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4 - La route, Arts plastiques, Varia, Varia

Banksy (partie I) – Quelques notes sur le street art

Si le street art se résume encore aujourd’hui, pour la plupart des gens, à de simples gribouillages illicites, un artiste a réussi à le faire sortir (ou presque) de sa clandestinité : Banksy. Partons donc à la découverte de cet artiste hors-norme en commençant par faire un arrêt sur son documentaire Exit Through the Gift Shop, œuvre étrange dans laquelle s’entremêlent street art et art contemporain – réalité et fiction.

Exit Through the Gift Shop [1] : objet cinématographique non identifié.

Janvier 2010 : un « documentaire » pour le moins inattendu apparait sur les écrans du Sundance Film Festival – le plus important évènement annuel du film indépendant –, et intrigue aussitôt l’ensemble des spectateurs présents dans la salle. Proposé en projection « surprise », il est présenté comme un film réalisé par l’artiste Banksy et dont le sujet serait le street art, mouvement artistique dont il est d’ailleurs le représentant le plus médiatisé – bien que son identité reste à ce jour inconnue. Une projection qui partait déjà sous d’étranges auspices, le directeur de la programmation du festival lisant en préambule une brève lettre d’introduction écrite par Banksy lui-même, sur laquelle on pouvait lire notamment : « Everything you are about to see is true, especially the bit where we all lie », premier signe d’une longue série visant à constituer un objet cinématographique non identifié (o.c.n.i.) particulièrement maitrisé.

Difficile de résumer cet o.c.n.i. par un pitch, tant il est complexe et tant la trame se délite et se recompose au fil du film. Essayons tout de même : c’est l’histoire de Thierry Guetta, un français vendeur de fringues « vintage » à Los Angeles, véritable filmeur obsessionnel, qui, par l’intermédiaire de son cousin Space Invader [2], entre dans le monde du street art. Images d’archives à l’appui, on suivra donc l’histoire de ce personnage décalé – qui filme tout et tout le monde, sans arrêt –, et paradoxal : à la fois rusé (il se fait une petite fortune sur le dos des bobos de L.A.) et un peu simplet, démontrant par exemple son incapacité à utiliser correctement le zoom de sa caméra.

Mais – vous vous en doutiez – les choses ne sont pas aussi simples. Car le film fourmille d’indices, de mécanismes cinématographiques divers, qui éveillent chez le spectateur attentif des doutes de plus en plus prégnants sur la nature de l’objet projeté. Dès le début, le film place d’ailleurs le spectateur face à une scène étrange dans laquelle Banksy – visage masqué et voix trafiquée – est interviewé à propos du film lui-même :

Pour commencer, c’est quoi ce film ? Euh, wow. Ce film raconte ce qui s’est passé quand ce type a essayé de faire un documentaire sur moi. Mais il était en fait beaucoup plus intéressant que moi. Alors, maintenant, le sujet du film, c’est lui. C’est pas Autant en emporte le vent… mais il y a une morale à cette histoire. C’est qui ce type ? (la scène se clôt pour laisser place à l’histoire de Thierry Guetta)

Nous aurons donc été prévenus : cette histoire a une morale. Mais nous pouvons encore déduire un autre élément : le chef d’orchestre de cet o.c.n.i. est bien Banksy, puisque c’est lui-même qui décidera de retourner la caméra – un chef d’orchestre qui se révélera aussi être un véritable docteur Frankenstein, comme nous le verrons par la suite. Au-delà de cette première scène, les indices troublant notre interprétation de spectateur en bouleversant les codes documentaires sont nombreux : citons, en vrac, ces extraits d’interview de Banksy, venant entrecouper et commenter (non sans humour) l’histoire de Thierry Guetta, ou, plus manifeste encore, ce narrateur jouant la connivence avec le spectateur, et expliquant la trame du film tel qu’il se construit sous ses yeux [3].

Banksy – Mur séparant Israël et la Palestine

Mais revenons à l’histoire de Thierry Guetta. Entré par hasard dans le monde du street art (grâce à son cousin Space Invader donc), il va finir par rencontrer Shepard Fairey, l’un des artistes les plus influents de cette scène [4]. Après plusieurs mois de filmage intensif, Thierry Guetta décide de se lancer dans un documentaire sur le street art, suivant Fairey dans tous ses déplacements, et rencontrant un nombre important de street artists… à l’exception notable de Banksy, le plus connu d’entre eux, réputé impossible à contacter. C’est alors que – « miraculeusement », fait remarquer le narrateur – Banksy décide de voyager à Los Angeles et que, par un concours de circonstances, il en vient à rencontrer le filmeur français (censé le guider dans L.A.). De fil en aiguille, Guetta gagne la confiance de l’artiste, jusqu’à filmer l’intérieur de son atelier et l’assister dans ses performances. À cette même époque, le prix des œuvres de Banksy explose et l’artiste invite le français à sortir le documentaire pour « dire la vérité sur cet art », pour clamer que tout ça n’est pas qu’une histoire de fric. Et c’est là que tout se gâte : en six mois, Guetta monte un film – « Life Remote Control » [5] – que Banksy juge inregardable ; l’artiste anglais lui propose alors de laisser tomber le documentaire, de lui laisser les cassettes, et (dans le but de l’éloigner du projet) de « faire de l’art ». Guetta le prend au mot, et c’est là que l’invraisemblable se produit : il hypothèque son commerce, investit dans un studio avec une équipe entière de graphistes pour « produire du M.B.W. à une échelle industrielle » – comprenez du « M. Brainwash » comme il se fait maintenant appeler – et lance une exposition à L.A. qui ramènera plus de 4000 visiteurs en deux mois, vendant pour un million de dollars d’œuvres.

La fin de cet o.c.n.i. ? Pas vraiment un happy end, puisqu’il se conclut sur les interviews de Shepard Fairey et de Banksy, pas tout à fait satisfaits de la tournure des évènements… Un Banksy concluant sur ses mots : « J’ignore la morale de tout ça. J’encourageais toujours les gens à créer. […] Je ne le fais plus trop, maintenant ». Alors quoi ? Documentaire ? Pure fiction ? Quoi qu’il en soit, Banksy transgresse les frontières avec assez d’habilité pour qu’on se pose sérieusement la question. Et ce qui est certain, c’est que le film ne laisse pas indifférent, car il remet constamment en question le vrai et le faux, en décalant les perspectives, en brouillant les pistes. Au final, une œuvre cinématographique en forme de grand point d’interrogation. Un point d’interrogation tagué à même la pellicule, laissant au spectateur le soin de découvrir – ou de décider – où se trouve la frontière entre la réalité et la fiction.

Faites le mur ! est donc un film aussi surprenant que drôle, par le personnage de Guetta autant que par l’humour british des commentaires de Banksy ; de prime abord ludique – qui est vraiment Guetta ? Est-il un acteur ? Une invention de Banksy ? Une créature qui lui a échappé ? –, il n’en demeure pas moins profond, questionnant avec malice la condition de l’art contemporain : vidé de tout sens, porté par le buzz médiatique, accablé par l’argent. Car l’ultime démonstration du film de Banksy est sans doute celle-ci : démontrer par l’absurde que l’art contemporain confine à l’absurde.

Et comment ne pas voir que toutes les clés étaient là, sous nos yeux, depuis le début ? Du titre Exit Through the Gift Shop, sortie obligée de tout musée au xxie siècle, au métier initial de Thierry Guetta : faire de l’argent avec pas grand-chose : un peu de mensonge et des clients assez bêtes pour lui acheter n’importe quoi à n’importe quel prix.

Banksy, Park – Los Angeles

Qui est Banksy ?

Inutile de regarder Faites le mur ! pour connaitre qui est Banksy. Quoique : vous vous trouvez sans doute là devant son œuvre la plus brillante – à la fois son film, mais aussi M.B.W. lui-même –, et force est de constater qu’elle en dit déjà long sur le personnage. Revenons quelques instants néanmoins sur ce personnage influent du street art : et peu importe sa véritable identité – nous nous y perdrions en conjectures douteuses –, restent les œuvres. Anglais né à Bristol dans les années 70, Banksy commence à se faire connaitre en Angleterre en 2001, où l’on voit ses graffitis fleurir un peu partout. Sa popularité se construit sur trois éléments principaux : sa maitrise technique – il utilise des pochoirs pour taguer les murs, technique lui permettant de créer des œuvres plus complexes et surtout plus rapidement, sans risque de se faire arrêter –, son humour et son engagement politique. Les trois coïncidant à peu près toujours.

C’est en 2003 que son travail prend une dimension internationale : il décide de peindre ses graffitis sur le « mur de sécurité israélien », mur coupant la Cisjordanie de l’état israélien ; il y tague des images poétiques pour dénoncer la barbarie d’une telle construction, faisant de la Palestine, écrira-t-il, « la plus grande prison à ciel ouvert du monde » [6]. Images poétiques qui en deviennent particulièrement brutales, confrontées à cet environnement atroce fait de murs, de tours de contrôle, de gardes et de barbelés. La même année, il introduira, en plein Disneyland, une poupée de prisonnier de Guantanamo. Mais difficile de réduire Banksy a son engagement politique, tant la dimension ludique – qui n’est jamais sans être critique – de son œuvre semble déterminante ; prenons, par exemple, cette cabine téléphonique volée puis reconstituée pour mettre en scène dans les rues de Londres un assassinat de cabine, ensanglantée, une hache enfoncée dans son côté. Ou encore cette fausse gravure préhistorique, placée dans le British Museum (et restée huit jours durant, avant que le conservateur ne la remarque [7]), représentant un chasseur, conduisant un caddie de supermarché tout en accourant vers un animal sauvage.

Difficile de cadrer Banksy, vous en conviendrez. Peut-être est-ce là d’ailleurs l’une de ses principales qualités : fuyant, il donne constamment à réfléchir, sans jamais se donner tel qu’on le voudrait. Une qualité qui tient sans doute en partie à l’humour (ou à l’ironie) dont il fait constamment preuve dans ses œuvres ; humour cinglant et salvateur à la fois, tournant constamment en dérision sa propre démarche. Pour preuve, ces extraits de son livre Guerre et Spray : « Il n’y a pas d’exception à la règle selon laquelle tout le monde pense être une exception à la règle » (Banksy, Guerre et Spray, p. 32) ou encore : « On ne pourra rien faire pour changer le monde tant que le capitalisme ne s’écroulera pas. En attendant, on devrait tous aller faire un peu de shopping pour se consoler » (p. 204, idem).

Sans doute l’image la plus fidèle que nous puissions nous faire de Banksy se trouve-t-elle à la dernière page de son livre Guerre et Spray : une photographie le représentant tenant une peinture devant son visage, peinture représentant ce que l’on pense être, peut-être, son visage ; mais c’est un visage (peint) que l’on devine seulement avec incertitude : il est lui-même flouté. Une mascarade ? Doublement masqué, comment y voir l’once d’une vérité ? Et si Banksy révélait ici l’une des clés de son entreprise artistique : car lorsque le stratagème est construit pour être visible, n’est-il pas, déjà, l’amorce d’une vérité ?

Jonathan Galoppin

(À suivre dans le prochain numéro de Projections : la partie II, considérant les rapports du street art avec l’art contemporain.)

Lire à ce sujet :

Banksy, Guerre et Spray, Alternatives, 2010.

Mathieson Eleanor et Tapiès Xavier, Street art. Portaits d’artistes, s.l., Graffito Books, 2010.

[1] Disponible en version française sous le titre Faites le mur ! Notons que la traduction française a perdu en chemin un indice important : Exit Through the Gift Shop, que l’on peut traduire par « Sortie par la boutique de cadeaux », donnait déjà la clé conclusive de l’histoire de Thierry Guetta – voire du street art et, pourquoi pas, de l’art contemporain lui-même.

[2] Ce (supposé) cousin de Thierry Guetta, « Space Invader », étant un artiste français très connu dans le monde du street art.

[3] Il aurait d’ailleurs été intéressant d’analyser ces indices cinématographiques, sortes d’aberrations dans les codes venant troubler l’interprétation. Prenons, par exemple, ce bref moment où l’on voit Thierry Guetta filmer le street artist Zeus (dans la première partie du film) : qui donc filme Thierry Guetta en train de filmer ? Question qui se pose une nouvelle fois à la dernière partie du film, lorsqu’on voit Guetta préparer son exposition.

[4] Artiste connu du grand public pour avoir signé l’affiche (« Hope ») de Barack Obama en vue de sa campagne présidentielle.

[5] Film d’une heure et demie, sorti en 2006 (quasiment introuvable aujourd’hui) dont une partie se trouve sur le bonus du DVD de Faites le mur !

[6] Banksy, Guerre et Spray, Paris, Alternatives, 2010, p. 136.

[7] Aujourd’hui dans les collections permanentes du British Museum !

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  1. Pingback: BANKSY (2ème partie) – Le street art intègre l’art contemporain « Projections - novembre 26, 2012

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