//
you're reading...
5 - La prospection, 5 - Varia, Marche

Sébastien de Fooz, aventurier de l’incertitude – Portrait

Plongés dans les montagnes de Roumanie, nous voilà enfoncés jusqu’au cou dans une forêt grande comme une province belge. Pas de carte détaillée, pas la moindre idée du nombre de kilomètres qu’il nous faudra pour la parcourir. Nous sommes dans les souvenirs de Sébastien de Fooz. À l’époque, voici un bail qu’il a quitté Gand, sa ville natale, pour rejoindre Jérusalem à pied, avec 50 euros dans les poches pour toute roue de secours. Ce jour-là, il se perd dans les feuillus denses d’une région inhospitalière, chasse un ours qui le projetait au bord de la mort, rencontre un jeune bûcheron qui lui sauve la vie au détour d’une clairière dont seule la providence a le secret.

En 2005, Sébastien de Fooz a quitté son boulot, pour se lancer, solitaire, sur les routes. Nous ne vous raconterons pas tout son périple, bien trop long, ni même sa vie. Quand nous sommes allés à sa rencontre, nous tenions juste à tracer son portrait. Il fallut bien vite déchanter. À l’instar du sous-titre de son livre, qui évoque les 184 visages rencontrés au fil de sa marche, son visage à lui est aujourd’hui bien trop joyeusement bariolé pour qu’on puisse l’esquisser. Il nous a suffi alors de l’écouter.

Armé de son bâton, avec les paysages comme alliés et la route comme compagne, il se rend vite compte que sa quête de Jérusalem est un indispensable prétexte. À travers sa marche, ce qu’il cherche, c’est de pouvoir se retrouver lui-même, rencontrer l’autre et découvrir l’instant présent. Rien de très simple, mais rien de moins universel finalement.

De Gand à Jérusalem, à pied, en 6 mois.

« Sur la route, les débuts ne sont pas faciles », nous raconte-t-il. « Il y a l’épreuve physique, les kilomètres parcourus parfois sans eau, sans nourriture et dans des conditions extrêmes. Mais surtout, je me suis vite rendu compte que je me sentais horriblement divisé. Divisé entre ce que j’étais comme personne unique, Sébastien de Fooz, et la projection de l’idéal de moi-même qui devait correspondre à l’image sociale que l’on attendait de moi. Entre les deux, un vide : c’est là que se logeaient la solitude et la peur. Je devais redécouvrir cette personne unique que j’étais, retrouver le geste du sculpteur, qui enlève le superflu et les scories de son bloc de granit pour en faire ressortir une œuvre. La marche m’y a aidé. Elle nous défait de nos conditionnements, on y déconstruit les filtres qui nous déforment le monde. Et on redevient perméable à l’autre. »

Si la marche est sa pratique, l’Autre est devenu sa raison d’être. « Avant de découvrir les autres, il faut parvenir à se jeter dans l’incertitude. Arriver à nous ouvrir à l’incertain, à quitter tout automatisme, à déconstruire les murs. » « Dans l’incertitude est le salut », nous explique-t-il. « C’est par elle, par la confiance que vous retrouvez, que vous pouvez réellement entrer dans le présent et dans l’espace de la rencontre. » Car la rencontre est « un espace physique entre deux individus ». Sébastien de Fooz cherche ses mots, mais ne peut le dire autrement. « J’ai traversé l’Europe avec 50 euros en poche. Ma survie dépendait de la qualité et de la densité de chaque rencontre. Même quand je devais simplement demander mon chemin. Chaque rencontre est alors porteuse d’un sens merveilleux. Pour vous, car votre interlocuteur vous permet d’avancer au propre comme au figuré. Pour votre interlocuteur, car vous emportez avec vous le souvenir de l’échange. Chargé de sens, l’espace de la rencontre devient un espace de liberté qui à son tour contribue à toute déconstruction des barrières, stéréotypes et préjugés. Je me souviendrai toute ma vie de cette soirée sur le haut plateau d’Anatolie. Ce jour-là j’avais marché 50 kilomètres. Fourbu, mais accueilli par une famille turque nous avons parlé jusqu’aux petites heures. Ils ne parlaient ni anglais ni français. Je ne parlais que deux trois mots de turc. Pourtant, nous n’avons pas arrêté d’échanger et de nous comprendre. Au-delà des mots, il y avait l’intention. Nous touchions au tronc commun de l’humanité partagée. »

Comme l’expliquait Augustin Schoenmaeckers dans ces mêmes pages, le pèlerin est celui qui abandonne son status pour se mettre en route. « Il est alors au seuil, tout au long de son parcours, d’un ordre nouveau, d’une potentielle transformation de soi. La clé du pèlerinage n’est pas la destination, mais la route même, le passage. »

Quelques années après son périple, Sébastien de Fooz tente de garder la même démarche. Pour affronter les fondamentalismes, replis et nationalisme qui scrutent le monde, il tente de rester sur ce seuil et y dénicher ce qui « nous unit ». Il a fait de son corps son seul instrument de communication, et de l’instant présent son seul habitacle.

« Rien n’est jamais acquis pour autant » vous prévient-il. « La marche m’a rapproché de la personne unique que j’étais, de la conjonction de l’espace-temps. J’y ai gagné une unité intérieure et découvert une joie profonde qui y grandissait. Mais le plus dur n’est pas de marcher jusque Jérusalem, le pèlerinage le plus ardu comme disait un grand saint, est un pèlerinage de trente centimètres qui nous mène de la tête au cœur.»

Autre explorateur d’espaces, Sylvain Tesson explique qu’une de ses plus vitales consolations est la certitude que le monde est toujours plus grand et que la petite foulée du pas humain ne pourra jamais l’épuiser. Franciscain a sa manière, dépouillé au maximum par l’exercice de la marche, Sébastien de Fooz nous aura appris à son tour à ne jamais être blasé, à faire de l’incertitude une amie fidèle, indispensable compagne pour avancer, s’ouvrir à soi, à l’autre et à la joie.

Bosco d’Otreppe

Sébastien de Fooz en 7 dates1973. Naissance à Gand

1998. Première marche entre Gand et le Cap Finistère espagnol.

2000. Marche entre Gand et Rome

2005. Marche entre Gand et Jerusalem en 6 mois. Il traverse 13 pays : Belgique, Allemagne, Autriche, Hongrie, Croatie, Serbie, Bulgarie, Roumanie, Turquie, Syrie, Jordanie, Palestine, Israël.

2006. Sort le livre de son périple : « Te voet naar Jeruzalem, een solotocht van 184 dagen » (4e des ventes en Flandre).

2007. Parution du livre en français.

2012. Lancement du projet Jorsala.

Le projet Jorsala

« Le projet Jorsala est un projet qui est excessivement simple » nous explique Sébastien de Fooz. « On est d’avis que si on veut construire une société d’harmonie et de paix, il est fondamental de créer des espaces de dialogue et de rencontre. Le but de Jorsala c’est de promouvoir et de créer des espaces de rencontre qui traversent toutes formes de clivages. » Pour ce faire, le projet met en place dès cette année des routes de dialogues, et en 2014 un chemin de dialogue permanent entre Bruxelles et Istanbul.

Jorsala, qui est soutenu par le conseil de l’Europe, ce sera aussi un label qui voudra identifier et reconnaître les « Espaces de Dialogue » au sein de la société, dans une perspective de sensibilisation et d’engagement citoyen. Ce label rencontrera un triple objectif : encourager la création d’« Espaces de Dialogue », en les ancrant dans l’espace et le temps. Promouvoir ces espaces, en les répertoriant,  les cartographiant, et en relayant leurs activités. Favoriser les liens, les échanges d’expériences et d’informations entre ces espaces.

Advertisements

Discussion

3 réflexions sur “Sébastien de Fooz, aventurier de l’incertitude – Portrait

  1. Dearest Seb,
    Thinking of you from deep russian forests and swamps!
    Werner
    http://www.mosaco.eu

    Publié par Werner | juillet 24, 2013, 13:21
  2. Monsieur De Fooz,
    Je suis le secrétaire de la Société Européenne des Ingénieurs et Industriels. Vous avez promis à Monsieur Antoine Lombard de donner une conférence lors d’un de nos déjeuner. Ce dont nous nous réjouissons. Je vous ai fait parvenir voila deux semaines le projet d’invitation en vous demandant si vous vouliez modifier et le titre et le texte annonçant votre conférence. Je en sais si vous l’avez reçu étant donné que je n’ai pas de réponse de votre part. L’adresse email que j’ai employé était « sebastien.defooz@ime-belux.eu ».
    Est-elle correcte?
    Au plaisir de vous lire.
    Michel Patte
    Secrétaire

    Publié par Patte Michel | septembre 2, 2013, 16:11

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivez-nous sur Facebook

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 383 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :