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5 - Dossier, 5 - La prospection, Idées

Le futur du passé

Cet article propose ce que l’on pourrait appeler une libre intuition sur le « futur du passé », c’est-à-dire sur les visions du futur qui ont émaillé nos présents successifs. En bref, ceci est une longue boutade sur le fantasme scientifique d’un avenir entièrement prédictible, observé à partir de quelques extraits significatifs tout droit sortis du passé.

Contre-utopie_Modern Mechanix and Inventions magazine (Juillet 1935) (1)

Le futur passionne les hommes – et quoi de plus normal après tout ? Il représente pour certains des peurs, pour d’autres une espérance ; pour ceux-ci : des doutes, pour ceux-là : des certitudes. L’intérêt d’une réflexion sur les futurs du passé n’est pas forcément où on l’attend : étude du passé autant que du présent, il en devient une révélation subtile d’un zeitgeist. En effet, les essais de prospective n’en disent pas tant sur le futur lui-même que sur le présent qui propose ces visions du futur ; réfléchir à ces « futurs du passé » c’est donc aussi toucher du doigt « l’esprit du temps ».

Dans le cycle Fondation (débuté en 1951) – bien connu des amateurs de science-fiction –, l’écrivain Isaac Asimov, passionné par le futur et professeur de sciences à l’Université de Boston, conçoit une science nouvelle, tout entière dévolue à l’étude du futur. Elle s’appelle la psychohistoire et constitue, plus exactement, une « branche des mathématiques qui traite des réactions des ensembles humains en face de phénomènes sociaux et économiques constants », ensemble humain assez important pour que l’on puisse valablement lui appliquer la méthode statistique. En combinant l’histoire, la sociologie et les mathématiques, Asimov représente ainsi, en 1951, le fantasme scientifique ultime : celui de prédire scientifiquement l’avenir. Un rêve fou, sans doute, mais que caresseront pourtant nombre de (véritables et prétendus) « scientifiques » au cours du xxe siècle.

Aujourd’hui, deux termes un peu flous demeurent en concurrence pour revêtir l’idée de prédiction de l’avenir : « prospective » et « futurologie ». Impossible de rentrer dans les considérations lexicologiques tant les 40 dernières années ont vu naître de divergences dans l’utilisation de ces termes. Quoi qu’il en soit, ces deux termes recouvrent la même prétention à prévoir scientifiquement le futur de l’humanité. Voyons maintenant ce que donne concrètement la prospective à travers quelques extraits d’une interview de Herman Kahn, éminent futurologue américain, datant des années 70. Laissons donc au spécialiste le soin de prévoir le futur proche :

Comment sera donc le proche avenir ?

[…] Les deux prochaines décennies seront les plus importantes de toute l’histoire de l’humanité. Elles marqueront le passage de la pauvreté à la richesse. […] Tout le monde pourra avoir une automobile, une piscine, jouir de parcs de loisirs. [2]

Loin de nous l’idée de nous moquer d’un éminent scientifique, doté, soulignons-le, « d’une solide formation de physicien, ayant fait des études mathématiques, sociologiques et historiques très poussées » [3]. Mais remarquons tout de même que la réflexion prospective aurait pu se faire plus pertinente, malgré notre évidente mauvaise foi à trouver l’extrait le plus significatif pour notre démonstration. Mais passons à quelque chose de plus sérieux – car il y a beaucoup plus sérieux : le conflit latent entre prospective et valeur. En effet, toute prospective se fait, de facto, axiologique, charriant malgré elle [4] des conceptions culturelles – et sous-tendant, ainsi voilées, des conceptions morales. Revenons donc à Herman Kahn, notre éminent spécialiste :

Si l’on fait des études prospectives, ne deviendra-t-il pas nécessaire de décider du genre de société qu’on prétend établir ?

Certes. Il existe essentiellement deux types d’organisations sociales idéales : la société de nature postindustrielle et la société néo-malthusienne. La première s’appuie sur le développement qu’elle recherche par tous les moyens techniques et économiques à sa portée ; pour la seconde, il s’agit de vivre de ses revenus et d’épuiser les ressources obtenues par les générations précédentes […]. [5]

Inutile de démonter son discours, le professeur Kahn s’enfonce tout seul : l’intérêt de cet extrait n’est que de pointer l’intuition qui nous animait, à savoir que la prospective en dit plus long sur l’époque qui l’énonce que sur la société qu’elle prétend anticiper. Kahn nous propose un choix simple : croître ou mourir. Refuser le Progrès, c’est être irresponsable : voilà ce qu’il nous dit en substance, caché derrière ses concepts savamment obscurs. La réponse est encore plus abjecte au vu de la question posée, soulignant justement l’un des dangers majeurs de la prospective : la confusion entre les convictions prédéterminées du chercheur et ses prédictions scientifiques prétendument neutres. Les exemples auraient pu être pléthoriques : les ouvrages de prospection sont nombreux et les prédictions erronées presque aussi abondantes ; la démonstration par l’absurde, pourtant, suffit.

Contre-utopie_Popular electronics (décembre 1958) (1)

Reste qu’à la lecture de quelques vieilles revues américaines aux noms charmants [6], difficile de ne pas sourire devant les images de l’an 2000 : robots domestiques, gyro-car (cf. illustrations) et autres engins improbables se disputent les couvertures criardes et désuètes. Mais rappelons-nous qu’à la même époque, la littérature voyait loin, inventant le futur et apercevant déjà, parfois, ses écueils [7]. En conclusion, la question qui se pose est celle-ci : qui d’Herman Kahn ou d’Isaac Asimov avait vu le plus loin – et le plus juste ? Celui qui voyait poindre la richesse globale sur les nations occidentales entre 1975 et 1995, ou celui qui avait pressenti que l’avenir verrait des scientifiques fantasmer qu’ils pourraient prévoir le futur ?

N’est-ce qu’une boutade ? Sans doute, mais qu’elle amène à penser la frontière entre science et fiction, frontière qui – en littérature du moins – n’aura jamais été plus longue qu’un simple tiret, et le pari sera réussi.

Jonathan Galoppin

 ————————————————————————–

[1] Asimov Isaac, Fondation, Denoël, p. 19 (Folio SF).

[2] Le xxie siècle, Paris, Robert Laffont, 1976, p. 77.

[3] Le xxie siècle, p. 8.

[4] Malgré elle. Car qui aurait l’esprit assez mal tourné pour penser que la prospective aurait un but inavoué – inavouable –, celui d’être une « self-fulfilling prophecy » visant au lavage de cerveau ?

[5] Le xxie siècle, p. 12.

[6] « Modern Mechanix » ou encore, « Popular electronics ».

[7] Cf. notamment, dans ce numéro de Projections, la littérature contre-utopique.

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