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6 - Sexualités, 6 - Varia, Architecture, N° 6 - Sexualités, Varia, Varia

Urbicide

C’est difficile d’expliquer comment on peut être « orphelin d’une ville », c’est un deuil trop grand et en même temps trop indéfini, que je ne pourrais situer.

Témoignage d’un habitant de L’Aquila, après le tremblement de terre de 2010 [1]

Que nous raconteraient les pierres si elles pouvaient parler ? Une question qu’Ivo Andric avait dû se poser régulièrement avant d’écrire son livre : Le pont sur la Drina. Un livre qui nous raconte des histoires, à travers des pierres, celles du pont à onze arches construit au xvie siècle par le grand vizir Mehmed pacha. Une aventure qui s’étend jusqu’à l’année tragique de 1914, comme la chronique d’un peuple métissé qui s’achève sur la montée insidieuse des nationalismes. Comment pouvait-on mieux narrer l’histoire d’un lieu à la frontière entre la Bosnie et la Serbie, entre les Turcs et les Austro-Hongrois, entre les chrétiens et les musulmans… qu’à travers un pont ? Un pont qui relie ces rives culturelles, ethniques ou religieuses…

Ce n’est pas un hasard si ce livre nous vient de ces contrées d’Europe où les pierres ont été les témoins d’une Histoire souvent agitée, pétrie d’une multiculturalité si forte, là, aux confins des mondes. C’est une belle introduction à la compréhension de cette mentalité intrigante, dont l’intérêt qu’elle peut éveiller, mène inéluctablement à se promener un jour ou l’autre sur les routes des Balkans à la découverte des lieux et de ceux qui les habitent. L’errance à travers ces territoires finira certainement par aboutir dans les ruelles de Sarajevo-la-fascinante.

Sarajevo est une ville perdue dans la montagne, baignée par la Miljacka qui traverse la ville, les mosquées y côtoient des églises et des synagogues… depuis des centaines d’années. Comme Jérusalem, Sarajevo est l’une de ces rares villes multiconfessionnelles de tradition. Cependant, son chaleureux centre-ville ne trompe jamais longtemps. Car au moindre éloignement, dans quelque direction que ce soit, jaillissent les relents d’un passé douloureux qui paraît aujourd’hui tellement improbable. Sarajevo a été assiégée de 1992 à 1995. Rien ne rentrait, rien ne sortait. Pendant que les obus y pleuvaient régulièrement, snipers et tanks encerclaient la ville pour anéantir toute tentative de fuite.

Augustin Schoenmaeckers, Retour de Mokra Gora, août 2011

Augustin Schoenmaeckers, Retour de Mokra Gora, août 2011

Pendant ces années-là, les habitants de Sarajevo ont dû combiner, inventer, improviser pour pouvoir survivre. Ils ont adapté la ville pour lui conférer une autonomie aussi forcée que précaire : les cours des immeubles devenaient des potagers, les appartements des cellules primitives d’habitation où rien ne se perdait. Un tunnel avait été creusé sous l’aéroport et la ligne de siège pour l’acheminement secret du strict nécessaire.

Cet événement, on le dit urbicide : la volonté était de tuer la ville, ce qu’elle représente. Une expérience qui s’est répétée, souvent, en ex-Yougoslavie. Belgrade par exemple, quatre ans après la guerre de Bosnie, a été bombardée pendant plus de deux mois. En théorie, ce n’était pas l’habitant-même qui était visé, mais bien les infrastructures, les bâtiments administratifs et identitaires.

Ces villes, on pourrait les qualifier d’anti-historiques. Villes, elles le sont restées, mais l’histoire n’y représente plus réellement le vécu, trop pénible. C’est une représentation falsifiée, une reconstitution d’éléments pré-trauma comme la reconstruction à l’identique des bâtiments symboliques, afin d’effacer les traces des périodes plus douloureuses.

Quand on se promène dans le centre de Belgrade, il reste encore quelques carcasses de bâtiments (très peu), témoins du bombardement de 1999. Dans l’esprit romantique de l’Européen occidental, ces ruines sont délibérément laissées telles quelles, parce qu’elles sont considérées comme un monument, une trace sacrée du passé collectif récent. Pour l’habitant, ce n’est que par manque de fonds qu’aucune rénovation n’a pu être entreprise ; rien à voir donc avec une quelconque notion de mémoire, si ce n’est ce rappel d’un sentiment d’injustice par rapport au bombardement de leur ville.

Urbicide ne devrait pas uniquement évoquer la condamnation de la ville par des actes aussi violents et immédiats que ceux de la guerre. Si la ville est interprétée comme une matérialisation d’une expérience commune, comme un support concret, en perpétuelle adaptation à un passé qui se projette en continu, alors d’autres faits provoquent aussi une mise à mort, souvent plus douce ou plus subtile, de l’urbain.

De Doel à Détroit – 23.10.2011
Doel, visité le 27.09.2011, village presque à l'abandon du Nord-Est de la Belgique (Province d'Anvers)
Detroit, de la vidéo Detroit (2009) de Amir Yatziv, exposée à l'Oktobarski Salon, Belgrade.

Doel, un village qui n'en est plus un.
Détroit, un village qui n'a jamais été.
Dans le premier on y a vécu, ça se voit.
On y passe encore pour y laisser sa trace.
Dans le second, on ne vivra jamais au contraire.
On y passe encore, mais sans laisser de traces.
Le premier est un village qui devait disparaître il y a quelques années.
Entre une centrale nucléaire et le port d'Anvers qui devra le submerger.
Le second est un village qui est apparu il y a quelques années.
Fruit d'une stratégie militaire toujours plus audacieuse dans une guerre presque infinie.
Doel et Détroit ont ce point commun d'être deux villages aujourd'hui désertiques.
Mais l'un est encore fertile, l'autre ne l'a jamais été.

L’idée ici est de développer brièvement quelques variations proches ou plus lointaines sur ce terme évocateur à travers différentes expériences. Compilés de façon délibérément arbitraire et d’intensités très variables, ces exemples se justifient seulement parce qu’assez forts pour pouvoir être représentatifs de situations similaires.

L’Aquila est une autre de ces villes où le long fil de l’existence s’est brutalement interrompu. Ici, sous l’action immédiate de la nature, sans que l’homme y soit pour quoique ce soit. C’est une ville de la région des Abruzzes en Italie, qui fut rudement secouée par un tremblement de terre dans la nuit du 6 avril 2009. 80% des bâtiments du centre historique furent mis hors d’état, tuant plus de trois cents personnes.

Sur le coup, les habitants se sont sentis dépités et impuissants face à ce phénomène inattendu qui leur tombait dessus. Au choc premier a succédé le sentiment lancinant d’avoir perdu son chez soi et tout ce qu’il représentait :

En fin de compte, ce voleur est vraiment venu, en pleine nuit et avec une accélération de dix, vingt, peut être mille milliards d’années, il a volé en un seul instant tout ce que tôt ou tard on t’aurait inévitablement volé. [2]

Le moindre objet trouvé dans les décombres, même le plus insignifiant, était directement récupéré par les habitants, comme autant de gages de ce qu’eux-mêmes étaient avant.

Devant cette ville subitement devenue invivable, le gouvernement italien s’est vu obligé de trouver une solution pour loger et assister les habitants. Un prototype de maison antisismique standard a alors été étudié à la hâte et construit autant de fois que nécessaire dans les collines environnantes. Être relogé dans des bâtiments anonymes, identiques pour tout le monde, sans plus aucune valeur patrimoniale a renforcé le sentiment d’avoir perdu non seulement leurs proches mais aussi leur passé et appartenance.

Doel était un village sans histoires et qui ne voulait pas en avoir. Dans les années septante, la décision est pourtant prise d’y installer une des deux centrales atomiques de l’équipement nucléaire belge. Fort de ses sept cents ans d’existence, le village fait le gros dos malgré les deux tours de refroidissement omniprésentes, volant la vedette au clocher séculaire de ce paysage poldérien. À l’extrémité opposée du village, toujours le long de l’Escaut, un autre équipement monstrueux grignotait déjà du terrain, refluant ses marées de containers : le port d’Anvers. Si bien qu’en 1998, le gouvernement flamand décide de faire disparaître l’école, les maisons, l’église, le moulin… mais pas la centrale nucléaire, pour y installer deux nouveaux terminaux. Cet agrandissement devrait pouvoir garantir au port le titre du « plus grand », prestige oblige !

Doel s’est donc évacué petit à petit, mais fait surtout de la résistance. Aujourd’hui vingt-huit irréductibles (peut être moins à l’heure où vous lisez ces lignes) tiennent encore le village. Ce paysage contrasté entre abandon et hyper-appropriation est devenu malgré lui une source d’attractivité : repère notoire de street artists (si ces espaces étranges sont encore considérés comme des rues) qui y ont trouvé un support urbain fertile ; activité du dimanche pour les promeneurs en quête de romantisme, comme celui d’un village presque fantôme ; terre promise des squatteurs et curieux en tout genre, naufragés du système, à la recherche d’un endroit libérant.

Bruges, une antiville historique. Elle est le produit réussi de l’attractivisme, de la préservation du patrimoine, et du tourisme de masse. Qu’elle s’appelle Bruges, Venise, Dubrovnik, ou n’importe quel centre dit historique, peut-on encore les traiter de villes ? Puisque transformées de façon certaine en décor, en musée dans tout le figé que ce mot peut contenir. Villes du passé, le seront-elles encore dans le futur ? Pourront-elles continuer à nous raconter des histoires ?

Detroit est une ville qui n’a jamais eu d’histoire et n’en aura jamais. C’est le fruit de la stratégie militaire dans tout ce qu’elle a de plus machiavélique. Un lieu d’autant plus surprenant à découvrir par le curieux documentaire d’Amir Yatziv [3] : les plans de cette « ville » sont présentés à des urbanistes et architectes en Israël, sans qu’ils ne sachent de quoi il s’agit. À eux d’en identifier l’origine géographique et historique, une question simple qui pourtant les met vite mal à l’aise. En effet, Detroit n’est qu’un fac-similé de milieu urbain « typiquement » arabe, bel et bien construit en 2006 par l’armée israélienne avec le soutien des États-Unis. Ceci afin de pouvoir entraîner efficacement les militaires à combattre dans ce genre d’environnement difficile. Les plans présentent donc de nombreuses anomalies, titrés : « Urban warfare – Training centre » ils ne sont finalement que la représentation d’une ville qui n’existera jamais. Certes elle est construite, mais rien ne pourra jamais véritablement lui donner corps.

Küstendorf est un village qui est l’histoire. Appelé aussi Drvengrad — le village de bois —, il est apparu à l’occasion de la réalisation du film La vie est un miracle. Il y a une dizaine d’années, Emir Kusturica construisait ce décor au sommet de la colline de Mokra Gora dans la campagne Serbe non loin de la frontière Bosniaque, de Višegrad et de la Drina. À l’issue du film, il décide de maintenir le « décor » pour en faire une structure d’accueil touristique et une école indépendante de cinéma. Chaque année un festival du film (anti-hollywoodien, contre la mondialisation) et de la musique y est organisé. En 2005, Küstendorf est primée par le prix d’Architecture Philippe Rotthier à Bruxelles, dans la catégorie reconstruction d’une ville.

Ici, le village s’est inventé un passé et matérialise une expérience collective fictive comme une carte postale truquée. Le résultat est pourtant vraiment réussi : on se croirait dans un centre historique séculaire (et pas du tout à Disneyland), alors que la forme même d’un village en bois dense et « centré » ne correspond pas à la typologie urbaine de la région. Elle correspond plutôt au lieu commun d’un urbanisme préindustriel, abritant une communauté solidaire, en osmose avec la nature. À Küstendorf, on retrouve partout l’ironie, le second degré et l’ambiguïté du réalisateur, comme l’ambiance décalée de ses films. En pleine campagne serbe, vous pourrez acheter un pull en laine tricoté par les anciennes du village, avant d’aller embrasser la statue en bois de Johnny Depp… Tout cela est-il bien réel ?

Contrairement aux villes nouvelles pour la plupart superficielles et mort-nées, Küstendorf jouit de facto d’une épaisseur, même assurément fausse, issue des récits complexes et de l’imaginaire fécond de son créateur tout en essayant de s’accrocher à l’histoire de la région, sa tradition et ceux qui l’habitent déjà (notamment en favorisant l’artisanat local et en faisant travailler les gens du coin). Détail fondamental qui fait la différence avec les « villes » Disney par exemple, qui n’auront jamais d’autre prétention que de rester des décors a-temporels, a-géographiques, a-culturels, juste féériques.

Fort de la réussite de cette expérience Kusturica s’attèle aujourd’hui à la construction de Kamengrad — le village de pierre —, appelé aussi… Andrićgrad. Cette fois, dans la localité même de Višegrad, il installe 17.000 m2 de nouveaux bâtiments qui serviront d’abord de décor à ses deux prochains films (dont une adaptation du Pont sur la Drina), puis abriteront un musée, une bibliothèque, un théâtre et un mémorial. Il rend hommage à sa façon au seul prix Nobel yougoslave de littérature : Ivo Andrić. Les avis sur ce projet sont très partagés. Certains y voient en effet la manifestation d’un nationalisme déplacé dans un contexte délicat (la Bosnie-Herzégovine est un état où la stabilité politique et géographique est encore bien fragile).

Pour s’assurer de faire parler les bonnes pierres, Kusturica est prêt à récupérer les restes de bâtiments historiques à l’abandon afin de les réintégrer dans son œuvre. Il manœuvre donc en eaux troubles, parfois aux limites de l’acceptable, tout en ayant le courage de mettre à plat certaines idées reçues et de susciter une réflexion profonde sur les notions de la ville historique et du monument, par sa (ré)interprétation du patrimoine tant physique que culturel ou artistique. Pour certains il le fera vivre, d’autres verront dans ses agissements un acte criminel.

Quelle est donc la juste solution ? Garder une ville morte, à l’agonie, sans fonction réelle mais qui est véritablement historique ? Tenir le patrimoine sous cloche ou s’autoriser à (ré)inventer une histoire à travers une ville nouvelle, au risque de se rater et de parfois en faire trop ?

L’urbicide est ainsi interprétable dans une optique moins violente que dans sa dimension exclusivement conflictuelle. Peut être est-ce une erreur d’user d’un mot à la consonance si forte (qui résonne avec génocide, mais l’on parle aussi d’ethnocide), pour qualifier des situations plus ambiguës. Cependant ce terme a le mérite d’interroger les conditions de réussite ou d’échec de l’expérience urbaine, que ce soit par des facteurs extérieurs ou intrinsèques. La limite n’est pas toujours évidente, une situation (très) défavorable pouvant parfois féconder un possible meilleur et définir de nouvelles valeurs communes, parfois à un prix non acceptable, ou parfois pas dans la durée… Comme il arrive aussi de ne pas réussir à engendrer un environnement crédible à partir de la table rase.

Tout cela dépend du sens que l’on donne à la notion de ville et dans quelle dimension elle est d’abord interprétée : comme cité (polis) ? Comme une simple synthèse d’infrastructures ? Comme un lieu de perdition tel Sodome ou Gomorrhe ? Comme une juxtaposition de quartiers-villages, corps de communautés ? Comme un espace de symbiose entre ville et campagne ? Et puis de ce que l’on veut en faire…

Augustin Schoenmackers

[1] Sismycity – L’Aquila 2010, sous la direction de Fuori_vista, Marsilio, p. 168.

[2] Ibid.

[3] Video disponible en ligne : http://creative.arte.tv/fr/space/Kunstverein_Harburger_Bahnhof/message/4316/Amir_Yatziv___DETROIT___2008_09/

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