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5 - La prospection, 5 - Varia, Arts plastiques

Le réveil comme moment de connaissabilité

 

En regardant les œuvres d’art, le spectateur analyse, observe et se confronte à ce que sont les symptômes de son temps. Identifiés et observés, ces symptômes peuvent fournir les indices permettant d’affronter la contemporanéité qui les entoure. Être en contact avec les œuvres d’art d’aujourd’hui, c’est vouloir regarder en face l’air ténébreux que ce temps nous porte. Ces œuvres servent de traces révélatrices d’une complexité en face de laquelle le contemporain doit ouvrir les yeux pour pouvoir réagir. Il s’agit d’œuvres qui éveillent la pensée, s’opposant fortement aux œuvres à durée limitée qui courtisent le spectateur soumis à l’esthétique séduisante, lui offrant encore une fois le vide plaisir, privé de tout sens. Ces œuvres symptomatiques ne donnent pas à leur public la conviction frivole de faire partie de l’art élitiste, cet art qui nous impressionne davantage par son coût de production ou par la non-accessibilité de son sens. Les institutions d’art persévèrent, toujours plus, à sous-évaluer le raisonnement du spectateur, lui offrant des œuvres sans valeur valable, craignant de poser des questions plus pointues, usant d’un langage peu accessible. Il devient désormais difficile de trouver ces rares œuvres qui existent, non pour être vendues, admirées, ou exposées, mais pour nous interroger sur la nausée profonde qui nous entoure. Les œuvres symptomatiques – les œuvres du réveil – existent seulement grâce au sens de la responsabilité artistique demeurant encore. La responsabilité de nous réveiller, de nous donner les justes moyens de saisir le sens, si insaisissable soit-il, de la réalité perturbée que nous vivons.

Le réveil est ce passage insolite qui nous transporte d’une réalité à l’autre. C’est le passage où notre conscience se mue, se transforme et se reconstruit, prenant une forme encore inconnue. Un lieu sans lieu. Là où se suppriment toutes les règles et se confondent toutes connaissances que l’on a pu avoir avant. Lieu de suspension, ambivalent et inconscient. C’est l’instant critique qui, au moment de sa révélation, rompt le cercle atemporel dans lequel on se trouve endormi. Sa réalisation annihile chaque certitude prédéfinie, nous laissant flotter entre deux connaissances, suspendu et immobile. « Ce n’est pas seulement un espace en tension, dans l’antithèse entre les forces du sommeil et la lucidité de la veille. C’est une sorte de Zwischenwelt, un monde intermédiaire, un interstice qui se dilate et dans lequel tout est possible. » [1]

Dans l’univers des arts visuels, deux artistes comme Ann Veronica Janssens et Francis Alÿs ont touché ce thème à travers quelques unes de leurs œuvres, même si leurs recherches respectives sont assez différentes : Janssens analyse plutôt les illusions d’optique et perceptives suscitées chez le spectateur, alors qu’Alÿs explore le thème du flâneur dans les banlieues mexicaines, avec un intérêt particulier pour les limites et les frontières présentes dans la société contemporaine.

L’installation de Janssens Blue, Red, Yellow de 2001, se présente comme un grand cube fermé qui occupe au sol environ 30m². Dans cet espace hermétique, la perception du spectateur se transforme complètement. Il est en suspens, enveloppé par un brouillard épais, qui ne lui permet pas de voir à plus de 15cm en face de lui. Le seul moyen d’orientation dans cette capsule temporelle est la couleur : partant des couleurs primaires, Janssens a créé un spectre entier. C’est ainsi que l’on marche en cherchant à suivre les couleurs, sans avoir aucune autre vision possible ni conscience de l’espace dans lequel on se trouve. Nous sommes effectivement dans cet état d’éveil. Cet état qui se mue dans une forme ultérieure, inconnue jusqu’au bout, un état presque angoissant, où la connaissance perd tout pouvoir. Enveloppé dans cette non-vision, le spectateur perd le contrôle de lui-même, suspendu dans l’atemporalité présente, oublié dans le fil des heures.

Ann Veronica Janssens, Blue, Red, Yellow (2001)

Ayant perdu la possibilité de prévoir son propre chemin, la sortie reste inconnue. C’est un non-lieu. Et, seulement après avoir trouvé la sortie, il est capable de quitter ces illusions hallucinatoires et de retourner à la quotidienneté de ses propres habitudes. Ces habitudes qui nous font retourner à la réalité connue, là où il n’y a plus ni ambivalences, ni traumatismes de l’éveil.

De son côté, Alÿs, depuis 1999, fait une série de slides colorées, intitulée Sleepers. À travers ces reprises sont présentés des citadins mexicains qui ont renoncé au rôle du citadin actif : ils dorment. Comme s’ils avaient tout mis en suspens à travers leur immobilité, à travers cette négation du temps. Il semble que nul ne bouge, rien n’existe, si ce n’est la renonciation même. Ces dormeurs sont couchés dans des endroits variés – bancs, trottoirs, rues, seuls, en couple ou avec des animaux. Protagonistes anonymes qui semblent aliénés du reste de la communauté. Leur présence est ambivalente – étant présents, ils deviennent absents. Se trouvant dans un état de somnolence, paralysie volontaire, ils deviennent des non-citoyens, après avoir nié leur propre présence. Les Sleepers se sont privés de la mémoire actuelle à travers le sommeil infini.

Francis Alÿs, Sleepers 2 (1999-2006)

Dans l’œuvre d’Alÿs, on n’arrive jamais à l’acte de réveil. On l’attend, mais on n’y arrive pas. Comme s’il était dangereux de l’atteindre pour de vrai. L’artiste ne réveille jamais les protagonistes. Mais pourquoi ? Peut être parce que le moment de sa réalisation est assimilé à un sentiment plus terrifiant. C’est là où, encore une fois, nous nous rendons compte de notre être et de notre conscience. Ce retour à l’habitude n’est possible que par petites bouchées, en assemblant lentement l’image que l’on a devant soi.

Le réveil n’intéresse pas seulement les arts visuels. Les questions qui circulent autour de ce thème inépuisable sont souvent présentes dans la littérature. Franz Kafka et Marcel Proust sont peut-être les auteurs qui lui ont donné plus que tout autre une place considérable à travers leur philosophie et éthique de l’art. Par le réveil commence l’histoire célèbre de Kafka, La Métamorphose :

En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.

« Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine, juste un peu trop petite, était là tranquille entre les quatre murs qu’il connaissait bien. [2]

Le personnage principal, Gregor Samsa, se trouve complètement changé, transformé en un insecte monstrueux après s’être endormi sur les livres qu’il lisait. Tout ce qu’il connaissait étant resté intact, alors que lui s’avère irrémédiablement changé. C’est ainsi que commence, avec le réveil, une agonie de la métamorphose. Désormais, le vrai poids de la société peut se faire sentir. Gregor Samsa n’est pas le seul personnage qui se fait dévorer par cette spirale du réveil. Dans Le Procès aussi, Josef K., après un réveil difficile, se trouve entouré des policiers qui l’observaient tandis qu’il était en train de dormir. Aussitôt, il est arrêté sans en connaître la cause.

Proust, quant à lui, parle plutôt du réveil comme d’un état qui se rapproche de la condition animale. Dans le réveil, on est privé de souvenirs, au seuil de l’amnésie. Privé de cette mémoire, l’individu n’a plus de passé, plus d’histoire, il est dénué de tout souvenir. Le réveil ne fait pas seulement ignorer où l’on se trouve, mais également qui l’on est. Cet état de simplicité primitive qui pourrait exister seulement au fond d’un animal, continuera jusqu’à ce que les souvenirs ne retournent à lui : « comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi. » [3] Pour Proust, ce sont les souvenirs qui le font sortir de cet état amnésique du réveil. Ce sont eux qui restituent la conscience et l’identité personnelle.

Que se passe-t-il, à l’inverse, quand nous n’avons pas la possibilité de nous raccrocher à quelque chose qui soit familier et qui puisse nous porter hors de cet état d’inconscience ? Si le réveil final n’arrive jamais ? Dans l’histoire du Marin Perdu, le neurologue Oliver Sacks parle d’une personne atteinte d’une grave amnésie. « Il est pour ainsi dire prisonnier d’un moment unique de son existence, entouré d’un fossé, d’un hiatus d’oubli… C’est un homme sans passé (ni avenir), enlisé dans un moment constamment changeant, vide de sens. » [4] Dans un autre cas, une femme décrit l’état de son mari, comparant ses rares moments de lucidité comme s’ils étaient des réveils, en les opposant aux périodes beaucoup plus longues, où le réveil n’arrive jamais à l’état de veille. « C’était comme si chaque instant d’attention fut le premier, fut l’éveil. Clive avait l’impression d’être constamment ré-immergé au moment de l’inconscience, parce que dans son esprit, il ne trouvait aucune preuve d’avoir jamais été conscient auparavant… “Je n’ai pas entendu, vu ou touché quoi que ce soit, ni sentit d’odeurs. C’est comme être mort”. » [5]

Le réveil est une tension. C’est notre état, aujourd’hui : l’état d’arrêt. Walter Benjamin parle de dialectique paradoxale, là où les choses se tendent sous la pression, où s’exprime une tension qui les tient opposées et suspendues, les empêchant de se résoudre. Cette tension n’existe pas seulement parce que dans l’instant du réveil les choses passées et présentes se côtoient simultanément dans notre conscience. Mais parce que ce moment, cette antithèse entre rêve et veille, est un risque. En lui, il n’y a aucune certitude ni stabilité qui permettent de fixer le sens.

Nataša Vasiljević

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[1] F.Rella, Scritture estreme: Proust e Kafka, Feltrinelli, Milano, 2005, p.17.

[2] F. Kafka, La Métamorphose, …

[3] M. Proust, A la recherche du temps perdu: du côté de chez Swann, …

[4] O.Sacks, L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Editions du Seuil, Paris, 1990, p.48.

[5] O.Sacks, Musicofilia, Adelphi, Milano, 2010, p.243.

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