//
you're reading...
4 - La route, Arts plastiques, Varia, Varia

L’art qui aura été

On récolte, collectionne, consulte, détruit et reconstruit. Quoi ? Le passé. Mais lequel ?

Il est devenu très courant de voir dans les expositions d’art contemporain les restes, ou même les fouilles du passé qui, comme tels, sont présentés comme les œuvres mêmes. De plus, ce spectre est souvent exposé dans une représentation sérielle, ou une collection. Presque comme une nouvelle version de Wunderkammer [1], mais plus spécifique. Il s’agit d’une anthropologie personnelle. Nous sommes témoins d’un art qui reprend le passé pour nous le rendre, une fois encore, au présent. Pourquoi ? Pour quelles raisons cherche-t-on à fouiller dans le passé ; que peut-on y obtenir ? Quels types de narrations en émergent ? Pourquoi communiquer à travers ces accumulations, séries, séquences ? Combien l’histoire se déforme-t-elle, ou combien a-t-elle déjà été déformée par une précédente lecture ou représentation ?

La première grande relecture de l’histoire commence en 1738, quand on découvre l’art antique des cités romaines d’Herculanum et Pompéi, qui demeurait sous les cendres, là où l’on ne mit pas à découvert l’art qui était resté gravé dans la mémoire collective. La plus grande partie des représentations pittoresques et des sculptures n’étaient pas de celles qui célèbrent seulement la beauté parfaite et la noble simplicité du néo-classicisme. On y découvrit plutôt une entière collection de représentations de parties génitales agrandies et d’actes sexuels. En somme : le lieu où règne le dieu Pan, qui n’avait pas encore été tué par le christianisme. Pour les contemporains de cette découverte, cet art fut considéré comme « inadéquat » et enlevé des lieux publics. L’on créa alors différents compartiments à sujets érotiques et sexuels qui furent ensuite cachés et bien protégés dans le Cabinet Secret, au Musée National d’Archéologie de Naples. Là où l’accès était interdit. Ce qui fut laissé à l’appréciation du public, sous le nom « d’héritage antique », ce furent en effet les vertus nobles qui célèbrent l’amour pur ne contenant aucune passion animale mais plutôt la calme grandeur de l’intellectuel. Une entière partie de l’histoire fut simplement « retirée », pour le « bien social ».

Ceci est seulement un des exemples d’archives soigneusement « traitées ». Il est depuis toujours d’une grande pertinence de s’occuper de ces documents témoins, qui éveillent la pensée. Celui qui dirigeait ces collections problématiques de l’histoire obtenait et stabilisait le pouvoir. Le mot « archive » dérive du grec arché, qui désignait tant le commencement que le commandement. Là où tout commence, mais là aussi où s’obtient le pouvoir. Celui qui contrôle l’archive contrôle notre mémoire. Celui qui gouverne l’archive a le pouvoir de les interpréter.

Thomas Hirschhorn – Crystal of Resistance

L’écrivain Marcel Proust soulignait l’importance de la mémoire. Il croyait au pouvoir de guérison que le retour inattendu et involontaire du passé pouvait avoir sur nous. Selon lui, notre diagnostic vient de nos souvenirs. Un Moi se constitue d’une infinité de Moi qui se superposent sur l’histoire fragmentée. Proust insiste sur la quantité de Moi qui nous composent et sur la mort, seule à créer l’espace pour un nouveau Moi. Nous pouvons perdre la singularité de ces instants, mais seulement après en avoir cultivé l’essence, après que sens et signification aient été conquis. Est-ce cela que l’artiste contemporain cherche à faire avec ses collections du passé ? Chercher à recueillir ce mince fil qui nous révèle le présent ? Mais Proust ne parlait-il pas de ces moments comme « fugaces » et « involontaires », lesquels, s’ils deviennent habitude, perdent tout leur pouvoir ?

Cette année, à la 54e Biennale Internationale d’Arts de Venise, un pavillon entier nous présente la perception déformée du temps et de l’espace, nous transportant directement dans un véritable abysse primordial. Le pavillon suisse, pensé et créé par l’artiste Thomas Hirschhorn et son exposition « Crystal of Resistance », ne nous offre rien d’autre que le retour à l’arché.

Nous y sommes immergés dans une caverne sous terre, où la température normale est de 50 °, les conditions de vie inhumaines, là où règnent les cristaux [2]. Ceux-ci ne sont pas seulement porteurs de beauté et d’amour, comme l’artiste les présente, mais cette beauté a un poids supplémentaire : les cristaux sont notre histoire, notre passé, l’élément primordial qui existait avant tous et tout : l’arché. Il faut 5000 ans pour qu’un cristal grandisse de 1mm, il est donc presque impossible d’établir un rapport entre notre existence et la leur. Avec quoi Hirschhorn confronte-t-il cette grande collection de cristaux ? Avec une série d’images de mode, d’appareils qui célèbrent la beauté du corps, de journaux et de « shocking news », mais surtout avec de terribles scènes de guerre : des images lourdes et choquantes. Cette caverne d’aluminium, qui séduit facilement par son aspect brillant, change d’aspect à peine y entre-t-on. Nous y sommes confrontés à des bombes qui lancent leurs rayonnements en semant des images terrifiantes, des images à l’infini. Il s’agit d’une collection dans laquelle importe peu de savoir de quelle guerre il s’agit, qui sont les protagonistes. Les personnes et les lieux n’ont plus leurs propres noms. Une chose est constante : la répétition, la répétition frénétique et sans repos.

Ce n’est pas par hasard si l’une des plus hautes structures de l’installation est la tour de télévisions qui émettent, encore une fois, ces scènes terribles. Nous sommes devant un conflit, un contraste entre les télévisions obsolètes et les scènes qui se suivent rapidement, passant de l’une à l’autre d’un mouvement de doigt, « feuilletant » ces horreurs, de nouveau, à l’infini et sans temporalité. Cette grotte primaire est remplie de contradictions en elle-même. C’est encore le lieu où se rencontrent la création naturelle des cristaux, en opposition à l’avidité humaine de la connaissance et de la création qui, portée par la nature prométhéenne, cherche à produire artificiellement le cristal. C’est le lieu où l’histoire et le temps se confrontent. Pour quel genre de résultat ? Pourquoi la « résistance » est-elle présentée comme une collection frénétique ? Pour capturer la nature de l’arché, nécessite-t-on une répétition des faits ?

L’arché de Thomas Hirschhorn n’a pas de localisation temporelle précise et est pleine de contradictions, en plus d’être précaire. À tout moment, tout peut s’effondrer, tomber ou disparaitre. Être dans cet espace primordial, ce lieu créé frénétiquement et volontairement précaire, c’est être dans la panique même. Parlant de l’arché, le philosophe italien Giorgio Agamben le présente ainsi :

L’arché n’est pas un donné ou une substance, mais plutôt un champ de courants historiques bipolaires, tendus entre l’anthropogenèse et l’histoire, entre le point de surgissement et le devenir, entre un archi-passé et le présent. Comme telle – dans la mesure où, comme l’anthropogenèse, elle est quelque chose que l’on suppose avoir eu lieu nécessairement, mais qui ne peut être hypostasié en un événement situé dans une chronologie – elle seule est à même de garantir l’intelligibilité des phénomènes historiques, de « les sauver » archéologiquement en un futur antérieur dans la compréhension d’une origine – dans tout les cas invérifiable – mais de son histoire, à la fois finie et intotalisable. [3]

Et si dans cette collection d’archives, dans ces séquences répétitives, l’artiste cherchait-il un symptôme ? Un symptôme névrotique qui lui fasse découvrir la Cause ? Ce point qui a changé la course primaire. Ou alors l’artiste cherche à créer un ordre dans ces archives sans ordre, uniquement pour changer leur histoire ? Seulement pour créer une archive ultérieure, peut être cette fois fictive ? Ou alors ces archives ont-elles déjà été falsifiées par quelqu’un d’autre ? Que cherchons-nous vraiment à travers ces feuilles poussiéreuses ? Quelle histoire voudrions-nous entendre ? L’œuvre récente de Thomas Hirschhorn est un exemple parmi d’autre des façons dont l’art contemporain use de l’archive, une utilisation pleine de contradictions, qui ne veut pas explicitement faire voir que l’on traite d’archives. Cependant, comme on l’a vu, l’archive est partout : dans le concept de « résistance », dans les objets, dans les matériaux. Il y a tant d’autres manières de « parler » à travers les archives qu’il devient presque impossible de ne pas les voir partout. Parfois il s’agit de série, parfois pas. Mais le besoin de relecture de l’arché est presque compulsif, fébrile et paniqué. Et si l’on n’était pas menacé par cette pulsion de mort qui nous pousse à mémoriser – aujourd’hui plus que jamais – peut-être n’aurions nous eu cette pulsion frénétique de sa recréation. Ou bien, à travers cela, nous sommes simplement en train de créer ce futur antérieur, ce passé qui aura été…

Natasa Vasiljevic

Pour approfondir :

– Derrida Jacques, Mal d’archive, Galilée, 1995.

Hirschhorn Thomas, Crystal of Resistance, http://www.crystalofresistance.com

[1] Ce que l’on appelle « cabinet des curiosités », est un phénomène qui nait déjà au Moyen Âge pour se répandre ensuite au XVe. Il s’agit d’endroits insolites où les riches collectionneurs conservaient et rassemblaient les objets les plus divers : provenant de la nature (naturalia), ou de la création humaine (artificialia). Ces objets extraordinaires n’avaient pas d’emplacements spécifiques ou de classification dans le cabinet des curiosités. Mais plutôt dans un unique espace se mélangeaient les plus divers espèces, techniques, temps, espaces, etc. C’était un lieu qui suscitait des merveilles : un micro monde.

[2] Dans la conception de cette exposition et dans son effective réalisation, Hirschhorn a été fortement influencé par la découverte de « la Grotte des Cristaux » à Mexico. Découverte en 2002, dans la mine de Naica, elle contenait des gigantesques cristaux de sélénite de dimensions jamais vues auparavant : 10 mètres de long, 2 mètres de diamètres. La caverne, après différentes explorations à hauts risques, fut fermée avec ses cristaux, les plus grands de la planète. Les chercheurs, confrontés à 50°C de température et 100% d’humidité, ne pouvaient rester dans ces conditions plus de vingt minutes. Ce lieu reste encore aujourd’hui presque totalement inexploré, caché au cœur de la terre.

[3]Agamben Giorgio, Signatura rerum : sur la méthode, Vrin, 2008, p. 127.

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 390 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :