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5 - La prospection, 5 - Varia, Idées

L’extrême gauche a-t-elle encore un sens aujourd’hui ? – Débat

L’extrémisme est souvent assimilé au totalitarisme. L’extrême gauche serait alors la fraction totalitaire de la gauche ; ce que le fascisme est à la droite. À l’heure où, en Belgique, se fait ressentir le besoin de nouveauté dans le spectre des tendances politiques dominantes, tandis qu’on accuse le socialisme d’avoir renoncé à tout projet radical de transformation de la société, le libéralisme économique de s’essouffler et l’écologie politique de se chercher entre ces pôles, y aurait-il encore quelques ressources à puiser dans la tradition ouverte par Marx – celle d’une subversion des rapports sociaux ? Pourquoi y aurait-il encore besoin d’une gauche radicale aujourd’hui ? De quelle forme et de quels contenus devrait-elle se parer ?

Il est à la mode depuis quelques années déjà de parler de « fin de l’histoire ». La démocratie capitaliste aurait montré sa supériorité sur toute autre forme d’organisation sociale et politique. Quel est le contexte historique dans lequel s’inscrit un tel débat ?

NSH : Depuis la chute de l’URSS, le communisme a perdu la bataille politique face au capitalisme. Dans les faits, la bataille des idées n’a plus lieu et l’Europe s’est construite depuis Maastricht sur des fondements économiques libéraux. La conclusion du pacte de stabilité et de croissance, en 2011, imposé à l’agenda par des marchés financiers dépressifs d’un mal dont ils sont eux-mêmes à l’origine, achève 20 ans d’un glissement vers l’ordre néo-libéral où inégalités et dérégulation des marchés sont la règle.

PEV : Les instances de régulation économique mondiales telles que l’OMC et le FMI cachent sous une apparence de neutralité la défense et l’imposition d’une vision particulière, occidentale, des échanges économiques, à savoir le libre-échange. Elles sont dirigées par des représentants des pays les plus puissants, imposent leur hégémonie et ne font que confirmer, par leurs décisions, une situation de fait qui est encore la conséquence de la colonisation : les transferts de richesses remontent toujours du Sud vers le Nord. En outre, du fait de leur position de débiteurs, les nations dites « en voie de développement » sont inscrites dans un nouveau rapport pervers de dépendance et de soumission. Il reste donc quelque chose de fondamentalement colonial dans cette situation. L’histoire ne saurait s’achever sur un tel tableau…

En quoi peut-on considérer que les partis « traditionnels » ont échoué ?

GDM : Pour ce qui concerne l’Occident, à la fin de la seconde guerre mondiale, les organisations syndicales ont cru qu’il était possible de construire petit à petit le bien commun sans sortir du système capitaliste. La contre-attaque du Capital depuis le début des années 80 contre la législation du travail, les services publics et la sécurité sociale nous montre que toute victoire sociale obtenue dans le cadre du capitalisme ne peut être que temporaire, car les capitalistes chercheront toujours à les reconquérir. Les partis traditionnels dits de « gauche » ne font pas la même analyse quant à la nécessité de  sortir de ce système et c’est pour cette raison qu’il est inutile d’espérer quoi que ce soit de leur part.

NSH : Actuellement, l’alliance entre un système économique fondé sur le capitalisme et un système politique de démocratie parlementaire constitue une base solide pour le statu quo, avec cette force de tolérer en son sein la présence de voix alternatives (mais inefficaces dans l’action depuis la chute du mur de Berlin). Tant la droite que la gauche se sont enfoncées dans un capitalisme financier dénué de tout objectif autre que la création de richesses comme fin en soi. La gauche comme alternative de la droite n’existe plus. Les mouvements sociaux-démocrates se sont épuisés à concilier l’inconciliable : générer un monde égalitaire en manœuvrant dans un système mondialisé d’accumulation de richesses dont l’équation engendre de  facto des inégalités.

Sur le fond, la droite libérale ne peut que sortir vainqueur d’un match où l’équation économique est parfaitement adaptée à sa ligne idéologique. L’écologie politique, quand elle se revendique à gauche de l’échiquier politique, navigue quant à elle entre deux eaux, tentant une conciliation de court-terme avec le système ambiant, en espérant voir fleurir, à partir des individus, des alternatives économiques et sociales à long-terme. À part l’extrême-droite, qui n’a de cesse de ressasser ses idées populistes au mieux, nauséabondes au pire, il reste dans ce tableau un seul courant politique capable d’autres horizons économiques, sociaux et démocratiques : l’extrême-gauche. Ce terme générique recouvre, selon les pays, des réalités assez diverses et des mouvements hétéroclites tant dans les idées que dans leur popularité. Cependant, le dénominateur commun semble être le même : une horreur du système économique et politique en place. La question ici n’est pas tant de savoir ce que l’extrême-gauche propose ou proposait, mais ce qu’elle doit proposer pour devenir une forme politique honorable et alternative à la doxa néolibérale.

PEV : Les inégalités s’accroissent, tant au niveau national qu’international. Face à cette réalité, tous les partis ont les mains liées s’ils ne se rassemblent pas à un niveau supranational. À cet égard, l’avènement du parlement européen est un pas important, bien que largement insuffisant. Les oppositions entre nations doivent laisser place aux oppositions de modèles de société. Et celui qu’il nous faut défendre, c’est une nouvelle utopie, qui ne parle plus le langage vieilli de celle qui nous a déçus. L’analyse faite par Marx de l’exploitation et de l’aliénation engendrées par le capitalisme était très juste, mais ni les solutions qu’il proposait, ni celles que ses brillants disciples ont inventées ne sauraient nous satisfaire aujourd’hui. Notre tâche, désormais, consiste à convaincre nos contemporains de ce que toute inégalité entre les hommes qui n’est pas une nécessité naturelle doit pouvoir être justifiée devant tous aux moyens de bons arguments. Il ne s’agit plus seulement de fournir des arguments pour l’égalité, mais de sommer ceux qui la refusent de se justifier sur des bases morales, et non pas seulement pour des raisons d’efficience économique.

Anaïs Misson, Manifestation des Indignés. Bruxelles, 2011.

Que doit être une extrême gauche crédible aujourd’hui ?

NSH : Avant tout, elle doit s’affranchir de ces qualificatifs : « extrême gauche », ou « communisme » qui, comme tout terme connoté historiquement, effraient un certain nombre de personnes pourtant favorables aux principes généraux actuellement défendus par le mouvement. Le vrai parti de gauche allemand, « Die Linke » (« la Gauche »), l’a bien compris en réaffirmant tout simplement qu’il était l’unique alternative à gauche dans le pays.

PEV : Dans cette même perspective, il y aurait lieu de penser aujourd’hui une extrême gauche libérale [1]. Contradiction dans les termes ? Pas si on les définit bien. Libéral, au sens du libéralisme politique de Locke, Mill, Rawls, signifie que l’État est neutre, qu’il est démocratique, et qu’une priorité est conférée aux libertés individuelles sur tout autre objectif, afin d’éviter tout système politique autoritaire. Concevoir une extrême gauche libérale, dès lors, c’est viser la répartition la plus juste des ressources qui soit compatible avec la démocratie et le respect des libertés de base de chacun [2].

GDM : Il n’est pas sûr qu’il faille ainsi s’affranchir du passé. L’enjeu majeur reste de renverser le processus d’appropriation. La propriété a toujours été le moyen d’exploitation de la classe non-possédante par la classe possédante. Au cours de l’histoire, cette propriété a pris différentes formes. Au temps de l’esclavage, c’était l’être humain même qui était la propriété. Dans le système féodal, c’était la terre. Dans la société capitaliste, ce sont les moyens de production qui sont devenus la (principale) propriété de la classe possédante. Ainsi, l’origine de l’injustice, depuis des siècles, est toujours la même : la division de la société en deux classes.

Dans le système capitaliste, la propriété ne se limite pas aux seuls moyens de production. Le capitalisme tend sans cesse à étendre la propriété privé à de nouvelles sphères afin d’accroître les sources de profit. Il cherche donc à transformer toute une série de biens publics ou de ressources naturelles, appartenant de droit à tous, en propriété privée de quelques-uns au détriment de tous les autres. Ainsi, la classe possédante s’enrichit en étendant son périmètre d’action et en excluant de celui-ci la partie non solvable de la population. Plus largement, cette lutte entre la propriété privée et la propriété collective, qui constitue une ligne de démarcation entre la gauche et la droite, doit être comme une boussole pour tout projet de société de gauche sans guillemets.

Et dans quel programme ces idées peuvent-elles se concrétiser ?

GDM : Le communisme vise l’abolition des classes et la suppression de tout ce qui permet à des individus d’accroître leur capital sur l’unique base de ce qu’ils possèdent et non de leur travail. Pour réaliser un tel objectif, nous pourrions citer quelques pistes : l’instauration d’un impôt fortement progressif, l’abolition de l’héritage, la diminution radicale du temps de travail, des services publics « gratuits », la reprise en main complète par la population des secteurs clés de l’économie (énergie, transports, banques,…), l’organisation de la production et de la recherche scientifique en vue de répondre aux besoins de la population tout en respectant les limites de la Terre.

Au travers de toutes ces propositions filtre l’idée de miser sur une sécurité d’existence collective et non individuelle. La piste à suivre est le renversement du processus actuel d’appropriation privée au profit d’une appropriation collective. Sur la question de l’organisation des moyens de production collectivisés, on pourrait imaginer la gestion d’une partie de ceux-ci à un niveau plus local, où l’organisation d’une véritable démocratie serait plus plausible.

La commune de Paris, l’Espagne de ’36 et le Chilli d’Allende sont des exemples attestant de ce que de telles expériences sont possibles. Cependant, il est clair que ces politiques touchent directement les intérêts de la bourgeoisie. Et l’histoire nous a déjà montré à maintes reprises comment celle-ci réagissait : écrasement de la Commune dans le sang, dictature de Franco pour l’Espagne de ’39 et de Pinochet pour le Chilli.

Du fait de ces expériences historiques et de ce que l’organisation du pouvoir, dans une économie où les moyens de production sont privés, où une infime minorité décide du sort de millions de travailleurs en fonction de ses propres intérêts, nous objecterons que c’est le système capitaliste qui fonctionne de manière autoritaire. Ainsi, à l’inverse du capitalisme, où le pouvoir se concentre de plus en plus et où le politique se soumet à la volonté de quelques-uns, le communisme veut étendre et approfondir la démocratie tant au niveau politique qu’au niveau économique.

PEV : Je ne pense pas que la distinction entre la propriété privée et collective des moyens de production permette de distinguer la gauche de la droite. La question demeure ouverte, faute d’expériences historiques suffisantes, de savoir lequel du capitalisme (entendu strictement comme propriété privée des moyens de production) ou du socialisme (propriété collective) est le plus susceptible de réaliser la justice sociale. Il se peut qu’il soit contre-productif d’émettre une objection de principe vis-à-vis de la propriété privée. Ce qui compte, en effet, c’est le résultat, en termes de redistribution, de santé et d’estime de soi des individus. L’avantage considérable de la propriété collective, c’est que les individus et entreprises n’ont pas l’impression permanente d’être injustement violés dans leur droit de propriété par les taxes, comme ils le sont dans la propriété privée. Il y a deux inconvénients majeurs, cependant. 1) La concentration du pouvoir politique dans les mains des chefs d’État, plutôt que la dilution de celui-ci. Ici, c’est l’expérience du socialisme réel qui amène la méfiance. 2) La transition de nos sociétés vers la propriété collective impliquerait des expropriations massives qui risquent de dresser les anciens propriétaires contre l’État. Je trouve peu plausible d’opérer cette transition démocratiquement ; et si elle se fait par la force, je doute qu’on puisse revenir à une démocratie, par la suite, sans que les individus revendiquent la propriété privée.

Il existe cependant une solution médiane. La propriété serait privée, mais l’État encouragerait (fiscalement, notamment) les coopératives et autres entreprises au fonctionnement démocratique, afin que les employés soient impliqués dans la gestion des entreprises. Cela stimulerait le sens de la responsabilité individuelle, protégerait les droits des travailleurs et réduirait l’emprise du capital sur le travail.

NSH : Du point de vue économique, ce qu’il faudra, c’est une batterie de propositions de transition d’un système productiviste et d’accumulations de richesses à un système non productiviste, dont l’objectif ne serait pas la seule croissance du P.I.B, qui prendrait en compte les limites de la biosphère, et qui assurerait à tous les individus une dignité économique. Cela passera donc par une réduction des inégalités au sein des pays riches, mais également entre les nations du monde. Le système économique ne peut avoir pour objectif premier de mettre individus et peuples dans une compétition où le classement déterminerait le niveau de vie. Des mesures innovantes décourageront, puis supprimeront, l’économie irréelle. Sur ces bases, l’adaptation de l’économie réelle aux besoins réels et vitaux pourra se faire. L’objectif politique est donc de réduire le secteur financier à ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un outil au service de la prospérité. Par ailleurs, le progrès technique, source d’augmentation de la productivité actuelle, devra être poursuivi et couplé avec une réduction du temps de travail, sans perte de salaire. La semaine de 35 heures est loin de constituer une hérésie, à condition d’être appliquée avec clairvoyance [3].

Anaïs Misson. Bruxelles, 2011.

Quelle réponse apporter à la mondialisation ?

NSH : Démocratiquement, nos sociétés ont tout à gagner de l’émergence d’une pensée politique différente. Les mouvements récents comme les Indignés de la Puerta del Sol, ou Occupy Wall Street, ont montré qu’il existe des modes de délibération différents, au niveau local. Le monde économique étant cependant devenu globalisé, l’articulation entre local et global doit être pensée de manière à faire participer un maximum le citoyen aux problématiques qui influencent sa vie directement (mobilité, énergie, éducation, culture par exemple) tout en lui donnant le pouvoir de déléguer à un niveau plus élevé le soin d’articuler ces problématiques à l’échelle supranationale. L’opération est donc double : 1) responsabiliser le citoyen en passant de l’homo oeconomicus à l’homo eruditus, consacrant des êtres humains conscientisés, maîtres de leur pouvoir démocratique, et ayant une égale possibilité de participer à l’institution de la société [4] ; 2) veiller aussi à ce que l’échelle globale, contrairement à la situation actuelle, soit réellement contrôlée par ces mêmes citoyens. Il n’y a pas de décisions neutres, en économie, qui puissent être laissées à l’abandon des technocrates, que ce soit à la Banque centrale européenne ou au FMI.

PEV : La science économique est née comme un outil au service du politique et doit le redevenir. Pour ce faire, nous n’avons sans doute pas d’autre choix que de « rattraper » politiquement la mondialisation économique, qui a peu à peu défait tous les liens noués à l’échelle des États nations. Il nous faut dès lors faire le pari de l’Europe, de l’ONU, et autres organisations supranationales en les dotant d’un pouvoir politique légitimé démocratiquement (alors, seulement, elles devront rendre des comptes aux citoyens). Ensuite, articuler les différents niveaux (global, régional, national, provincial, communal) en délégant aux niveaux locaux le maximum qui puisse en même temps permettre de préserver, au niveau global, les droits fondamentaux, la solidarité, et l’équilibre écologique. Alors, seulement, nous pourrons concevoir une décentralisation équitable, une forme de démondialisation [5] qui, tout en resituant tous les échanges économiques qui peuvent l’être au niveau local, en revalorisant les liens communautaires et en préservant la diversité culturelle, satisfasse les exigences fondamentales de l’égal respect de chaque individu humain. Voilà ce que nous nous devons les uns aux autres au-delà des nations.

Gregory De Muylder                     Nabil Sheikh Hassan                    Pierre-Etienne Vandamme

* Les propos ici défendus n’engagent que les individus et non les associations auxquelles ils se trouvent ou pourraient se trouver liés.


[1] Il faut distinguer le libéralisme politique (qui défend la priorité des droits individuels et la neutralité de l’État) du libéralisme économique (qui défend la liberté de marché et l’intervention minimale de l’État).

[2] Cf. John Rawls, Théorie de la justice [1971] et Libéralisme politique [1993], ainsi que Ronald Dworkin, Une question de principe [1996].

[3] Lire le dossier du magasine Politique, n°67, « Temps de travail, temps de vie », consacré à ce sujet.

[4] Cornélius Castoriadis appelle cela « le projet d’autonomie individuelle et collective ». Pour une bonne introduction à cet auteur, lire Une société à la dérive [2005].

[5] Cf. Walden Bello, La démondialisation [2002].

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