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5 - La prospection, 5 - Varia, Arts plastiques

BANKSY (2ème partie) – Le street art intègre l’art contemporain

[La première partie de cet article introduisait à la discipline du street art, à travers l’oeuvre de Banksy]

Depuis une dizaine d’années le street art a intégré les galeries d’art, musées, et collections d’amateurs d’art. Mais comment une pratique qui a pris sa source dans la rue, en opposition avec les circuits classiques de l’art, a-t-elle aussi rapidement acquis le statut d’art contemporain? Petite histoire de ce mouvement artistique.

D’où vient le street art ?

Le street art [1] est un phénomène large, regroupant des pratiques de rue aussi diverses que le graffiti, le pochoir, l’affichage, l’installation, etc. Il faut retourner au New-York des années 1980 pour trouver une origine perceptible de ce mouvement, avec les taggeurs qui écrivaient leurs noms avec de grandes lettres multicolores dans le plus d’endroits possibles, ainsi qu’avec Basquiat, peintre de renommée mondiale ayant travaillé avec Andy Warhol et s’étant d’abord fait connaître par les phrases poétiques qu’il écrivait en blanc dans les rues de la ville.

Ces pratiques marginales empruntées par ceux qui n’avaient pas accès aux circuits reconnus de l’art se répandirent. D’abord considérées comme de simples actes de vandalisme, elles intéressèrent ensuite certains artistes qui y virent un nouvel espace d’expression, ainsi qu’une transgression nouvelle. Le caractère underground et subversif a certainement attiré de nombreux jeunes artistes en recherche de nouveauté, d’émotion forte et d’engagement.

Le street art prend sa source dans la transgression de l’interdit de s’approprier un lieu public. C’est pourquoi il est l’un des arts les plus politiques en soi.

Il implique tout d’abord une prise de risque, un acte qui engage la personne. Les dangers sont biens réels : représentants de la loi (et la transgression artistique de la loi prend ici un sens radicalement différent que lorsqu’elle ne consiste qu’à transgresser les lois internes de l’art – règles, académisme, marché, ou autre), mais aussi dangers encourus par les artistes qui prennent le risque d’aller placer leurs œuvres dans des endroits hauts perchés, dangers des espaces urbains hostiles à l’homme.

Ensuite, il intervient directement sur l’espace public, lié au vivre-ensemble, donc au politique. Il génère spontanément des images qui viennent contrebalancer les images officielles, légales et protégées que sont la publicité, les enseignes commerciales, et les panneaux de signalisation. Ici, le street art rejoint parfois l’artivisme, même si aucune de ces deux pratiques ne se recouvre totalement l’une l’autre.

Enfin, en raison de son illégalité même, le street art est un art éphémère : les œuvres sont offertes à la ville et à ses habitants : ceux-ci en disposent comme ils le souhaitent – souvent, ils les détruisent.

Que devient le street art aujourd’hui ?

L’arrivée d’internet et sa capacité d’archivage et de communication a changé la donne dans le monde du street art. Les années 2000 auront vu l’explosion de cet art jeune et plein d’énergie. Les artistes ont pu se rencontrer, voir les œuvres les uns des autres, affiner leurs pratiques, et recevoir une publicité qui encouragea de nouveaux artistes à créer dans la rue.

Cette effervescence liée au besoin de plus en plus fort de contrecarrer une des caractéristiques essentielles de cette pratique, sa très courte durée de vie, ont permis au marché de l’art de se rapprocher du street art.

En une dizaine d’année, le street art a en effet connu un mouvement de légitimation fulgurant. Pour s’en convaincre, il suffit de voir qu’à Sao Paulo, alors qu’en 2008 une cinquantaine de pichadores envahissaient littéralement la Biennale d’art contemporain pour protester contre la commercialisation de l’art, deux biennales furent ensuite consacrées aux street art en 2009 et 2010 : la Street Art Biennale et la Graffiti Fine Art Biennale [2].

Même, le street art commence à se légaliser : à Bristol, où Banksy a fait ses débuts et officie encore aujourd’hui, alors qu’on avait effacé « par erreur » une œuvre de Banksy, la mairie s’est insurgée et a proposé l’idée de sauvegarder les œuvres de plus grands street artists [3]. Mais si le street art devient légal, la question qui se pose est celle de savoir ce qui distinguera les artistes et les œuvres légitimes de ceux qui ne le sont pas.

Le street art est d’ailleurs couvert aujourd’hui par de nombreux magazines, articles, livres, études en tout genre. Les galeries de street art se sont multipliées, les collectionneurs connaissent le mouvement, et nombreux sont les street artists qui ont une cote sur le marché de l’art. Le street art s’institutionnalise donc perceptiblement. Et le mouvement voit apparaître certains débats. Les graffeurs d’avant la médiatisation sont divisés entre ceux qui en ont profité et dont les œuvres font maintenant partie du marché de l’art et ceux qui veulent rester fidèles à l’esprit des débuts et demeurer à l’écart des circuits institutionnels. Pour les plus jeunes, le choix est différent puisqu’aucun d’eux ne peut ignorer que la question « faut-il vendre ou non? » se posera.

Pourquoi le street art s’entend-il si bien avec l’art contemporain ?

Tous les mouvements artistiques que nous connaissons par l’histoire de l’art ont connu un processus de légitimation plus ou moins grand. Le cas du street art nous permet d’observer un tel processus en temps réel. À travers une approche rapide de ce qu’est l’art contemporain, nous verrons comment le street art a intégré la sphère des arts légitimes et les conséquences que ce processus implique pour cette pratique.

L’art contemporain est une notion complexe qui ne cesse de vouloir échapper aux tentatives de définition. Néanmoins, on peut, avec Marc Jimenez [4], signaler certains paramètres récurrents. On parle d’art contemporain lorsqu’une pratique n’appartient à aucun courant artistique moderne, lorsqu’il y a renouvellement, appropriation ou hybridation des matériaux, formes, styles et procédés sans souci de hiérarchisation, lorsqu’une recherche de la nouveauté, voire de la provocation se fait sentir, ainsi qu’une implication dans la vie quotidienne ou dans l’espace public, et enfin lorsque l’œuvre fait appel à la capacité de réflexion, de jugement et même d’ennui du spectateur. Les artistes contemporains, des individus polyvalents et flexibles dans leurs pratiques, se définissent aussi par la reconnaissance internationale qu’ils ont du monde de l’art, leur associant une position et une cote sur le marché de l’art.

Le street art pouvait facilement s’intégrer aux pratiques de l’art contemporain. En tant que pratique jeune, il constitue une nouveauté : un paramètre toujours vendeur. Son implication dans l’espace public le rapproche des happenings et installations dont raffolent les artistes contemporains, avec en prime une prise de risque et un engagement politique qui lui donnent un caractère subversif que recherchent les artistes, parfois même désespérément. Graveurs, dessinateurs, étudiants des académies des Beaux-Arts et autres prétendants de tout acabit s’intéressent au street art et aux possibilités que son caractère subversif offrait : celui-ci fut exploité bien au-delà du graffiti. Les œuvres d’art contemporain gagnèrent en variété dès qu’ils acceptèrent en leur sein l’idée de vandalisme.

Pourtant, la durée de vie des œuvres du street art et la gratuité de ce denier auraient pu gêner son intégration, sinon à l’art contemporain, du moins au marché de l’art. En prenant le parti de conserver ce qui est éphémère, les galeries, musées et collectionneurs ont pu donner une valeur (commerciale) aux œuvres.

Mais avec le processus de légitimation qui accompagne nécessairement la conservation et la circulation des œuvres, la marginalité de cette pratique s’amenuise, et par conséquent, son potentiel subversif, ainsi que la prise de risque qu’elle impliquait à l’origine. Le street art est pris dans le problème récurrent de la transgression devenue norme : d’où un phénomène typique de surenchère, éternelle recherche d’originalité liée à l’envie de marquer un grand coup.

On peut dire que le street art se retrouve aujourd’hui dans une position conflictuelle et contradictoire : entre institutionnalisation et résistance, les praticiens sont amenés à choisir leur voie et à se réinventer.

Si l’on écrivait l’histoire du street art (on n’en est, heureusement, pas encore là), Banksy serait sans aucun doute un représentant majeur. Son exposition, Barely Legal, inaugurée en septembre 2006 à Los Angeles, servira de point de repère pour situer l’arrivée au grand jour d’une pratique jusque-là marginalisée. Grâce à un savant mélange de controverse et de médiatisation (présence de célébrités et d’un éléphant peint), Banksy a créé un évènement forçant le monde de l’art à s’intéresser au street art, emmenant les collectionneurs et le marché dans l’arène.

Banksy est en effet le premier à avoir saisi le potentiel que le street art pouvait développer au sein de l’art contemporain et à l’avoir exploité avec brio. Il est celui qui a intégré les critères  esthétiques de l’art contemporain à cette pratique : en créant des œuvres lisibles par le milieu de l’art mais dans la rue, il s’est distingué des autres street artists et a fait du street art un art pouvant prétendre à la légitimité, prêt à envahir l’art contemporain. [5]

Pourquoi Banksy est il un véritable artiste contemporain ?

Pour certains, en mélangeant les pratiques du street art et de l’art contemporain, en vendant ses œuvres et en jouant avec le marché de l’art, Banksy trahit en quelque sorte l’esprit d’anonymat et de gratuité qui prévalait aux origines de cette pratique. Pour d’autres, il est l’artiste contemporain issu du street art et ayant porté cette pratique à un degré de maitrise et de légitimation qu’elle n’avait jamais connu auparavant.

Banksy joue en effet des règles du monde de l’art : il joue des médias, de l’évènement  du marché de l’art, tout en continuant à les critiquer. Mais Banksy maitrise trop bien ces éléments pour que les marginaux à l’origine du mouvement puissent se reconnaître en lui. Il mobilise des moyens bien plus importants (équipes internationales, médiatisation, argent…) que les street artists originels (il ressemble en fait beaucoup plus à Mr Brainwash que le film Exit through the gift shop voudrait nous le laisser entendre). Il réunit finalement toutes les caractéristiques de l’artiste contemporain que nous avions énoncées plus haut, tout en s’encrant dans la pratique du street art.

Ses œuvres et ses actions sont une critique sociale et politique de notre temps, toujours effectuée avec ironie et ambiguïté. L’ambiguïté est d’ailleurs une de ses marques de fabrique : il suffit de se pencher sur son film ou sur son rapport avec le marché de l’art, qu’il ridiculise en l’utilisant autant qu’il se discrédite en y participant (difficile de trouver un vainqueur dans cette lutte : l’histoire nous le dira peut-être). Ambiguïté et ironie donc, qui sont des valeurs constitutives de l’ère postmoderne, liées au scepticisme, voire au cynisme ambiant. Seules comptent la manière et l’attitude : peu importent les conséquences. D’où un goût prononcé pour le détournement et le clin d’œil, toute sorte de signe à l’intérieur d’un monde de signes.

Chacun des coups de Banksy est décuplé par une combinaison simple mais ingénieuse de signes : la transformation d’un acte de vandalisme en événement médiatique international effectuée par le choix d’un mur : celui de Ghaza, ou un documentaire sur un street artist (Mr Brainwash) qui devient l’histoire du street art et de sa rencontre avec le milieu de l’art contemporain, ridiculisant l’art contemporain et ceux qui le prennent sérieusement.

En ce sens, Banksy atteint une dimension que le street art originel ne cherchait pas, se contentant de l’acte politique de base qui consistait à se réapproprier l’espace public.

Que deviendra le street art ?

Banksy représente donc le mariage d’une pratique marginale et des valeurs et moyens de l’art contemporain. Avec une pointe de ressentiment, certains diront qu’il est l’appropriation postmoderne, éduquée, blanche, c’est-à-dire dominante, de la forme populaire qu’était le street art. Mais ce type d’appropriation, de légitimation, est récurrente en art.

Alors que le street art se fait rattraper par l’institutionnalisation et le marché de l’art, il lui faudra utiliser toutes ses ressources pour se renouveler ou trouver un nouveau moyen de se jouer de ceux qu’il semble désigner comme ses ennemis. Cela donnera peut-être naissance à un nouvel artiste majeur, tandis que les pratiques amateurs vont se répandre et se dépolitiser, jusqu’à ce qu’une nouvelle nécessité politique réinvestisse la pratique et la transforme… en autre chose.

Joachim Soudan

[Retrouvez ici la première partie de cet article, écrite par Jonathan Galoppin]

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[1] Ce n’est d’ailleurs qu’un terme générique imposé de l’extérieur et dans lequel les praticiens ne se reconnaissent pas nécessairement.

[2] http://jungledrumsonline.com/articles/sao-paulo-the-worlds-street-art-capital/

[3] http://www.fatcap.org/article/bristol-conservatrice.html

[4] Jimenez Marc, La querelle de l’art contemporain, Gallimard, 2005, pp. 152-153.

[5] Après lui, on peut s’arrêter sur Mr Brainwash et son entreprise folle, ré-exploitant les leçons de cette première expérience. En s’appuyant sur la médiatisation du mouvement, sur la reconnaissance des pairs (càd la légitimation que lui ont procuré les commentaires rendus publics de Banksy et Shepard Fairy, un autre artiste reconnu), sur le mythe de l’originalité (et la promesse d’offrir des œuvres absolument originales, càd pleines de taches de peintures appliquées au hasard), ainsi que sur l’apparence d’une valeur marchande (et des prix ahurissants appliqués arbitrairement et personnellement aux œuvres). Pour légitimer sa pratique, Mr Brainwash, alors qu’il est dénué de toute expérience artistique, se compare à Damien Hirst (un artiste contemporain faisant appel à une armée d’artisan), confinant son rôle d’artiste à celui de trouver des idées et de les faire réaliser, tel un producteur. MBW est un phénomène à lui tout seul, ridiculisant à la fois le milieu de l’art contemporain et du street art.

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  1. Pingback: Banksy (partie I) – Quelques notes sur le street art « Projections - décembre 5, 2012

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