdelon, de ce qui est falsifié, altéré, mensonger, trompeur, équivoque » [5], l’empêchent ad vitam aeternam d’arriver à destination. Au fond, destinataire d’un courrier, je ne décachette et ne lis jamais qu’un produit fragmentaire, pétri d’indétermination (amputé de cette restance, qui, immanquablement, sevoue à la dissémination, suggérerait Derrida) et parvenu entre mes mains au terme d’une dérive dont je ne peux rien savoir.

Matthias De Jonghe & Guillaume Willem, Canyonlands National Park, Utah, août 2011.

Kayenta, Navajo Nation (Arizona) – La carte

Ce qu’on voit, les reliefs d’un repas effroyable, écrivait Novalis – eh bien, c’est à ces épouvantables agapes, à ce festin incommensurable et donné dans le plus grand secret qu’Everett Ruess cherche à prendre part, tandis qu’il parcourt infatigablement le grand livre du monde. Les rognures, les miettes, il les abandonne aux autres, les tétanisés (apôtres d’une mortifère stillness), les oublieux de l’essentiel, ceux qui vivotent tout juste, dans la hantise des assassines peines de l’existence (« murderous pain of living » (148)) ; quant à lui, c’est à l’in-quiétude (« restlessness » (145)) qu’il se destinera, à la déflagration, à ce foudroiement qui, déchirure irréversible dans la toile des perceptions, déclarerait nul et non avenu tout ce qui le précède – l’art, la souffrance, la généalogie. Pour autant, il sait qu’on ne se rend pas dans les tristes vêtements du quotidien là où nul homme, jamais, ne fut convié ; alors, patiemment, avec l’insolent courage de ses vingt ans, il entreprend, pour s’alléger, pour cheminer plus vélocement, de se libérer une à une des pesantes mondanités qui jusqu’alors bridaient sa progression. Souverain défardé, il naît ainsi une seconde fois dans la pseudonymie, préservé des expropriations de l’engendrement et bien déterminé à fuir définitivement les vertigineuses vanités du commerce interpersonnel ; de s’être lui-même baptisé (Lan Rameau d’abord, Evert Rulan ensuite), il pourra enfin tonner : « I’m on the crest of the wave again […]. I have finally found myself » (114).

« What is known I strip away » (Walt Whitman, Song of Myself.)

Everett Ruess. Je l’aperçois désentravé à présent, nu et blafard dans les premières lueurs de l’aube, Robinson décapé, ahuri de transparence – délesté des oripeaux parasites qui polluaient son regard et libre enfin de jouir de lui-même. Mais il lui faut encore, pour hâter cette rencontre qu’il appelle de ses vœux (the song of me rising from bed and meeting the sun, chantait Whitman), procéder à une autre rénovation, non moins astreignante que celle infligée à l’état civil ; les lambeaux de sa carte d’identité à peine dispersés aux quatre vents, c’est à la carte topographique qu’il s’attaque maintenant – puisse-t-elle périr à son tour, livrée à ses gargantuesques appétits de défricheur et par eux réduite en charpie. Engagé sur des sentiers de traverse (« following roads not shown on the map » (54)), il laisse loin derrière lui le territoire indexé, pulvérisant de son insignifiante mais résolue foulée le cadastre et ses frontières. L’horizon de son périple à travers les glorieux paysages du sud-ouest ? Celui des pionniers de l’Oregon Trail et de la Route 66, celui des Kerouac, des Cassady et de leurs solaires rejetons, bref, celui de tous ces migrants qui, fuyant les torpeurs de l’enclos (settlement), se vouent à l’éternelle précarité de l’étendue sauvage (wilderness) [6] : autrement dit, une terre promise aux allures de terrain vague (wasteland) ; une Amérique inouïe, « terra incognita, vaste surface blanche, vacante d’inscriptions » [7] ; un espace désaffecté, un non-lieu inqualifiable et illimité, une utopie tenant de l’intervalle, de la khôra platonicienne (matrice, milieu nourricier, réceptacle amorphe). Le voici donc, l’étourdissant songe d’Everett Ruess : d’avoir sous le pied tant de vastitude et de monumentalité, il erre en aveugle, ébloui, tâtonnant comme un ivrogne (« drunk with the fiery elixir of beauty » (151)) à la recherche de l’interrupteur dans une chambre obscure ; une chambre, un continent au cœur duquel il pénètre toujours plus profondément (« I have gone too far alone » (160)), l’oreille tendue, tâchant, d’y surprendre enfin l’éclat qu’il a jamais cessé de convoiter – le chant des Sirènes : promesse sans contenu, ouverture fracassante à tous les possibles.

Widforss Point, Grand Canyon National Park (Arizona) – Le secret

À la fin du mois de juin 1931, Everett Ruess contemple pour la première fois le somptueux réseau d’éventrations qui lacère le nord de l’Arizona et porte le nom de Grand Canyon ; sans doute profondément ébranlé par le délirant spectacle qu’il découvre alors, cet écrivain compulsif, ce maître de la description, d’ordinaire prodigue en considérations détaillées, n’en dira presque rien dans sa correspondance, ne lui consacrant qu’une elliptique sentence : « Nothing anywhere can rival the Grand Canyon » (63) – silence d’autant plus significatif qu’à cette vision foudroyante il reviendra plusieurs fois, tel un assoiffé retournant rituellement à la source. Face au gouffre millénaire, c’est à la tache aveugle de sa littérature – son éclipse, sa mise en échec – qu’Everett Ruess se trouve confronté ; je l’imagine alors épouvanté, terrassé par cette vérité qui s’impose à lui avec l’évidence d’une lame en plein midi : condamnée à manquer « tout le jus mortel où trempent ici les choses » [8], l’œuvre (la lettre, la toile, la gravure) n’irradie que de la pâle dignité des indigents, ceux qui n’en finissent plus de perdre ce qu’ils poursuivent. Or, comment s’adonner encore à la re-présentation (la redite, l’emprisonnement, la pétrification d’une image, d’un instant) quand on a érigé en credo le transitoire (« I seem always to enjoy things the more intensely because of the certainty that they will not last » (146)), en règle de vie la mouvance perpétuelle (« I don’t think I could ever settle down » (179)) ?

« on dirait mais oui que toutes les choses à présent / sont pêle-mêle jetées dans le feu vif / d’une fête barbare faute de mots » (Bernard Noël, Portrait d’un regard.)

De l’attentive observation du monde, il n’y a rien à attendre qu’une violente et inestimable nausée. C’est que, comme le cyclone, chaque chose a son œil : pour tout foyer, une silencieuse trouée de non-sens, une noire doublure, une ombre dépourvue de visage, « une épaisseur, ou plutôt une différence, constitutive » [9]. De là naît le vertige : de cette opacité fondamentale, secret promis à demeurer secret, et de sa confrontation muette à un discours ne trouvant sa raison d’être qu’au plus près de ce qu’il tente en vain d’épuiser – écrit-on, peint-on jamais bercé par un autre espoir que celui, bientôt, de n’avoir plus à le faire ? Et si les lettres d’Everett Ruess paraissent à ce point travaillées par une force les ravageant doucement de l’intérieur, sans jamais se dévoiler, c’est qu’elles s’efforcent de contenir l’irruption panique en leur sein de l’autre du langage – éclair de violence à la racine du raisonnable, surgissement de la figure, de ce qui met en déroute le phénomène linguistique, dirait encore Lyotard. Qui révoque la cartographie et déchire le plan congédie dans le même geste toute appréhension optique de l’espace – mesure distanciée, prise depuis les refuges de la globalité ; ne restent alors que la mise en jeu, le risque de l’haptique : vision rapprochée confinant au toucher ; prégnance hallucinatoire et saillie insensée du détail ; effet de pan, « effet de désastre dans l’ordre du visible » [10], effet de présence (prae-sens : ce-qui-se-trouve-au-devant-de).

À bien y regarder, l’histoire d’Everett Ruess fut celle d’un pas au-delà, d’une submersion (il faut voir avec quelle richesse il décline le lexique du trop-plein, de l’overflow), d’une rupture de digues, d’un lent naufrage dans l’anonymat – NEMO 1934, grave-t-il en plusieurs endroits, peu avant sa disparition, sur les parois rocheuses des canyons de la rivière Escalante. De l’étourdissement à la chute, de l’obstacle à la fluence, de la confusion à la fusion (« to be at one with the world » (39)), du Sinn, le sens cloisonnant et cloisonné, à la Bedeutung, la désignation silencieuse (ni toile, ni lettre : personne / ne témoigne pour le / témoin, constatait Paul Celan), du settlement (ses frontières, ses bornes) au wilderness, de la trace à ce qui laisse trace, son parcours l’aura finalement mené au lieu du secret – ce qui, n’étant pas donnable, n’était même pas caché –, là où le monde entrouvert fait lapsus, là où tout se résout enfin, dans une gigantesque convulsion réorganisant la matière.

« Et que suis-je d’autre moi-même, lorsque mélancoliquement je regarde dans ses ondes et que mes pensées se perdent dans son doux écoulement, si ce n’est le fleuve lui-même ? » (Novalis, Les Disciples à Saïs.)

Matthias De Jonghe

[1] Rusho W. L., Everett Ruess. A Vagabond for Beauty, Layton, Gibbs Smith, 1983, p. 125. Dorénavant, seul sera signalé le numéro de page adéquat.

[2] Michaud Ginette, Tenir au secret. (Derrida, Blanchot), Paris, Galilée, 2006, p. 17.

[3] Heidegger Martin, L’être et le temps, Paris, Gallimard, 1964, p. 46.

[4] Derrida Jacques, « La parole soufflée », dans L’écriture et la différence, Paris, Seuil, 1967, p. 266.

[5] Id., « La pharmacie de Platon », dans La dissémination, Paris, Seuil, 1972, p. 94.

[6] Cf. Petillon Pierre-Yves, La grand-route. Espace et écriture en Amérique, Paris, Seuil, 1979, p. 47.

[7] Ibid., p. 14.

[8] Noël Bernard, « Le Passant de l’Athos », dans Le reste du voyage et autres poèmes, Paris, Seuil, 2006, p. 36.

[9] Lyotard Jean-François, Discours, figure, Paris, Klincksieck, 1971, p. 9.

[10] Didi-Huberman Georges, La peinture incarnée, Paris, Minuit, 1985, p. 92.

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 387 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :