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5 - Dossier, 5 - La prospection, Littérature

De la littérature « contre-utopique »

De nombreux romans se font fait l’écho de ce que l’on appelle communément la « contre-utopie » (ou dystopie). Ce concept – quasiment devenu, au cours du XXe siècle, un sous-genre littéraire – se fonde, comme son nom l’indique, sur l’utopie ; il en est son opposé, ou, plus justement sans doute, la mise en lumière de sa part d’ombre – sa révélation. La contre-utopie dévoile donc ce qui se cacherait derrière l’utopie réalisée, sous l’idéal achevé : ses (in)conséquences, son inhumanité. La littérature contre-utopique joue ainsi constamment double-jeu : reprenant les codes de l’utopie, elle les pousse en leur point extrême, découvrant ce point de rupture où les valeurs finissent par se renverser. La devise du « Parti » martelée dans 1984 de George Orwell exprime d’ailleurs ce renversement des valeurs propre à la contre-utopie : « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force » [1]. C’est ainsi par contre-pied que ces récits dévoilent les enjeux – et, partant, les possibles menaces totalitaires – de l’utopie.

Il convient à ce titre de remarquer que c’est le xxe siècle qui aura vu l’essor véritable des récits contre-utopiques, et cela n’est sans doute pas dû au hasard. La raison en est double : premièrement l’époque voit se rapprocher peu à peu l’utopie (ou, plus exactement, ce qui se concevait jusqu’alors comme utopie) au travers d’avancées scientifiques et technologiques majeures, avancées susceptibles de transformer l’être humain dans son rapport à lui-même et aux autres. Deuxièmement, « l’utopie politique » se pense alors au présent, tentant de se réaliser dans les totalitarismes – communisme, nazisme. C’est donc contre cette « utopie » qui s’annonce (et prend peu à peu place) dans le champ du réel, que se créent – se pensent et s’écrivent – les récits contre-utopiques. L’épigraphe du Meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley explicite d’ailleurs – en français dans le texte – cette conception de la contre-utopie : « Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons devant une question bien autrement angoissante : Comment éviter leur réalisation définitive ?… Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d’éviter les utopies et de retourner à une société non utopique moins ‘‘parfaite’’ et plus libre » [2]. Bien sûr, la position d’Huxley n’engage que lui et sa propre littérature, mais révèle néanmoins la suspicion – voire le rejet – qui a pu entourer le concept même d’utopie dans le deuxième tiers du XXe siècle.

Ainsi, l’utopie n’est plus seulement un discours : elle devient une réalité porteuse de craintes à la hauteur des espérances qu’elle nourrit ; une réalité qu’il convient de penser d’urgence. Et c’est sans doute pourquoi la contre-utopie littéraire – urgence à penser – se construit dès lors dans une violente lucidité, excessive sans doute, mais à la mesure des écueils auxquels « l’utopie » doit faire face. L’ambition de la contre-utopie vise donc en premier lieu, nous le voyons, la destruction des mécanismes pervers de l’utopie ; une visée toute didactique, en somme. Mais ce serait dénier le statut proprement littéraire de ces œuvres – à tout le moins des quelques chefs-d’œuvre présentés ci-dessous – que de les réduire à cette seule ambition : Orwell, Huxley et les autres sont avant tout des écrivains, c’est-à-dire des artistes-penseurs, voguant toujours entre création et réflexion, usant de la fiction pour voir loin.

Si les récits contre-utopiques sont nombreux, deux romans anglais se partagent sans doute la palme de la contre-utopie littéraire la plus fameuse : Le meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley et 1984 (1949) de George Orwell. Nous les présentons ci-dessous accompagnés de deux autres récits non moins essentiels, du fait, à la fois de leur importance dans l’histoire littéraire et de leur lucidité toute singulière : Nous autres (1920) de Ievgueni Zamiatine et Fahrenheit 451 (1953) de Ray Bradbury.

Nous autres (1920) de Ievgueni Zamiatine

Nous autres ZamiatineL’importance de ce roman écrit en 1920 par l’écrivain russe Ievgueni Zamiatine est d’abord historique : en effet, il est sans doute la principale source d’inspiration des chefs-d’œuvre de la littérature contre-utopique qui le suivront (dont, évidemment, 1984 et Le meilleur des mondes). Son influence est telle qu’elle semble même avoir déterminé le genre même de la contre-utopie en traçant une voie qui sera désormais difficile à contourner : noirceur, lucidité, récurrence de thèmes (la Raison contre la Liberté, l’amour comme subversion du pouvoir, le « bonheur obligé », pour ne prendre que les exemples les plus évidents). Il serait pourtant injuste que cette importance historique masque l’intérêt singulier de l’œuvre : son originalité bien sûr, dans la description d’un univers tout en surface, froid et transparent ; dans l’omniprésence de cette figure du Bienfaiteur – derrière laquelle vient inévitablement poindre l’ombre du Big Brother d’Orwell ; ou encore dans le travail opéré sur le langage, des noms « mathématisés » (le héros s’appelle D-503). Une originalité qui confine à la prescience dans le cas de Nous autres, tant la justesse de certains propos renvoie aux futures contre-utopies littéraires mais aussi sans doute à notre propre univers social.

L’histoire se déroule dans un futur lointain soumis à un pouvoir étatique unique, que l’on découvre peu à peu au travers du journal intime de « D-503 », le héros-narrateur du roman. Un héros dont le travail consiste à diriger un projet de propagation du Bonheur – forcé, s’il le faut – à l’échelle universelle, fourni grâce à un vaisseau spatial. Convaincu de la supériorité de la société qui l’entoure, société où tout est réglé à l’avance, où les humains vivent dans des cités aux murs de verre permettant leur surveillance constante (et offrant à l’État un contrôle panoptique parfait), D-503 décide d’écrire des notes pour conserver le témoignage d’une société qu’il considère comme absolument parfaite. Mais une rencontre amoureuse – grain de sable qui fera peu à peu dérailler cette machine trop bien huilée – permettra à D-503 d’entrevoir cet autre chose situé en-dehors du cadre que la société avait déjà fixé pour lui.

Le thème principal de l’œuvre est donc assez simple : la science – ou, plus abstraitement, la Raison – en tant qu’élément uniformisateur et déshumanisant. Une Raison qui développe absurdement, selon sa propre logique, un Bonheur pour tous, unique et obligatoire. Un bonheur aliénant qu’il est impossible de concevoir comme tel sans sortir du cadre imposé. Cependant – initiant ainsi le traditionnel dénouement tragique qui clôturera la plupart des contre-utopies littéraires –, la Raison l’emportera, et D-503 se fera finalement avaler par le système. Un livre qui se termine par ces quelques mots du héros – finissant, au fond, comme il a commencé : « J’espère que nous vaincrons ; bien plus, je suis sûr que nous vaincrons, car la raison doit vaincre ».

Le meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley

Brave_New_World_Book_Cover_by_MeifuDans sa « préface nouvelle » écrite en 1946, Huxley exprime très clairement le thème premier de son livre : « [Ce] n’est pas le progrès de la science en tant que tel ; c’est le progrès en tant qu’il affecte les individus humains » (Huxley, Le meilleur des mondes, Plon, 1958, p. 13). Le meilleur des mondes peut ainsi être vu – de manière réductrice, sans doute – comme une critique de la technique réduisant l’humain à un simple moyen, devenu esclave de l’idéal Progrès et ravalé à un objet (utilitaire) au sein de l’utopie scientifique totalitaire. L’État mondial dispose d’ailleurs de sa devise, révélatrice à qui veut la comprendre, trônant sur le « Centre d’Incubation et de Conditionnement de Londres-Central » – lieu symbolisant la mainmise profonde de la technique sur l’être humain, où les êtres humains sont conditionnés dès avant la naissance. Une devise qui est : Communauté, identité, stabilité. Nébuleuse de prime abord – car floue : qu’est-ce que l’identité, la communauté, la stabilité ? –, elle se révèle au cours du récit comme le reflet d’un mécanisme parfaitement rationalisé – déshumanisé.

Plusieurs éléments déterminent ainsi cette « société parfaite » décrite par Huxley : tout d’abord, le contrôle de la natalité en laboratoire et sa finalité eugénique, par le conditionnement des êtres humains à faire partie d’une des cinq grandes catégories de la population, des « Alpha » (l’élite dirigeante, grands et intelligents) aux « Epsilons » (destinés aux travaux pénibles, moins intelligents et de taille réduite), tous conditionnés à être pleinement satisfaits de leur place dans la société. Car, comme l’explique Mr. Foster, Directeur du Centre d’Incubation et de Conditionnement, dès le premier chapitre du Meilleur des mondes : « C’est là qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper » (Huxley, op. cit., p. 50). Un autre élément déterminant dans cette entreprise de bonheur généralisé est l’utilisation constante d’une drogue « parfaite » – le Soma –, apparemment dénuée de tout effet secondaire et permettant aux êtres humains d’oublier leurs angoisses, aussitôt la pilule avalée. Un Bonheur obligé, donc, éteignant toute révolte dans l’œuf, pour ainsi dire.

Le personnage de Bernard Marx, l’un des protagonistes principaux du récit, semble pourtant échapper à ce déterminisme du Bonheur, se révélant comme le pion subversif du jeu – en apparence – parfait de l’État mondial : il refuse le Soma, s’interroge sur les habitudes sociétales et s’intéresse à la Nature (alors que l’être humain est conditionné à la détester dès la prime enfance). Aussi, bien qu’il fasse partie des « Alpha », Bernard est de taille réduite, et de nombreuses personnes pensent même qu’une erreur a dû se glisser dans son processus de conception, tant ses attitudes sont étranges. Sa curiosité l’amènera à rencontrer une communauté de « sauvages » (entendre : vivant hors de l’État mondial et se reproduisant naturellement). Il rencontre ainsi un autre marginal au sein de sa communauté : John, éduqué par sa mère, ancienne habitante de l’État mondial, et admirateur de Shakespeare [3] – littérature censurée dans le monde civilisé. John, après avoir rencontré découvert le monde civilisé, c’est-à-dire après avoir vu tout ce qu’il y a d’inhumain dans cette civilisation du Progrès et avoir rencontré le cynique Administrateur mondial, finira reclus dans un phare, où il se suicidera, dégoûté de lui-même et sans doute, partant, du monde qui l’a engendré.

En conclusion, si la finesse littéraire n’est sans doute pas la qualité première de l’ouvrage, reconnaissons que Huxley, avec les 80 ans qui nous séparent de son récit, avait visé particulièrement juste dans son anticipation technologique, par la place qu’il offre aux avancées chimique (le médicament) et biologique (le contrôle génétique) – avancées effectivement déterminantes pour l’homme du xxie siècle, où ne manque que ce que 1984 aura par la suite pressenti : la société de l’information. En somme, Le meilleur des mondes est donc celui d’un système conçu pour standardiser le produit humain : identité, communauté, stabilité, triple face d’un même dé pipé. Un récit d’où foisonnent de nombreux thèmes majeurs, tout en analysant avec une grande lucidité les rapports croisés entre l’Homme, la Technique et le Bonheur.

1984 (1949) de George Orwell

1984Le roman d’Orwell – faut-il encore le rappeler – présente le Londres de 1984 où Winston Smith, fonctionnaire du Parti unique (« l’angsoc ») prend conscience de l’oppression qu’il subit (et fait subir) et tente dès lors de réaliser son désir de révolte. Publié après la Seconde Guerre mondiale, le roman s’inspire inévitablement du totalitarisme traversant l’époque, en présentant un État où la pensée est confisquée : lobotomisée par la propagande, terrorisée par le contrôle constant de « Big Brother » (cette personnification de l’appareil étatique présente sur tous les murs de la ville au travers des affiches « Big Brother vous regarde »).

Le récit est traversé de nombreux thèmes, creusant toujours un peu plus, avec finesse, les stratagèmes possibles de l’État totalitaire. L’un des exemples les plus intéressants émaillant le livre, est à trouver dans le travail même de Winston Smith : la réécriture de l’Histoire, processus continuel de retouches des journaux, livres, films, affiches, photographies en vue de faire dire au passé ce que le présent veut qu’il dise ; un passé continuellement mis à jour, donc, en vue d’effacer toute trace d’opinions contradictoires ou d’erreurs de jugement émises antérieurement par le Parti. Un passé revu pour coller aux besoins du présent ; comme le dit Winston, « l’Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit » (Orwell, 1984, Gallimard, 2007, p. 58). Une entreprise de falsification de l’Histoire directement dirigée depuis le puissant Ministère – il fallait s’en douter – de la Vérité.

Un autre exemple saisissant se retrouve dans le récit de Winston ainsi que dans un appendice ajouté au livre : il s’agit de la « novlangue », effrayante invention – intuition ? – de George Orwell. En tant que langue officielle de cet univers totalitaire, son but est  « non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales […] des dévots de l’angsoc, mais de rendre impossible tout autre mode de pensée » (cf. appendice, Orwell, 1984, op. cit., p. 395). Entièrement soumise aux décisions étatiques, cette « langue » a ainsi pour but d’empêcher, à terme (2050, selon les estimations du Parti), toute rébellion intellectuelle. En s’attaquant au langage, l’État sape ainsi les bases mêmes de toute critique : pour qu’elle soit possible, il faut en effet d’abord qu’elle soit pensable, c’est-à-dire dicible. Sans formulation critique, comment la subversion pourrait-elle se faire ?

Comme Nous autres,c’est l’histoire d’une révolte avortée (vaine ?) que dépeint cette contre-utopie ; le récit se termine donc, comme un renvoi au livre de Zamiatine, sur la fin tragique de Winston Smith, désormais rééduqué – c’est-à-dire torturé – par le Parti : « Mais il allait bien. Tout allait bien. La lutte était terminée. Il avait remporté la victoire sur lui-même. Il aimait Big Brother. »

Fahrenheit 451 (1953) de Ray Bradbury

Fahrenheit 451451° F : la température à laquelle – selon Bradbury, du moins – le papier se consumerait. Le point de départ de ce récit est simple : dans un futur indéterminé où la lecture a définitivement été bannie de la société, un groupe de pompiers est expressément chargé de brûler l’ensemble des livres qui demeurent lisibles. Guy Montag, l’un de ces pompiers, va pourtant décider un jour de braver les interdits en subtilisant des livres et en les cachant chez lui pour les lire, empêchant ainsi leur destruction. Poussé par son désir de sauver les livres, Montag tentera dès lors de s’opposer à ses anciens collègues. Mais si c’est la lecture – en tant qu’activité intellectuelle, réflexive – qui se situe au cœur de ce récit contre-utopique, Bradbury opère également une critique de la télévision [4]. Il la présente comme le contrepoint de l’objet-livre, abrutissant les masses rivées devant leurs murs devenus des écrans géants. Mais c’est aussi cette « culture de masse » dont la pensée demeure absente, et qui culmine dans un conformisme sociétal absolu, que vise Bradbury ; par l’absurde – cette traque incessante des derniers irréductibles lecteurs –, l’auteur pointe ainsi les travers de la société de son temps, mais aussi et surtout de celle qui s’annonce.

Mais c’est dans les propos du Capitaine Beatty, chef des pompiers incendiaires, que l’on peut sans doute déceler au mieux le véritable thème du livre : « Un livre est un fusil chargé […]. Brûlons-le. Déchargeons l’arme. Battons en brèche l’esprit humain. Qui sait qui pourrait être la cible de l’homme cultivé ? Moi ? Je ne le supporterai pas une minute » (Bradbury, Fahrenheit 451, Denoël, 2000, p. 87). Et si la cible des livres peut être le Capitaine Beatty – principale figure d’autorité traversant le récit –, comment ne pas voir qu’ils se présentent, par l’opportunité qu’ils offrent à l’activité réflexive, comme la source possible d’une subversion du pouvoir ?

Jonathan Galoppin

[Dans ce même dossier, « Pourquoi nous n’aimons plus les utopies » propose un regard tout autre sur les utopies, leur caractère démodé et pourtant vital.]

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[1] Il s’agit, plus exactement, de l’inscription présente sur la construction pyramidale – image de la société que décrit Orwell – du « ministère de la Vérité » (cf. Orwell George, 1984, Paris, Gallimard, 2007, p. 14 [Folio]).

[2] Extrait de l’épigraphe du Meilleur des mondes attribuée à Nicolas Berdiaeff, philosophe russe (dont une partie des œuvres a été écrite en français) du début du xxe siècle.

[3] Clin d’œil au titre original de l’ouvrage : Brave New World, expression extraite d’une tirade de La tempête de Shakespeare ; pour l’anecdote, Le meilleur des mondes est une expression judicieusement tirée de Candide de Voltaire, dont l’histoire peut à bien des égards rappeler le dramatique périple de John, « le Sauvage », à travers le monde civilisé.

[4] C’est, faut-il le rappeler, dans les années 50 que la télévision s’imposera aux États-Unis comme le média de masse le plus populaire, détrônant ainsi la radio et le cinéma.

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