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5 - La prospection, 5 - Varia, Cinéma

L’Amérique au désert – Meek’s Cutoff, de Kelly Reichardt

L’Amérique au désert

Meek’s Cutoff (La Dernière Piste), de Kelly Reichardt (2010)

Quatre longs métrages auront suffi à l’américaine Kelly Reichardt pour imposer sa manière : son cinéma parle peu, il épure, dépouille et minimalise – tant les situations que les personnages. Et s’il cisèle ainsi ses temps morts et polit ses non-dits, c’est pour qu’affleure, dans la rétention systématique à laquelle il s’astreint, une forme d’évidence indescriptible ; la force de son propos, il la puise dans l’extrême pudeur d’images qui, toujours, bien campées dans l’air du temps, suggèrent l’essentiel et se refusent à lui donner forme arrêtée (ni démonstration de morale autoritaire, ni dénonciation). On y entend entre autres, comme en sourdine, sur le mode de l’allusion, les ravages du libéralisme contemporain, la séparation des êtres, l’incommunicabilité, l’exclusion et la mise au ban, la perte de repères.

1845, aux premiers temps de l’Oregon Trail. Ils sont huit – un enfant, trois couples, et l’homme qui les guide, Stephen Meek ; leur objectif : atteindre les terres fertiles de la Willamette Valley et s’y établir. Ils ne le savent pas encore, mais cette rivière qu’ils traversent marque leur entrée dans le Haut désert de l’Oregon, le « pays des steppes et des pièges, pays de la sécheresse et de l’ombre mortelle, pays où nul ne passe, où personne ne réside » (Jérémie 2, 6). Les chevaux ont à peine l’encolure mouillée mais les bouvillons, eux, doivent tendre le museau vers la blancheur du ciel pour respirer encore. On mène les chariots bâchés sur l’autre rive, où la lente procession se poursuivra jusqu’au couchant. En attendant, c’est la cérémonieuse litanie du quotidien : on s’en va puiser l’eau au torrent, on récure les plats, on obtient du soleil qu’il assèche les vêtements trempés – et à disparaître ainsi lentement dans leurs gestes, les hommes semblent des prêtres, de pauvres prêtres célébrant, ridiculement petits, et dont les prières murmurées se perdraient dans le lointain.

L’aube les tire d’un sommeil gommeux, et aussitôt c’est l’ardeur d’opale du soleil et le lamento grinçant des chariots, c’est le halètement de vieillard phtisique des bouvillons et le cliquetis des harnais qui leur écorchent l’échine, c’est le chuintement du vent qui érode les êtres et les dissipe dans l’immensité. Il n’y a rien ici – de loin en loin un amas de broussailles, agropyre à épi, tussack, castilléjie, tellement sec et hérissé qu’à s’en repaître les mules mettent à nu leurs gencives. À la nuit tombante, dans la lumière qui décline, l’horizon se tend comme le fil d’un rasoir, net, amputant la terre de son ciel, et les femmes vont par les plaines sous les incendies tranquilles du crépuscule, elles ramassent du petit bois pour le feu, trois taches de couleur, trois rais de lumière dans l’obscurité qui vient – et à bien tendre l’oreille on entendrait presque l’angélus du soir tomber sur ce tableau qu’on dirait de Millet et surprendre les glaneuses exténuées pour faire fleurir sur leurs lèvres un Ave Maria chevrotant.

Meek dit connaître un raccourci ; mais on sait l’homme bravache. Se pourrait-il qu’il en sache moins sur la région qu’il ne le prétend ? Que derrière ses boniments se dissimule une triste incompétence ? Sourdement, à la lueur diffuse d’une lanterne ou d’un feu de camp, le doute ronge les consciences : et si le pays ruisselant de lait et de miel qu’on leur a chanté n’était qu’un mirage, une fausse promesse ? L’air s’est tari à présent, et il écorche les gosiers, et le sol crevassé se délite comme la mue d’un crotale ; emportée par la bourrasque, la poussière s’élève en impossibles volutes. Les paroles sont rares et précieuses ; et dans la bouche des pionniers, le moindre chuchotement prend soudain des allures d’oraison sublime. Décidément, cette atmosphère de recueillement, cette retenue pleine de dévotion laissent filtrer quelque chose du suspens brûlant qui précède les naissances.

G.O’Keeffe, Evening Star VII

Bientôt l’eau vient à manquer. Sans un mot, on partage les ultimes réserves – et les bêtes boiront comme nous : car « le sort des fils d’Adam, c’est le sort de la bête, […] ils ont tous un souffle identique : la supériorité de l’homme sur la bête est nulle, car tout est vanité » (Ecclésiaste 3, 19). À cet instant sans doute faudrait-il faire corps avec le monde, se reconnaître poussière dans la poussière et s’abandonner ; mais ces argonautes égarés s’entêtent, et au mutisme d’une terre aride opposent leur persévérance. Et l’Ouest se conquiert ainsi : ni folle cavalcade vers le Pacifique, ni entreprise méthodique réglée par une certitude d’hallucinés – on avance lentement, à l’aveuglette, un convoi d’ombres, une caravane de silhouettes fragiles progressant pouce par pouce, avec dans leur foulée la piété résolue des bâtisseurs.

Alors le sort choisit de s’incarner et de mettre à l’épreuve la ferveur circonspecte des colons : d’abord ce lac, dont l’eau s’avère alcaline, donc imbuvable ; puis ces pépites d’or qu’il faut abandonner, faute de pouvoir les emporter ; enfin et surtout cet Indien qui surgit de nulle part, comme né de l’horizon. Sa peau est cuivrée et tannée ainsi que le cuir, et il porte une cicatrice à l’épaule gauche, et sa présence insondable ne dialogue qu’avec la lune. Faut-il s’en remettre à lui ? Sa langue déroute, c’est un Cayuse, un sauvage sans bagage, un pécheur allant presque nu sous le soleil de la Providence, mais il meurt lui aussi, il meurt de soif et cherche son chemin, comme un pionnier égaré, et il foule le même sol que nous tous. À la nuit, au vent, il adresse de longs soliloques qui pleurent Dieu sait quelle perte, mais qui invoquent une autre réalité et dessinent au monde une inquiétante doublure – on s’y heurte, on s’y confronte dans l’irrésolution : il y a la fascination, le magnétisme de l’inintelligible bien sûr, mais surtout, à évoluer dans l’inconnu, la hantise du guet-apens et le sentiment de sa propre vulnérabilité.

Dans le sillage de l’Indien, une floraison de signes qui déconcertent : que faire ? Assurément, renoncer à les interpréter. Mais faut-il craindre ou embrasser ce destin au visage d’étranger ? Promet-il l’eau ou le sang ? De toute façon, à quoi bon parler encore pour soi ? C’est à la solidarité et aux calculs communautaires que condamnent l’exode et le désert : non plus la voix des individus, mais celle d’une microsociété hantée par les enseignements bibliques et l’exigence de justice, le brouillon d’une Amérique idéale qui romprait le pain et ferait du débat démocratique le régulateur de son progrès. C’est décidé, on suivra l’Indien, et tant pis pour le guide, le groupe a parlé, tant pis pour Meek l’Américain, tant pis pour sa méfiance, son attirail de trappeur et ses instincts de domination.

Soudain un homme s’effondre ; sa chute n’émeut pas, elle n’ébranle rien et le ciel et la terre alentour persistent dans leur être. Alors le sauvage entonne dans sa langue une mélopée funèbre et déjà les grands yeux clairs du mourant ne voient plus, ils se couvrent d’un voile translucide tandis qu’il frissonne et dorénavant il voyagera couché parmi les objets d’avant l’exil, les côtes meurtries par les soubresauts du chariot. Et dans les pas de l’Indien la procession ahurie d’espoir poursuit lentement sa marche.

Matthias De Jonghe

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