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6 - Dossier, 6 - Sexualités, Dossier, Idées, N° 6 - Sexualités

L’Histoire de la sexualité de Michel Foucault

Résumer l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault (1926-1984) est une entreprise compliquée – sinon impossible – : tant l’articulation sinueuse de sa pensée que le style singulier de son propos participent, d’un seul et même mouvement, à la construction du sens à l’œuvre. Faute de pouvoir restituer ce mouvement complexe, nous présenterons donc les lignes directrices de La volonté de savoir (1976), premier tome de son Histoire de la sexualité, constituant le point de départ de sa recherche philosophico-historique et préambule à ce qui devait initialement constituer une Histoire en six tomes et qui n’en comportera finalement « que » trois (les deux autres ayant été publiés l’année de la mort de Foucault et intitulés L’usage des plaisirs et Le souci de soi). Nous introduirons donc ce premier tome dans le but de saisir quelques idées maîtresses du penseur français, et afin de proposer des prolégomènes à la lecture des deux autres tomes de cette analyse historique majeure de la sexualité.

C’est en 1976 que parait La volonté de savoir, premier tome de son Histoire de la sexualité. Foucault y prend le contrepied des thèses de l’époque (liées à la pensée de mai 68) et développe une réflexion nouvelle sur l’histoire de la sexualité, ses discours afférents et sa relation au pouvoir. Selon « l’hypothèse répressive », l’histoire de la sexualité du xviie siècle à nos jours devrait se lire comme la chronique d’une répression croissante, répression coïncidant (après des centaines d’années de libre expression sexuelle) avec le développement du capitalisme et faisant corps avec l’ordre bourgeois (VS, p. 12). Foucault prend cette thèse à rebours et interroge le paradoxe d’une société « qui depuis plus d’un siècle se fustige bruyamment de son hypocrisie [et] parle avec prolixité de son propre silence » (VS, p. 16). L’auteur se demande ainsi par quelle spirale nous en sommes arrivés à affirmer que le sexe est nié, à montrer ostensiblement que nous le cachons, et à dire que nous le taisons. L’ambition de Foucault n’est pas tant de contrecarrer l’hypothèse répressive que de pointer le fait que l’interdit entourant le phénomène sexuel n’est pas l’élément fondamental (et encore moins unique) à partir duquel on pourrait écrire l’histoire de la sexualité. L’analyse foucaldienne porte ainsi sur le fait discursif sexuel global, la « mise en discours » du sexe sous toutes ses facettes, avec, à l’horizon, le pouvoir à l’œuvre dans la sexualité et le plaisir vécus au quotidien.

Au cours des trois derniers siècles, il y a ainsi eu, selon Foucault, une véritable « explosion discursive » à propos du sexe, d’autant plus remarquable qu’elle s’est produite dans le champ d’exercice du pouvoir lui-même : incitation institutionnelle à en parler, à en entendre parler et à le faire parler – explosion concomitante néanmoins à une police des énoncés (un vocabulaire châtié, par exemple) et un contrôle de l’énonciation (régissant le « comment, où et quand » en parler). L’un des éléments fondamentaux de cette analyse est l’extension croissante de l’aveu de la chair au travers de la pratique de la confession : la pastorale chrétienne inscrit ainsi le discours sexuel comme devoir fondamental de tout bon chrétien (VS, p. 30-31). Par ailleurs, le XVIIIe siècle voit éclore des incitations politique, économique et technique à parler du sexe. On s’intéresse alors au taux de natalité, à l’âge du mariage, aux naissances légitimes et illégitimes, ou encore à la précocité et à la fréquence des rapports sexuels. À côté de la morale se pose dès lors un « discours de rationalité » sur le sexe visant à une meilleure administration de l’État. Les exemples abondent ainsi pour affirmer que ce qui marque les trois derniers siècles est la dispersion des foyers d’où se tiennent les discours sur le sexe, la diversification de leurs formes, la multiplication des appareils créés pour parler du sexe, voire le faire parler. Bref, il y a – comme l’écrit Foucault – une « incitation réglée et polymorphe aux discours » (VS, p. 47).

D’autres mécanismes sont encore à l’œuvre à la fin du xviie siècle : multiplication des condamnations judiciaires, annexion de l’irrégularité sexuelle à la maladie mentale, définition d’une norme de développement sexuel, caractérisation précise de toutes les déviances (VS, p. 50). En effet, tant que la sexualité était traitée entre les individus et les confesseurs, les péchés de la chair étaient sanctionnés sans être examinés en tant que tels : ils demeuraient un agrégat de « péchés contre-nature ». Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, les pratiques sexuelles sont régies par trois codes : droit canonique, pastorale chrétienne et loi civile, fixant le partage du licite et de l’illicite. Ces codes étaient centrés sur les relations matrimoniales (le devoir conjugal et ses modalités) et ce qui était pris en compte, dans l’ordre religieux et civil, c’était un « illégalisme » d’ensemble, condamnant indifféremment – ou presque – l’homosexualité ou l’infidélité. L’explosion discursive du XVIIIe et du XIXe siècle ont fait subir deux modifications. Le couple légitime, avec sa sexualité « régulière », a droit à plus de discrétion, tendant à fonctionner comme norme : ce qu’on interroge alors, c’est la sexualité des enfants, des fous et des criminels. Aussi, s’opère une distinction des registres de la perversion (l’homosexualité, par exemple) et de l’infraction légale/morale (l’adultère). Foucault note à ce propos que, si l’intervention de l’Église dans la sexualité a perdu de son insistance depuis le XVIIIe siècle, la médecine est entrée à son tour, peu à peu, dans les plaisirs du couple, inventant toute une pathologie (organique, fonctionnelle, mentale) et classant avec soin toutes les formes de plaisirs annexes (VS, p. 56). Ainsi, – classifiant, jaugeant, jugeant – la médecine a participé à la diffusion des normes, en prenant, en quelque sorte, la suite de l’Église. La sexualité n’est plus, dès lors, une affaire entre les individus et le pouvoir ecclésiastique : elle devient l’affaire de la société toute entière, opérant par là une normalisation de la sexualité. On retrouve ici l’un des mécanismes réflexifs (d’apparence paradoxale) sous-tendant la réflexion foucaldienne : si, à partir des xviiie et xixe siècles, on crée à proprement parler différentes formes de « perversion » (en les classant), que l’on réprime – socialement, médicalement, plus que juridiquement –, cette même répression participe d’une mise en lumière de la sexualité. En effet, la société réfléchit (au travers de la pédagogie ou de la médecine) la masturbation, l’homosexualité, l’exhibitionnisme… d’où un « éclatement » de la perversion. Comme le dit Foucault, « la société bourgeoise du XIXe siècle, la nôtre encore sans doute, est une société de la perversion éclatante et éclatée » (VS, p. 64).

À la fin du XVIIIe, la sexualité est donc problématisée et mise en lumière à divers points de vue : elle devient un problème privé et public, scientifique, médical, sociétal. La vision d’un « âge répressif » débutant au xviie semble donc inexacte : ce qui frappe plutôt, c’est la perpétuelle incitation à parler de la sexualité, quand bien même ses relations avec le « pouvoir » procéderaient (en partie) d’un mécanisme répressif. Cette réflexion montre que le pouvoir s’est exercé sur la sexualité – et transparait ainsi – précisément par le biais d’une mise en discours. Et, sans cette invitation à une herméneutique du désir, une scientia sexualis n’aurait pas été possible : pour Foucault, la psychiatrie et la psychanalyse ont toutes deux hérité de la pratique chrétienne de la confession (et plus précisément de l’aveu) à la fois à travers l’idée qu’une vérité profonde de l’individu se cache dans un sexe apparaissant comme mystérieux, et à la fois à travers une incitation renouvelée au déchiffrement (infini) du sexe. D’où cette volonté de savoir : pour nos sociétés occidentales modernes, le secret du sexe entretiendrait un rapport étroit avec notre vérité profonde, secret qu’il convient dès lors de déceler.

Explicitons, pour terminer, la signification de cette scientia sexualis. Selon Foucault, la distinction entre ars erotica et scientia sexualis correspond historiquement aux « deux grandes procédures pour produire la vérité du sexe » (VS, p. 76). Dans l’art érotique – connu au Japon, en Inde, à Rome ou encore dans les sociétés arabo-musulmanes –, la vérité est extraite du plaisir lui-même, recueilli comme expérience. Le plaisir n’est pas pris en compte par rapport à une loi absolue du permis et du défendu, mais d’abord et avant tout par rapport à lui-même. La « volonté de savoir » est ainsi associée à la qualité du plaisir, son intensité, sa durée, dans la pratique sexuelle elle-même ; le rapport au maître détenteur des secrets du plaisir y est fondamental : il transmet son savoir sur le mode ésotérique charriant toute une technique et une mystique. Notre civilisation, au contraire, a rompu avec l’ars erotica et développe – depuis le XIXe siècle – une scientia sexualis. Cette science de la sexualité dérive de l’aveu, rituel majeur par lequel – depuis le Moyen Âge – la société occidentale attend la « production de vérité ». Dans la société occidentale, c’est dans l’aveu que se lient donc la vérité et le sexe – non point dans une forme d’enseignement ou d’initiation : l’instance de domination n’est pas du côté de celui qui parle, de celui qui sait, mais du côté de celui qui écoute et se tait. Ainsi, notre société a ajusté « l’ancienne procédure de l’aveu sur les règles du discours scientifique » (VS, p. 90-91), émigrant vers la pédagogie, les relations familiales, la médecine et la psychiatrie. Et c’est au travers de ce « dispositif » de l’aveu désormais intégré dans les méthodes scientifiques (de l’écoute clinique, notamment) qu’a pu apparaître quelque chose comme « la sexualité », située au point de croisement d’une technique d’aveu et d’une discursivité scientifique.

Jonathan Galoppin

Foucault Michel, Histoire de la sexualité I. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976 (« Tel »).

Foucault Michel, Histoire de la sexualité II. L’usage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1984 (« Tel »).

Foucault Michel, Histoire de la sexualité III. Le souci de soi, Paris, Gallimard, 1984 (« Tel »).

Monod Jean-Claude, Foucault. La police des conduites, Paris, Michalon, 1997 (« Le bien commun »).

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