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4 - La route, Idées, Varia, Varia

Philosophie des sciences : problèmes de base – À propos du Cercle de Vienne

« Au commencement, était la Parole,

Elle était au commencement avec Dieu.

Toutes choses ont été faites par elle.

Et rien de ce qui a été fait

N’a été fait sans elle.

C’est en elle qu’était la vie.

Et la vie était la lumière des hommes

Et la lumière brille dans les ténèbres

Et les ténèbres ne l’ont point reçue. »

Évangile de Jean

Je souhaite poser le problème de base de la philosophie de la science. Pour cela rien ne s’y prête mieux que l’évocation des avatars du cercle de Vienne et des polémiques entre Karl Popper, Rudolf Carnap et, à un autre point de vue, Feyerabend. Tout le problème est né d’une tentative pour distinguer la pensée logique de la pensée non logique et, bien entendu, leurs expressions linguistiques ou symboliques. Ce fut de tout temps le rêve des logiciens : établir les règles de la pensée et du langage qui permettraient d’accéder à la vérité et de rejeter l’erreur. La logique d’Aristote, la scolastique médiévale, puis, plus près de nous, les tentatives de Hume et de Kant pour jeter les bases d’une pensée épurée, et en tout cas consciente de ses propres limites, manifestent un désir de plus en plus vif d’élaborer des méthodes de pensée à l’abri et du sentiment, et des illusions du langage. Mais c’est l’œuvre de Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, qui a amorcé les débats ultérieurs. En conjonction avec le travail de Bertrand Russell, le Tractatus interprété par le cercle de Vienne selon ses propres vues aboutit à une doctrine rigoureuse. Il s’agissait d’opérer une stricte discrimination entre les propositions qui ont un sens et celles qui n’en ont pas.

Pour avoir un sens, une proposition ne doit contenir aucun mot qui ne se rapporte à un objet descriptible et observable (références à l’observation personnelle sensorielle) ; elle doit aussi obéir à des règles syntaxiques qui impliquent la non-contradiction et le maintien des valeurs des termes au cours du raisonnement. Ainsi, la phrase : « Dieu est bon », ou la phrase : « Tutti Rikiki Maousse Costo », sont des non-sens, car elles sont simples assemblages de sons avec illusion d’un sens. Par contre, la phrase : « Les carrés sont des rectangles », ou la phrase : « Les carrés sont les losanges » ont un sens ; elles sont susceptibles de fausseté ou de vérité. Il va de soi que les deux premières propositions ne peuvent même pas prétendre à la fausseté : elles n’ont aucun sens. Sans nous attarder sur la position réelle de Wittgenstein, il convient surtout de montrer le sens radical des travaux du cercle de Vienne et du positivisme logique : il s’agit d’exclure de la science et de son langage tout terme métaphysique, toute expression non contrôlée et ainsi d’établir, d’une part, les règles et la sémantique d’un langage scientifique, d’autre part, de fixer la démarcation entre propositions scientifiques (susceptibles de fausseté ou de vérité dans la mesure où elles ont un sens) et propositions métaphysiques (dénuées de sens logique et assimilables à la poésie ou aux divagations incontrôlables du langage commun)

À ce propos, Carnap fit une critique de Heidegger sous l’angle du « Néant », non sans imprudence. Il va de soi que, pour lui, les textes de Qu’est-ce que la métaphysique ? (1929) sont de pures divagations métaphysiques (à en croire Russell, le métaphysicien ne serait-il pas un aveugle cherchant un chapeau noir dans une chambre noire ?). Non sans imprudence : car Heidegger prit le contre-pied radical de cette position ! Pour lui, c’est parce que l’homme a la possibilité de ressentir le Néant au plus profond de sa chair que la négation et par conséquent toute la logique sont rendues possibles. Tout cela est exprimé dans des textes (ceux, notamment, de Qu’est-ce que la métaphysique ?) qui, pour moi, sont parmi les plus grands de toute la pensée humaine.

L’avantage de cette controverse fut notamment de montrer les ambitions du positivisme logique, puis, de dévoiler ses difficultés. Pour Carnap, il suffit d’appliquer les critères suivants :

  • Chaque terme est défini et la référence est l’observation sensorielle de l’expérience.
  • Chaque proposition obéit aux lois de la logique et le raisonnement implique la cohérence.

Tout ce qui ne répond pas à ces critères est non scientifique et dénué de sens. On peut donc ainsi éliminer toute métaphysique de la science et du discours scientifique, le langage commun restant aléatoire, puisque comportant presque toujours des termes définis, mais aussi indéfinis (Roland Barthes : Fragments d’un discours amoureux), le langage métaphysique étant considéré, lui, comme dépourvu de sens. Le rôle de la philosophie est simplement d’être critique du langage, d’établir les règles et limites du discours signifiant. L’objet d’une telle théorie était de fonder une fois pour toutes les démarches scientifiques ; d’en accroître la rigueur, d’éliminer toutes les notions non rationnelles et positives du discours scientifique et d’atteindre ainsi à l’objectivité. Seraient dépistées et dévoilées les illusions venant de l’équivoque du langage, des préjugés, des espérances ou de l’imaginaire de l’homme de sciences, ainsi que les idées nées de la culture et de la société. Une sorte de langage universel de la science s’instituerait et très vite d’ailleurs les hommes du cercle de Vienne recoururent à un langage symbolique en passe de s’ériger en métalangage.

Karl Popper, qui ne fit jamais partie du cercle de Vienne, s’en prit rapidement aux thèses de son ami Carnap. Il dénia à ce dernier la légitimité de la discrimination entre propositions ou énoncés scientifiques et énoncés métaphysiques sur la base proposée par Carnap. Popper, tout en adoptant nombre de points de vue de Carnap (rationalisme, différence entre métaphysique et science), n’a cessé de démontrer qu’on ne pouvait exclure de la science les énoncés répondant aux exigences de Carnap sans en même temps exclure nombre de théories indiscutablement scientifiques et que, d’autre part, un grand nombre d’énoncés métaphysiques, en utilisant même les critères de Carnap, avaient un sens. Autrement dit, la ligne de démarcation entre les énoncés scientifiques et les énoncés non scientifiques est floue et en fin de compte indéterminée. Controverse qui dura des années et qui se prolonge en dépit de certains amendements des théories de Carnap. Mais Popper, avec raison semble-t-il, continue à reprocher à Carnap et aux gens du cercle de Vienne l’obsession de la métaphysique : en voulant à tout prix éliminer celle-ci du discours scientifique, ils amputent ce dernier de nombre d’énoncés scientifiques. De plus ils sont amenés à adopter une psychologie behavioriste (ceci pour demeurer cohérents avec leur doctrine de l’observable) qui est sujette à caution et aboutit à placer sur le même pied d’insignification des énoncés tels que : « Dieu est éternel » et : « Louis éprouva une vive jalousie » : deux énoncés dépourvus de sens selon les critères de Carnap.

Vassily Kandinsky, Composition VIII (1923)

La principale objection de Popper à Carnap était son recours à l’observation subjective, fût-elle présentée sous une forme protocolaire (langage symbolique) comme base des énoncés. En effet, pour Popper, toute observation est sélective et enveloppe une interprétation à la lumière de notre savoir théorique. L’idée selon laquelle les faits parleraient d’eux-mêmes ne tient pas debout ; un savoir observationnel pur, vierge de toute théorie, de tout crible, de la multitude de faits qui nous assaillent, s’il était seulement possible serait complètement stérile et dénué d’intérêt. Ainsi Newton se référait aux lois de Kepler. Popper ajoute : « Mon point de vue est, en bref, que notre langage ordinaire est plein de théories, que l’observation est toujours une observation faite à la lumière de théories, que seul le préjugé inductiviste conduit à penser qu’il pourrait y avoir un langage phénoménal, exempt de théorie et susceptible d’être distingué d’un langage théorique ».

Carnap allait, avec d’autres membres du cercle de Vienne, élaborer ultérieurement une théorie portant sur la validité des théories : il se basait sur la confirmation par des expériences aussi nombreuses que possible de la vérification de la théorie. Popper répondra par sa théorie de la falsifiabilité : confirmer ne signifie rien, ou en tout cas n’est pas décisif ; ce qui est essentiel et déterminant, c’est de soumettre une théorie à des tests aussi destructeurs que possible. Il conclut : une théorie scientifique est une théorie que l’on peut soumettre à des tests qui en montreraient la fausseté, autrement dit, elle doit être testable dans le sens de la falsifiabilité ; une théorie non testable n’est pas scientifique, mais elle n’est pas pour autant dénuée de signification : ainsi, la psychologie des profondeurs de Freud a une signification, mais elle n’est pas testable, on ne peut prouver qu’elle est fausse. Une théorie scientifique est d’autant plus valable qu’elle résiste à des multiplicités d’assauts, et elle est d’autant plus intéressante qu’elle prend plus de risques par sa précision et ses prétentions, accumulant ainsi les chances de se voir « falsifiée ».

Pour revenir à l’essentiel de notre propos, on voit que Popper s’écarte des illusions du cercle de Vienne en ce sens qu’il ne croit pas à la possibilité d’éliminer des théories scientifiques les éléments de source métaphysique ou culturelle et qu’il ne croit pas d’avantage (théorème de Gödel) qu’il soit possible d’instituer une sorte de métalangage à l’abri des critiques concernant le langage lui-même. La doctrine que Carnap appelait la thèse altière de toute-puissance de la science rationnelle était difficilement défendable lors de sa formulation. À partir de Gödel, sa situation empire nettement car il nous enseigna que nous ne pourrions jamais compléter ne serait-ce que nos méthodes destinées à résoudre des problèmes. Gödel avait en effet prouvé, grâce à ses deux fameux théorèmes d’incomplétude, qu’un langage unifié unique ne serait pas suffisamment universel même pour les besoins de la théorie élémentaire des nombres naturels ou de la théorie élémentaire des ensembles : on ne peut établir la consistance d’un langage en recourant à ce langage lui-même.

Popper utilisera cet argument pour rejeter le positivisme logique lorsque ce dernier affirme que la tâche de la philosophie devrait être l’analyse linguistique. Plus particulièrement, le projet de fonder les mathématiques sur la logique a explosé : pour pouvoir faire des mathématiques (ou de la science, qui s’appuie sur elles), il faut bien accepter un a priori sur le monde : « Les nombres naturels existent », ou bien : « Les ensembles existent », ce qui revient au même. Par conséquent, poser la question : « Que sont les mathématiques ? » revient à poser la question : « Qu’est-ce qu’un nombre naturel ou un ensemble ? », revient à poser la question fondamentale : « Qu’est-ce que l’homme ? ». Il va de soi qu’un tel questionnement sort de la sphère de l’analyse linguistique. À l’appui de ses théories générales, Karl Popper en arrive à utiliser les thèses de Konrad Lorenz sur la connaissance, thèses rationalistes, mais avec des extrapolations philosophiques d’ailleurs signalées par Lorenz avec honnêteté et prudence. Pour Lorenz, la connexion entre connaissance et appareil neurologique est évidente, il rejette la mise en cause de la causalité et prend ses distances à l’égard de tout finalisme, ainsi que de toute explication totalisante. Popper en reste lui à sa théorie (affinée dans l’analyse de la probabilité) de la falsifiabilité, y voyant la bonne méthode pour juger entre théories rivales.

Feyerabend attaque violemment Popper car il considère que si l’on s’en tient aux principes popperiens, on se condamne à ne plus comprendre l’histoire des découvertes scientifiques et l’on s’engage dans une dogmatique qui se dissimule son propre dogmatisme en refusant les méthodes ou les démarches qui n’entrent pas dans le cadre de la falsifiabilité. Pour lui, Galilée avait popperiennement tort face aux défenseurs du système de Ptolémée :

  • Leurs arguments étaient meilleurs
  • Les observations de Galilée sont sujettes à caution et confuses, sa lunette étant tellement rudimentaire qu’on ne pouvait rien y voir !

D’ailleurs, nombre d’esprits contre toute raison ont soutenu les idées de Galilée popperiennement démontrées plusieurs siècles plus tard. C’est seulement vers 1850 que Le Verrier montre qu’il y a une anomalie dans l’orbite de Mercure, ce qui fait de lui le premier falsificateur sérieux de la mécanique de Newton-Galilée. Feyerabend a beau jeu de montrer que les dogmatiques de la raison ont combattu l’atomisme. Pour lui, une théorie dominante élimine tout ce qui la contrarie en le négligeant ou en fournissant des explications habiles ; elle ne peut trouver que ce qu’elle a déjà posé implicitement.

Albert Einstein et Kurt Gödel par Oskar Morgenstern

Alors des vues nouvelles apparaissent et la scolastique rationnelle et empirique est délaissée au profit d’une attitude ouverte. Feyerabend va jusqu’à proclamer la formule « Tout est bon », à condition que la théorie que l’on propose soit sérieusement étudiée et organisée. Ne rien rejeter, encourager les initiatives apparemment les plus contraires aux idées acceptées lui paraît la seule attitude scientifique : l’irrationnel a ses droits en science aussi parce que la définition de l’irrationnel est celle que donnent certains penseurs enfermés dans leur propre système. À ce propos, l’ouvrage de Koestler Le cri d’Archimède exprime très bien la part de folie qui réside dans le génie de l’homme pour la découverte scientifique. Pour conclure, l’un des problèmes épistémologiques les plus fondamentaux des mathématiques (et donc des sciences), du point de vue de leur nature, leurs fondements et leurs limites, trouve une réponse dans les deux théorèmes d’incomplétude de Gödel. Pour faire des mathématiques et donc des sciences, il faut accepter un a priori sur le monde : « Les nombres naturels (ou les ensembles) existent ». Gödel a en effet démontré qu’il était impossible de prouver la consistance (non contradictoire) de l’arithmétique des nombres naturels (ou de la théorie des ensembles) à l’intérieur du langage de l’arithmétique des nombres naturels (ou de la théorie des ensembles).

Ce résultat inattendu montre que le projet de Frege, Russell, du cercle de Vienne sous la houlette de Carnap, est une chimère. Ce projet, qui visait à fonder les mathématiques, c’est-à-dire les nombres naturels, sur la logique, et à faire ainsi des mathématiques et des sciences une connaissance absolue du monde, ce projet a explosé en plein vol. En fin de compte, poser la question : « Que sont les mathématiques ? » revient à poser la question : « Qu’est-ce qu’un nombre naturel ? » (ou : « Qu’est-ce qu’un ensemble ? »), qui revient à poser la question fondamentale : « Qu’est-ce que l’homme ? ». À ce moment, la question perd son caractère de question pour devenir simple dire ; et l’élan poétique de s’imposer comme le signe de reconnaissance de l’homme. Parole, Parole poétique en vue du dire simple, tu retentis du fond du silence comme la Parole des premiers temps : « Au commencement, était la Parole, / Elle était au commencement avec Dieu. / Toutes choses ont été faites par elle. / Et rien de ce qui a été fait / N’a été fait sans elle. / C’est en elle qu’était la vie. / Et la vie était la lumière des hommes / Et la lumière brille dans les ténèbres / Et les ténèbres ne l’ont point reçue » (Évangile de Jean).

Pierre Geairain

Lire à ce sujet

Davis Philip J. et Hersch Reuben, L’Univers mathématique, Paris, Gauthier Villers, 1985.

Toussaint Desanti Jean, La philosophie silencieuse ou critique des philosophies de la science, Paris, Seuil, 1973.

Einstein Albert, La Géométrie et l’expérience, Paris, Gauthier Villers, 1964.

Geairain Pierre, L’épistémologie des mathématiques, Revue IRE Tijdschrift, vol. 6, n° 4, 1982.

Hawking Stephen, Et Dieu créa les nombres, Paris, Dunod, 2006.

Hofstadter Douglas R., Gödel, Escher, Bach : An eternal Golden braid, New York, Penguin Books, 1980.

Poincaré Henri, La science et l’hypothèse, Paris, Flammarion, 1968.

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