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4 - La route, Anciens numéros, Dossier, Littérature

Sur ces routes où tout est à conquérir – À propos de Volkswagen Blues, de Jacques Poulin

Jacques Poulin est un écrivain québécois entre autre connu pour son roman plusieurs fois primé Le Vieux Chagrin, ainsi que pour Les Yeux bleus de Mistassini. À travers l’ensemble de son œuvre, cet auteur nous propose de pénétrer un univers bien particulier, étayé par les questionnements individuels de personnages récurrents qui transcendent leurs états d’âme pour leur conférer une portée universelle. Enrichi de réflexions relatives à l’histoire nord-américaine, l’espace littéraire créé par ce romancier recèle une cohérence et une simplicité toute relative qui n’ont pas fini de séduire.

Célébré de façon unanime, tant lors de sa sortie qu’à l’heure actuelle, Volkswagen Blues, publié en 1988, est un road novel qui nous entraîne dans une conquête ravivée de l’Ouest américain. De Gaspé (Québec) à San Francisco, l’ensemble du roman suit en effet la route des explorateurs, puis des pionniers qui entamèrent cette colonisation du territoire nord-américain. Cet immense parcours entrepris par les personnages est représenté au sein de la structure même du récit, qui « reproduit le rythme du voyage » [1]. Chaque chapitre figure une étape de leur longue route, et à mi-chemin de celle-ci, et donc de l’Amérique, on se trouve également en milieu du roman.

Mais la thématique de la route n’apparaît pas uniquement comme prétexte à retracer l’épopée que connurent tous ceux qui ont jadis entamé ce long et périlleux voyage. Cette appropriation progressive de l’espace ne serait dès lors pas moins qu’une représentation à peine déguisée d’une (con)quête identitaire intérieure, tant individuelle que collective. Les trois protagonistes du roman sont vraisemblablement très préoccupés par leur identité propre : Jack, le narrateur, n’a de cesse de s’interroger tant vis-à-vis de son rôle d’écrivain que de frère. Pitsémine, jeune fille qui l’accompagne et que l’on surnomme « La grande sauterelle », se voit quant à elle toujours tiraillée et tourmentée par ses origines métissées. Enfin, Théo, le frère de Jack, est un personnage absent de l’action narrative à proprement parler, mais néanmoins crucial, car c’est au rythme de ses multiples pérégrinations, déclenchées elles aussi par un important questionnement personnel, que se construit l’histoire, en réalité. Car avant de suivre la route des pionniers de l’Ouest, c’est celle de Théo que Jack et Pitsémine retracent au fil de l’intrigue, récoltant toute une série d’indices qui leur permettront de découvrir ce qu’il est advenu de ce frère à l’âme conquérante.

Cependant, ces trois quêtes individuelles revêtent aussi des préoccupations nationales. La dimension collective est principalement convoquée par l’abondance de références historiques au sein-même du roman. Que ce soit par la visite de sites commémoratifs, par l’évocation de quelques-uns des grands explorateurs de la Nouvelle France – Jacques Cartier, Étienne Brûlé, Robert Cavalier de la Salle, etc. – ou encore par la mention pure et simple d’ouvrages à caractère historique, le lecteur est d’entrée de jeu emporté dans cette abondance de références intertextuelles, presque jusqu’à saturation. Selon André Lamontagne, « Poulin construit une bibliothèque imaginaire dont le sens référentiel participe à la fois d’œuvres qui existent hors-texte, d’œuvres qui n’existent que dans le texte, et de toutes ces œuvres comme objets dans un lieu physique représenté » [2]. C’est en effet vrai pour tous les textes de Jacques Poulin, entre lesquels se tissent des renvois communs à l’intérieur de son œuvre, par exemple par la présence d’un même personnage dans plusieurs de ses romans. En plus de faire écho à divers ouvrages de la littérature québécoise et nord-américaine, Poulin fait donc de son œuvre un ensemble cohérent par le biais de ces « archives » tant inter qu’intra-textuelles.

Or, ce bagage textuel considérable, qui nous accompagne tout au long de la narration, fait essentiellement référence à l’histoire nord-américaine, notamment à travers la problématique identitaire qui concerne tantôt les Québécois, tantôt les Amérindiens. Difficile de croire, dès lors, que c’est tout à fait par « hasard » que Jack rencontre Pitsémine, et qu’ils se lancent uniquement sur les seules traces de Théo, le bourlingueur, à bord du minibus Volkswagen. Cette bibliothèque, que l’on reconstitue au fil du récit, fait donc clairement apparaître la problématique sous-jacente de la route, ne serait-ce que par l’allusion tout à fait explicite à On the road de Jack Kerouac (cf. encart p. …). Car n’est-ce pas par le voyage, sur la route, que s’est construite l’histoire américaine ? Il en va de même pour celle de Théo, parti sur les traces de ces pionniers, dans une nouvelle conquête de l’ouest, mais avant tout de lui-même. Son périple revêt d’ailleurs des atours d’American Dream : de la même manière que ce « rêve » fut le déclencheur de la ruée vers l’Ouest, celui de Théo est la cause du récit, ou du moins son prétexte. Ce « Grand Rêve de l’Amérique » est d’ailleurs clairement convoqué dans notre texte :

Il pensait que, dans l’histoire de l’humanité, la découverte de l’Amérique avait été la réalisation d’un vieux rêve. […] Il prétendait que, depuis le commencement du monde, les gens étaient malheureux parce qu’ils n’arrivaient pas à retrouver le paradis terrestre. […] Et lorsqu’ils avaient trouvé l’Amérique, pour eux, c’était le vieux rêve qui se réalisait et ils allaient être libres et heureux. Ils allaient éviter les erreurs du passé. Ils allaient tout recommencer à neuf. [3]

À l’image de ces premiers explorateurs, Jack et Pitsémine aspirent à cette réconciliation de soi à l’aide d’un nouveau départ. En se mettant en route, en s’engageant dans le chemin suivi par Théo, ils cherchent à trouver autre chose que ce dernier, une sorte de paix intérieure. Et cet apaisement passe nécessairement par le voyage qu’ils entreprennent, étant donné que Jack veut renouer avec son frère et apaiser sa mauvaise conscience de ne pas avoir été là pour lui. La Grande Sauterelle, elle, cherche à réconcilier la permanente contradiction qu’elle ressent par rapport à ses origines croisées, et ce en évoquant, en revivant l’histoire qui est la sienne, mais aussi celle de l’Amérique : lorsqu’elle parle du massacre des indiens par les conquérants, c’est en son for intérieur que se déroule cette bataille, sans pour autant savoir à quel « camp » elle appartient.

Avec le temps, le « Grand Rêve de l’Amérique » s’était brisé en miettes comme tous les rêves, mais il renaissait de temps à autre comme un feu qui couvait sous la cendre. Cela s’était produit au XIXe siècle lorsque les gens étaient allés dans l’Ouest. Et parfois, en traversant l’Amérique, les voyageurs retrouvaient des parcelles du vieux rêve qui avaient été éparpillées ici et là, dans les musées, dans les grottes et les canyons, dans les parcs nationaux comme ceux de Yellowstone et de Yosemite, dans les déserts et sur les plages comme celles de la Californie et de l’Oregon. (VB, p.110)

La route parcourue par nos protagonistes trouve ici toute sa justification : en recueillant divers indices sur ce qu’il est advenu de Théo, ils récoltent ces « miettes » du rêve américain en tentant de faire resurgir ce dernier. D’ailleurs, la mort symbolique de Théo, en fin d’ouvrage, est à l’image de l’échec de la ruée vers l’or en Amérique : ce sont les bribes éparses de cette utopie, de « ce vieux rêve » qui ont motivé le récit, le voyage, il est donc logique qu’elles en marquent également la fin. [4]

Par conséquent, « [i]l se produit, dans Volkswagen Blues, une élévation du physique au métaphysique, de l’extériorité à l’intériorité » [5], tant du point du vue personnel que collectif, voire universel. La route, qui se place au centre des préoccupations narratives et structurelles, est le déclencheur de la quête identitaire entreprise par les personnages, mais aussi son aboutissement, car c’est bien quelque chose de l’ordre de la ramification et du carrefour qui préside à la construction du récit, comme des identités.

Catherine Rasquain

[1] MOREL Pierre (éd.), Parcours québécois : introduction à la littérature du Québec, Cartier, 2007, p. 146.

[2] LAMONTAGNE André, Le roman québécois contemporain. La voix sous les mots, Fides, 2004, p. 212-213

[3] POULIN Jacques, Volkswagen Blues, Actes Sud, 1998, p. 109.

[4] HÉBERT Pierre, Jacques Poulin : la création d’un espace amoureux, Presses de l’Université d’Ottawa, 1997, p. 134.

[5] Ibid., p. 135.

Lire à ce sujet :

CHIKHI Beïda et QUAGHEBEUR Marc (éd.), Les écrivains francophones interprètes de l’histoire. Entre filiation et dissidence, P.I.E. Peter Lang, 2006.

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