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5 - Dossier, 5 - La prospection, Arts plastiques

Prospection par le geste. Quelques œuvres de Cy Twombly.

L’œuvre de Cy Twombly révèle de multiples visages : peintures, dessins, sculptures, photographies. Dans le travail du plasticien américain s’inscrivent plusieurs des enjeux cardinaux de ce qu’on appelle prospection. Sa visée esthétique relève moins du produit que de la production. Elle offre de la sorte une résistance à la tentation attributive selon laquelle cette visée s’articulerait en phrases. À quel que résultat qu’elle aboutisse, c’est affaire d’impulsion.

Oil-based house paint and lead pencil on canvas 123x154 cm © Cy Twombly

The Castle, 1958 – Oil-based house paint and lead pencil on canvas 123 x 154 cm © Cy Twombly

1. Déplacement. L’idée frise l’évaporation. Le peintre élance sa main : le fil se disloque. Le recours au pinceau souffre du passage du temps ; par quoi le geste et l’idée diffèrent. Alors, on relance le geste vers l’idée – la rejoindre par intermittence.

So all I could think is the rush : le créer pictural s’accomplit en une impulsion.

De cette impulsion résulte moins un produit que ne se dévoile une trace. Parler de ces œuvres impulsives exige de penser le déplacement qui les éconduit de l’apparence qu’elles revêtent. Car il y va de « quelque chose en plus, ou en moins, ou à côté. On dit : cette toile de TW, c’est ceci, cela ; mais c’est plutôt quelque chose de très différent, à partir de ceci, de cela : en un mot, ambigu parce que littéral et métaphorique, c’est déplacé. Parcourir l’œuvre de TW, des yeux et des lèvres, c’est donc sans cesse décevoir ce dont ça a l’air ».

I start out using a brush but then I can’t take the time because the idea doesn’t correspond, it gets stuck when the brush goes out of paint in a certain length of time. So I have to go back and by then I might have lost the rest of it. So I take my hand and I do it. Cy Twombly

So all I think about is painting. It’s the instinct for the placement where all that happens. Cy Twombly

Leda and the Swan, 1963 - Oil, graphite and wax crayon on canvas 99.6 x 81.2 cm © Cy Twombly

Leda and the Swan, 1963 – Oil, graphite and wax crayon on canvas 99.6 x 81.2 cm © Cy Twombly

2. Résidu. Par contraste avec l’acte – transitif : il accouche d’un objet –, le geste joue d’une indétermination.Le geste drape l’acte de vague. Il augmente l’acte, justifie le déplacement du tableau.

Car le résidu de geste fait œuvre. « Ainsi des écritures de TW. Ce sont des bribes d’une paresse, donc d’une élégance extrême ; comme si, de l’écriture, acte érotique fort, il restait la fatigue amoureuse : ce vêtement tombé dans un coin de la feuille. » L’idée frise-t-elle l’évaporation ? Il arrive qu’elle se lie intimement au geste qui en effeuille des restes.

Because children have that. It’s a sort of infantile thing, painting. Paint in a sense is a certain infantile thing. I mean in the handling. Cy Twombly

Untitled II, 2005, (Bacchus) - Acrylic on canvas 317.5 x 468.6 cm © Cy Twombly

Untitled II, 2005, (Bacchus) – Acrylic on canvas 317.5 x 468.6 cm © Cy Twombly

3. Système nerveux. De l’idée au geste, une épine de moelle. L’impulsion se propage – geste sismographique. Le rythme parcourt le support et le marque. L’œuvre attire le rythme et le temps d’exécution – celui-là même qui menaçait de pulvériser l’idée – qu’elle concentre en elle. Ainsi que le trait de l’instrument et l’empreinte du corps qui le porte. Seul compte l’excès dans le tableau, ce qui déborde l’objet dès lors déplacé.

La conversion de l’impulsion ne figure pas celle-ci. La ligne matérialise l’acheminement. Elle le désigne et, en retour, se désigne comme son legs. En elle confluent les indéterminations résiduelles du geste.

It’s instinctive in a certain kind of painting, not as if you were painting an object or special things, but it’s like coming through the nervous system. It’s like a nervous system. Cy Twombly

So I had to find things that I could use, like my hands or the paintsticks. I can carry through the impetus till it stops. It’s continual. I mean, I’m talking about specifics, the heavy kind. Cy Twombly

It’s not described, it’s happening. The feeling is going on with the task. The line is the feeling, from a soft thing, a dreamy thing, to something hard, something arid, something lonely, something ending, something beginning. It’s like I’m experiencing something frightening, I’m experiencing the thing and I have to be at that state because I’m also going. Cy Twombly

Scent of Madness, 1986 - Watercolour on paper over a print by Betty di Robilant, 50 x 36.2 cm © Cy Twombly

Scent of Madness, 1986 – Watercolour on paper over a print by Betty di Robilant, 50 x 36.2 cm © Cy Twombly

4. Effacement. L’inscription qui surgit dans le cadre ne se décline pas en termes positifs. Elle travaille avec le négatif qui affiche les stigmates de sa production – et qui ne prête pas flanc aux manœuvres de déchiffrement. L’entreprise d’effacement du lisible renvoie à elle-même, non au produit. L’art « conjoint, par une trace inimitable, l’inscription et l’effacement, l’enfance et la culture, la dérive et l’invention ».

And I have a hard time now because I can get mentally ill. I usually have to go to bed for a couple of days. Physically I can’t handle it, and I can’t build myself. You know, my mind goes blank. It’s totally blank. I cannot sit and make an image. I cannot make a picture unless everything is working. Cy Twombly

Guillaume Willem

[© Cy Twombly. All images, where subject to copyright, are used purely for illustrative purposes and on the assumption that their reproduction at a lower resolution than the originals satisfies the requirements for fair use and neither competes nor conflicts with the copyright holder’s of the original material. Cy Twombly is represented by Gagosian Gallery.]

[Les citations sont issues d’un entretien de Cy Twombly avec David Sylvester, disponible en ligne : http://www.cytwombly.info/twombly_writings2.htm.]

[Les citations dans le texte sont extraites d’un article de Roland Barthes : « Cy Twombly ou Non multa sed multum »]

Lire à ce sujet :

Roland Barthes, « Cy Twombly ou Non multa sed multum” », dans Œuvres complètes, 2002

Jonas Storsve et al., Cy Twombly. Cinquante années de dessins, 2004

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