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6 - Sexualités, 6 - Varia, Fiction, Idées, N° 6 - Sexualités, Varia

Une sombre histoire de pingouins et de poissons

Il avait été convenu que David Ferguson demeure l’espace de quelques mois dans l’Archipel des Pingouins, lequel regroupait, pour l’essentiel, deux îles : Prosprü et Fruglü. La première semblait jouir d’une chaleureuse prospérité en quête de laquelle était alors son Écosse natale, jalouse pour le dire franchement. Il y mènerait la double fonction de diplomate et de journaliste, histoire d’entretenir avec ces lointains voisins de cordiales relations, et puis aussi, éventuellement, de tirer quelque instruction de leur dit succès.

Peu enthousiaste, à vrai dire, comme en bien des choses, mais nécessiteux, d’une certaine manière, en cette oisive période de sa vie, il avait fini par accepter la mission, bon gré mal gré, après qu’on eut menacé d’envoyer quelqu’un d’autre (car après tout, lui ou un autre…).

Bref, passons les détails ennuyeux et descriptions qui ne le sont pas moins, et retrouvons-le, après quelques jours d’acclimatation à ces températures à faire frémir un Britannique, en train de visiter une usine. Il s’ennuie à mourir, c’est mal parti cette affaire. Chez les Pingouins, pour résumer, on ne vit que du poisson, qui fait office de nourriture et, travaillé par leurs mains, de matériau servant au logement et à la fabrication d’ustensiles divers, utiles ou ludiques (outils, plumes, osselets,…). C’est assez simple, en somme.

Pour la forme, Ferguson pose quelques questions, tantôt à la direction de l’usine, tantôt aux ouvriers. Parfois aussi à Monsieur Mahdollison, son accompagnateur officiel, gracieusement chargé de se plier en quatre pour lui, mais un peu pénible avec ses formules bien pesées et son inaltérable sérieux. Les « ils travaillent bien ? » (« oui, mais se plaignent beaucoup ») se succèdent aux « vous aimez votre boulot ? » (« bof, vous savez »). Mais non, Ferguson ne sait pas. Il s’en fiche un peu, d’ailleurs, de ces travailleurs, de cette usine, et les relents de poisson lui donnent déjà un teint nauséeux.

© Augustin Schoenmaeckers

© Augustin Schoenmaeckers

En Écosse, on soupçonne que c’est dans l’organisation du travail que doit résider la clef du succès de Prosprü. Du coup, c’est là-dessus que Ferguson concentre ses investigations (si l’on peut dire, à ce stade). Il ne comprend pas tout (il pourrait sans doute faire quelques efforts), mais arrive rapidement à dresser un premier tableau. Il faut distinguer quatre catégories, constate-t-il. D’abord, les Pingouins qui travaillent et vivent bien. Ensuite, ceux qui ont un emploi précaire et vivent dans l’incertitude, si pas l’angoisse. Puis, ceux qui n’ont pas d’emploi et vivent mal (de son propre avis). Enfin, il y a ceux qui ne travaillent pas, mais vivent bien (car ils sont propriétaires de zones de pêche et vivent de la rente, ou ont si bien réussi dans le poisson qu’on travaille désormais pour eux, ou ont hérité de beaucoup de poissons à la naissance).

« Tiens, tiens », s’aventure Ferguson, tandis qu’attablé à une terrasse avec Mahdollison il conclut son schéma grâce aux explications de son guide. « C’est pas un peu facile ça ? » « Ils ont, il faut bien le reconnaître, bénéficié d’une certaine chance », concède le diplomate pingouin. « Cela dit, il n’y a pas de mal à épargner pour que ses enfants vivent mieux, n’est-il pas ? » « Certes », répond Ferguson, qui a cette fâcheuse tendance à systématiquement acquiescer, fuyant tout conflit avant même d’avoir établi un jugement personnel. Mais ayant siroté plus avant son café : « Au fond, c’est pareil pour la première catégorie. Ceux-là ont vraisemblablement hérité, génétiquement cette fois, des avantages leur permettant de trouver plus aisément un emploi stable et bien rémunéré ». « Vraisemblablement », répète en écho Mahdollison, « mais il ne faudrait quand même pas réduire tout à cela. Il y a aussi l’effort, la persévérance, la volonté de se rendre utile, de donner sens à sa vie. » Ferguson hoche la tête de haut en bas, lentement, mais n’est pas convaincu (« et ça n’a sans doute rien à voir avec des prédispositions, ces qualités-là », garde-t-il courageusement pour lui-même).

Quelques semaines d’indolence plus tard, Ferguson n’est pas peu fier de dresser ses premières conclusions. Une sacrée affaire, le travail, chez les Pingouins ! Ceux qui en ont s’y accrochent avec une intensité directement proportionnelle à leur degré de précarité et de pénibilité. En relisant ses notes, l’Écossais n’est pas peu fier de la formule qu’il a trouvée. Mais il s’étonne de son contenu : cet acharnement au travail le plus pénible. « Soit », juge-t-il, « ce doit être culturel ». Mais toujours est-il que, comme beaucoup de Pingouins souffrent de travailler dur pour une récompense insatisfaisante, ils jalousent ceux qui, pour le même effort, gagnent plus de poissons qu’eux et ceux qui, sans produire le moindre effort (estiment-ils), reçoivent malgré tout du poisson, offert par l’État.

« Drôle d’idée », était intervenu Ferguson, qui n’est quand même pas dénué de clairvoyance quand il veut, tandis que Mahdollison lui expliquait ce dernier point. « Vous voilà au cœur du grand problème qui a agité l’île pendant de longues années », avait poursuivi le Pingouin. Puisque l’État avait jugé préférable pour le dynamisme de l’île d’abandonner à ses citoyens la propriété des entreprises poissonnières, il lui était devenu pratiquement impossible d’assurer un emploi à tous. Or, on ne pouvait raisonnablement laisser sans rien ces pauvres bougres ne parvenant pas à s’insérer dans le marché de l’emploi. Certains politiciens ayant pris leur défense, les insulaires étaient donc parvenus à un grand compromis (historique, avait précisé avec emphase Mahdollison) : l’État assurerait un minimum vital à quiconque perdrait son emploi.

« Je perçois bien le motif », se risqua donc Ferguson, commençant à se plier au jeu de l’enquêteur, « mais cela me paraît produire des effets largement négatifs. Tous semblent jalouser, quand ils ne les méprisent pas, ces chômeurs (pour des raisons qui, malgré mon goût de l’oisiveté, m’échappent quand même, dois-je avouer), tandis que ces derniers semblent peu incités à chercher un emploi précaire qui, tout en les chargeant d’un pénible labeur, ne leur offrirait pour seul horizon que quelques menus poissons supplémentaires ». « Et du sens à leur vie », s’enthousiasma Mahdollison, laissant de marbre Ferguson, qui, toujours aussi téméraire, ne prononça « tu parles ! » que dans son esprit. « Il ne faut pas oublier cette dimension. Le travail donne sens et colore la vie. » On en resta là pour cette fois.

© Augustin Schoenmaeckers

© Augustin Schoenmaeckers

Ferguson, qui avait toujours été un peu jouette, ne s’amusait pas fort en ces austères territoires, de sorte que la moindre occasion d’exciter quelque peu son esprit s’avérait bienvenue. Si bien qu’un soir qu’il travaillait, faute d’autre occupation, à son pompeux rapport, il commença à se prendre au jeu de trouver, lui, le spectateur désintéressé, la solution au grand problème social des Pingouins. Car au fond, les choses n’étaient peut-être pas aussi compliquées qu’elles en avaient l’air. Tous les Pingouins veulent du travail, songeait-il, mais tous désirent tout autant avoir la liberté de ne pas travailler. Ce qui fait que, la neige étant toujours plus blanche chez le voisin, les travailleurs jalousent les chômeurs et réciproquement. La solution est donc simple, parut-il à Ferguson : il suffit d’offrir à chacun les deux à la fois ; la liberté de travailler et celle de ne rien faire (ou de s’adonner à des activités non rémunérées). Mais la liberté réelle, bien sûr. Pas seulement dire « vas-y, si tu veux, quitte ton job si t’es si malin, mais débrouille toi pour nouer les deux bouts ». Non. La possibilité matérielle de faire les deux ; un revenu garanti (que l’on travaille ou pas) sous forme de droit par l’État, égal pour tous, suffisamment élevé pour vivre sur sa seule base, de sorte qu’il reviendrait à chacun de choisir de s’en contenter ou de le compléter par les fruits du travail. Qui jalouserait encore raisonnablement autrui ?

Le lendemain matin, de bonne heure – si bonne que Mahdollison s’en étonna –, Ferguson le retrouva à son bureau pour lui faire part de sa brillante trouvaille de la veille, plein de confiance et d’enthousiasme. Un enthousiasme que ne paraissait cependant pas partager son interlocuteur, tandis qu’il lui exposait son idée. « Ce serait donc cela la solution à des décennies de conflit social ? Je suis ravi de constater que vous prenez goût à votre mission, cher ami », commença le Pingouin dans un sourire mi-amusé, mi-agacé. « Mais l’économie est une chose bien complexe, savez-vous. Où trouverez-vous les fonds pour financer votre beau projet ? Comment convaincrez-vous la population de contribuer à payer des gens à ne rien faire ? Et comment éviterez-vous un exode des voisins paresseux de Fruglü vers nos charitables territoires, où rapidement une population beaucoup trop nombreuse d’individus oisifs laisserait péricliter l’économie insulaire en réclamant son dû impossible à financer ? »

Ferguson, qui ne se laissait pas démonter par l’adversité, dans le jeu, celle-ci ravivant bien au contraire son ardeur, prit bien note de ces trois questions, surprenant à nouveau son interlocuteur, et lui demanda de l’excuser pour quelques heures, le temps de potasser un peu tout cela. « Potassez, cher ami, potassez », fut la réponse de ce dernier, ravi du petit effet que sa réponse, lucide, sérieuse et réaliste devait avoir provoqué chez l’outrecuidant visiteur.

L’outrecuidant, cependant, revint bien vite à la charge. « Ah, ah, Monsieur du Pingouin, que me direz-vous de ça ? », commença-t-il enjoué. « Ce n’est pas un jeu, vous savez », le refroidit Mahdollison. « Certes, certes », se reprit Ferguson, adoptant un ton plus solennel, « mais pour répondre à vos questions, point par point : les fonds, on les trouverait, précisément, dans les fonds marins, qui après tout n’appartiennent légitimement à personne, ainsi que dans les bénéfices qu’en tirent ceux qui les exploitent au détriment de ceux qui ne réclament pas leur part ou en sont privés par le travail des autres. Vos concitoyens, on les convaincrait en leur présentant leur double liberté de travailler et de ne point le faire. (Ceux qui en bénéficient déjà devront bien concéder ce droit à leurs semblables désavantagés.) Quant à vos voisins de Fruglü, unissez-vous avec eux pour mener ensemble ce projet. Profitez de leurs savoir-faire, répartissez-vous le travail. Enfin, chargez les entreprises poissonnières de trouver les bons incitants pour que les emplois disponibles soient occupés – les employés ne s’en trouveront que mieux traités. Laissez agir quelques années, et vous aurez une société bien ordonnée. »

« Bien, je vous remercie, Monsieur Ferguson, répondit après un court silence un Mahdollison étonnamment froid et vraisemblablement occupé. C’était très amusant de discuter avec vous. Je pense que vous avez désormais beaucoup de choses intéressantes à raconter chez vous. Ce fut un très grand plaisir de vous accueillir ici, et croyez bien que le jour où nous serons à la recherche d’une recette miracle pour le meilleur des mondes, nous penserons bien à vous. »

Ce fut tout. Largement refroidi dans son humeur et quelque peu ébranlé dans sa confiance en lui, Ferguson s’en retourna vers son Écosse natale, où il finit par rendre son rapport sur les clefs du succès pingouin, en s’abstenant d’y évoquer ses propres idées. À la fin de celui-ci, on pouvait toutefois lire : « La prospérité équivaut, à leurs yeux, au dynamisme économique ; la clef de la prospérité réside dans le travail ; le sens du travail dans la prospérité. Si bien que nul ne sait trop à quoi il œuvre, mais tous œuvrent, docilement, convaincus mais malheureux. » « Le bonheur », reprit alors comme slogan le Premier ministre écossais. «Le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Voilà ce à quoi nous aspirons et en quoi nos voisins nous envieront. »

« Non », pensait Ferguson, désormais retiré, fatigué, des affaires publiques ; « la liberté d’essayer d’être  heureux, ou de ne pas l’être. »

Pierre-Etienne Vandamme

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