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6 - Sexualités, 6 - Varia, N° 6 - Sexualités, Théâtre, Varia

Outrage aux civilisés (Sur le concept du visage du fils de Dieu, Romeo Castellucci / Socìetas Raffaello Sanzio, 2011)


Le corps humain est une pile électrique
chez qui on a châtré et refoulé les décharges

Antonin Artaud

Par trois fois, dans un appartement aux lignes aseptisées, un vieillard terrassé par une crise de dysenterie souille sa couche. Par trois fois, son fils, jeune cadre en complet-veston, le lave et le change, avec une infinie patience. Cet argument laconique sert de prétexte à une bouleversante méditation sur la place du corps dans nos sociétés, méditation que le parfum de scandale auréolant Sur le concept… depuis sa création à Avignon en 2011 ne saurait occulter.

La performance conçue par Castellucci repose donc sur une dynamique simplissime : la répétition d’une action unique par deux comédiens. Quelques paroles sont échangées – l’un se répand en excuses contrites et en sanglots incompréhensibles, l’autre en banalités d’usage. Ce n’est rien – mais il faut nettoyer, vite et bien. Décrasser et assainir. Travail de Sisyphe : le père ne se contient plus. Tandis que la puanteur gagne jusqu’au public, la merde recouvre peu à peu les éléments d’un décor au départ immaculé, presque clinique – un canapé, une table, un lit. Outre celui du spectateur, deux regards pèsent sur cette scène : celui d’une télévision qui déverse dans le loft son flot d’images et de discours inintelligibles, et celui, plein d’une muette compassion, du Christ Salvator Mundi d’Antonello da Messina (ou plutôt de sa reproduction monumentale sur une toile faisant office d’arrière-scène).

Le corps. Nous savons ce que c’est. Bien sûr. Il y a le nôtre et puis celui des autres. Chaque jour, on fraie avec lui, on s’y confronte, on l’éprouve, en je ou en il. La familiarité marque tellement notre rapport à lui qu’on a presque cessé de le voir. D’ailleurs, il disparaît sous les vêtements. Voilà : on n’a plus besoin de le voir, il va de soi. À sa place, l’époque a dressé autre chose – des images, une inflation d’images qui, colonisant le visible (ce qui est montrable) et le dicible (ce qui est verbalisable), en viennent à modeler les consciences (ce qui est pensable) : « On n’a jamais autant montré de corps, et ceux-ci n’ont jamais été aussi peu des corps. Ce sont des objets, toujours neufs, toujours beaux, et qui paupérisent le désir en le stylisant » (Bernard Noël, L’outrage aux mots).

Alice Finichiu, extrait de la série "In White Rooms"

Alice Finichiu, extrait de la série « In White Rooms »

Ces images-là, il faut les refuser. Parce qu’elles mentent, parce qu’elles dissimulent et oblitèrent. Parce qu’en proclamant partout l’effondrement des tabous (rien n’est irreprésentable pour nous, les civilisés), elles œuvrent néanmoins à la censure. Parce que quoi qu’elles prétendent, elles ne sont pas neutres. Ce qu’elles neutralisent ? La matérialité et l’organicité de leur référent, ce corps qu’elles inféodent aux logiques de marché, qu’elles convertissent en produit de consommation courante. Le corps – elles font de lui un insigne désincarné, et de cet insigne le lieu d’inscription d’un ordre moral et d’une idéologie qui s’imposent en sous-main. Dans leur chef, cependant, aucune culpabilité (l’iconophobie attendra) – tout au plus, une forme par ailleurs largement répandue de complaisance, de complicité avec ce qu’il faut se résoudre à appeler, faute de mieux, l’air du temps. Et celui-ci, sur la question du corps, s’avère bien moins respirable que l’odeur de merde qui, dans les salles où Sur le concept… était joué, a froissé la probité et l’odorat bien éduqué de certains spectateurs.

Désormais, à l’heure où plus rien n’échappe aux rouages de la circulation marchande, nous sont vendus comme libérés des corps qui n’ont probablement jamais été aussi assujettis. Des corps fliqués, standardisés, soumis à des normes et des modèles de représentation si profondément ancrés dans les mentalités qu’ils en passent inaperçus ; des corps policés, dégrossis, mis sous l’éteignoir et mortifiés ; des corps patrimonialisés, administrés, ainsi que le disait Baudrillard, à la manière d’un capital ; des corps dévitalisés, désamorcés, délestés de leur charge physique et intégrés de force, comme items parmi d’autres, dans ce grand flux d’informations qu’un intolérable abus de langage appelle culture.

Sur le concept du visage du fils de Dieu, Romeo Castellucci / Socìetas Raffaello Sanzio, 2011

Sur le concept du visage du fils de Dieu, Romeo Castellucci / Socìetas Raffaello Sanzio, 2011

Dans la kénose, Jésus se dépouille de sa condition divine pour endosser une humanité vécue jusqu’à son terme le plus extrême ; il déchoit, s’abaisse et, assumant le fardeau de la chair dans la Passion, meurt sur la croix comme un homme parmi les hommes. C’est à ce Christ-là, celui qui nous précède dans la souffrance, que Castellucci confie la garde de Sur le concept… – le regard du fils de Dieu tombe sur une scène de vie terriblement triviale et, au-delà de celle-ci, sur un public qu’il sollicite et arrache à son apathie. Dans son immense compassion, ce Christ-là reste muet – et son mutisme rend les corps à leur incommensurabilité. Sur scène, les voici qui se rebarbarisent, les voici qui s’innervent à nouveau, qui renouent soudain, en amont de toute normalisation, avec leur « explosive nécessité » (Artaud), avec leur puissance de débordement – intention, maîtrise et volonté n’ont plus cours. Ils se cabrent et s’ensauvagent : rien ne résiste plus à leur incontinence. Si la nature profonde du théâtre réside dans la « proximité de l’organisme vivant » (Grotowski), alors Castellucci en revient au fondement : l’excrément, fabrique de la vie, d’une vie qui, toujours, se confond avec la corruption de la vie.

La morale ambiante oubliera probablement bien vite les éclaboussures merdeuses de Sur le concept…, ainsi que sa splendide obstination dans la souillure. Elle se relève de tout. Qu’importe. De la scène à la salle et de la salle à la scène, quelque chose a passé – comme un frisson : le malaise de l’extase, ou le vertige de l’inconnu, face à l’éventail entraperçu des possibles – quelque chose a passé qui, au moins, n’aura laissé personne indemne. Pour un instant, le corps a recouvré sa dignité propre, et le théâtre sa force de subversion à l’égard des discours dominants.

Matthias De Jonghe

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