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6 - Dossier, 6 - Sexualités, Cinéma, Dossier, Idées, N° 6 - Sexualités

Virginie Despentes. Des représentations féministes contemporaines

Écrivaine punk féministe pornographe cinéaste femme. Virginie Despentes est la seule personne en son genre à avoir autant de visibilité en France. Après six romans, deux films, un essai, d’innombrables nouvelles et articles, elle continue à défendre ses idées sur la sexualité féminine et le féminisme.

Peu étudiée par les chercheurs, sans doute pas à même de faire dévier l’histoire littéraire de son cours, Virginie Despentes nous invite néanmoins à nous intéresser à l’importance des représentations dans une lutte politique. Par ses réflexions et affirmations sur le porno, son travail d’écrivain mettant en scène la prostitution, le viol et des personnages féminins atypiques, elle nous propose de revenir sur les questions du féminisme, et du travail de l’artiste au sein d’une lutte politique.

Baise-moi

Virginie Despentes a fait son entrée dans l’univers culturel français à grand fracas avec la publication puis l’adaptation cinématographique de son roman Baise-moi. Un film fait de bouts de ficelle, qu’on a étiqueté pornographique, parce qu’à la dixième minute se dresse déjà une bite en érection, dans une scène de viol. Le film est en soi plein de maladresses : mauvais acteurs, dialogues ineptes, faux-raccords, musique illustrative, suite d’événements chocs. Presque un film porno-punk-amateur qui ne devrait sa diffusion qu’au personnage de Despentes lui-même et à la polémique, attendue, qui a suivi sa diffusion en salles. Pourtant, cela reste un film qui, malgré sa volonté évidente de provoquer, capture ses spectateurs et les recrache loin de l’indifférence. Difficile de parler de ce film en restant distant et analytique. Si on le regarde de la sorte, on n’y trouvera rien, ou bien peu d’éléments objectifs à défendre. Pornographique, le film le serait donc plutôt au sens où Barthes l’ébauchait dans Le plaisir du texte : « Le plaisir de la représentation n’est pas lié à son objet : la pornographie n’est pas sûre. » [1] Car devant un film porno on peut se laisser exciter, mais on peut tout aussi bien rester distant et insensible, peut-être cela dépend-il de ce que l’on y cherche, de ce qu’on en fait, de la valeur d’usage du porno. Il y a encore de ce côté un vide théorique à combler.

Ce désert théorique, Despentes le déplorera non seulement à ce sujet, mais aussi à propos de la prostitution et du viol [2]. Car si elle défend le porno, elle aborde aussi dans son essai ces deux derniers thèmes. Trois sujets difficiles qu’elle attaque de front, avec colère et ironie.

Porno, viol, prostitution : au féminin?

Dans toute son œuvre, Despentes met et en scène et défend une sexualité féminine bien éloignée de la norme. Non pas une sexualité calquée sur la sexualité dite masculine, car bien qu’elle revendique avec force, et pour elle-même, des attributs dits masculins (assumer d’être agressive, bruyante, brutale, …), elle ne se transforme pas en homme parce qu’elle regarde du porno, cherche son plaisir avec un acharnement habituellement dit masculin, ou parle de façon décomplexée du viol et de la prostitution.

Dans King Kong théorie, Despentes prend le risque de se voir accusée de minimiser ces deux situations. Elle échappe à cet écueil en parlant d’elle, en partant du témoignage (elle-même a été violée, et s’est prostituée au cours de sa vie), pour dépasser sa situation personnelle en argumentant que le viol et la prostitution sont des schémas culturels structurant les rapports de domination (et de classe) de notre société. « C’est un dispositif culturel prégnant et précis, qui prédestine la sexualité des femmes à jouir de leur propre impuissance, c’est-à-dire de la supériorité de l’autre. » [3]

Un dispositif culturel qu’elle cherche à désamorcer, celui qu’elle attaque sans relâche, contre lequel elle lutte directement en réalisant des objets culturels allant à contre-courant. Non pas par posture anticonformiste, mais bien par nécessité, pour combler un manque dont elle-même a souffert. Car, « les premières années après le viol surprise pénible : les livres ne pourront rien pour moi. » [4], « ça ne passait pas par le symbolique. » [5]

Le symbolique. Voilà le mot. Rien dans la culture pour aider les victimes du viol, leur donner une piste pour se rétablir. Au contraire : « C’est dans notre culture, dès la Bible et l’histoire de Joseph en Égypte, la parole de la femme qui accuse l’homme de viol est d’abord une parole qu’on met en doute. » [6] Du moins jusqu’à ce qu’elle découvre les écrits de la très controversée Camille Paglia, qui va jusqu’à affirmer :

C’est un risque inévitable, c’est un risque que les femmes doivent prendre en compte si elles veulent sortir de chez elles et circuler librement. Si ça t’arrive, remets-toi debout, dust yourself et passe à autre chose. Et si ça te fait trop peur, il faut rester chez ta maman et t’occuper de faire ta manucure. [7]

Propos réaffirmés avec force dans Baise-moi par Manu, tout juste après son viol :

Rien à foutre de leur pauvre bite de branleur. J’en ai pris d’autres dans le ventre et je les emmerde. C’est comme une voiture quand tu la gares en banlieue, tu laisses rien de précieux dedans. Ma chatte, je peux pas empêcher un connard d’y entrer, j’y ai rien laissé de valeur.

Le ton est brutal : mais qu’est-ce qui choque, au juste ? Despentes ne cherche pas à nier la violence du viol, elle use de sa colère pour accuser :

Je suis furieuse contre une société qui m’a éduquée sans jamais m’apprendre à blesser un homme s’il m’écarte les cuisses de force, alors que cette même société m’a inculqué l’idée que c’était un crime dont je ne devais pas me remettre. [8]

Féminisme?

En analysant les discours qui entourent le viol, la prostitution et le porno, Despentes met en lumière les traces d’un ordre sexiste toujours existant, qu’elle subit encore aujourd’hui. Sa prise de parole sert avant tout, alors que la lutte féministe semble s’éteindre suite aux progrès certains de la situation féminine depuis les années 1960, à rappeler que la situation actuelle de la femme mérite encore toute notre attention. Non pas par essence, mais bien par construction : « Je ne dis pas qu’être une femme est en soi une contrainte pénible. Il y en a qui font ça très bien. C’est l’obligation qui est dégradante. » [9] L’obligation revêt diverses formes, et aujourd’hui, c’est notamment celle de se satisfaire et de se conformer aux acquis des luttes féministes des premières années :

[Virginie Despentes] relativise à deux égards la libération des femmes « à la française ». D’abord en rappelant que la (relative) liberté d’avoir des partenaires sexuels ne signifie pas pour autant que le rapport qui lie hommes et femmes, dans ce contexte, est exonéré de rapports de domination ; reste la prégnance du genre, qui condamne les femmes à occuper le pôle inférieur ou soumis de la relation. Ensuite, parce que le discours de la libération sexuelle peut n’être qu’une reformulation de l’impératif de séduction et de soumission à l’ordre hétéronormatif, intériorisé par les femmes (sous forme de « mytho ») pour se conformer à la fois à l’injonction à la sexualité (en l’occurrence, à l’hétérosexualité) et aux codes de la domination masculine, qui ne tolèrent la sexualité des femmes que si celle-ci se conforme à ses principes. [10]

L’obligation d’une sexualité libérée est un des dogmes les plus pervers qui soit. Et il ne concerne pas seulement les femmes puisque, faut-il le rappeler, à figer des caractéristiques féminines, à attendre d’elles des attitudes typées, et à voir sanctionné tout comportement qui en dévie, c’est aussi contraindre et restreindre les hommes à un mode de réponse. D’où ce rappel de Despentes :

Le féminisme est une révolution, pas un réaménagement des consignes marketing, pas une vague promotion de la fellation ou de l’échangisme, il n’est pas seulement question d’améliorer les salaires d’appoint. Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes et pour les autres. Une révolution, bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l’air. [11]

Ou encore cette interrogation : « Comment explique-t-on qu’en trente ans aucun homme n’a produit le moindre texte novateur concernant la masculinité ? » [12]

Un propos formulé aussi par d’autres féministes actuelles, qui étendent le combat des femmes au combat sur le genre, comme Judith Butler qui a cherché avant tout « à faire la critique d’une présomption d’hétérosexualité […], à contester les présupposés sur les limites et les bons usages du genre, dans la mesure où ceux-là limitent les significations du genre à des idées reçues sur la masculinité ou la féminité. » [13]

Butler comme Despentes s’attaquent donc aux discours féministes de la première heure, qui empêchaient de penser et d’associer le combat des femmes avec celui de homosexuels et des étrangers. Toutes deux parlent pour ceux qui ne peuvent se reconnaître dans les modèles de comportements sociaux (qu’ils concernent le genre, la sexualité, la langue, …) érigés en normes.

Politique de la représentation

Despentes revendique. Elle est dans la lutte politique. Mais son travail d’écrivain et de cinéaste ne peut être réduit à une œuvre à thèse. Il ne s’agit pas de prouver quoi que ce soit (avec son essai ou son ton en général, elle se garde bien de se prendre pour une théoricienne), mais de créer des représentations qui contredisent dans la fiction les comportements attendus, voire exigés, et proposent des projections alternatives, comme l’a mis en lumière Virginie Souzon :

L’écriture de Despentes ne minimise pas la violence, bien au contraire. Le viol est un motif au cœur de son œuvre, et elle montre qu’il ne se réduit pas à une interprétation simple, en même temps qu’elle récuse les interprétations majoritaires qui en sont faites. C’est pourquoi elle donne aux femmes la possibilité de ne plus en être uniquement des victimes : parce que leur auteure les dote d’une force, d’une agressivité ou d’un parcours allant à l’encontre des codes de la féminité, mais aussi parce qu’elles partagent une expérience commune, elles sont autant d’indices fictionnels révélateurs d’un ordre sexiste réel. [14]

La question des rapports de l’art au politique n’est pas close. Despentes crée des représentations féminines contemporaines susceptibles de modifier le regard sur l’ordre établi. De manière grossière ? Non, de manière brutale et agressive. Ce type de travail est vite dénigré, puisqu’il ne rejoint pas ce qu’on appelle le grand art. Barthes disait que la représentation pornographique est peu sûre. « La représentation, elle, serait une figuration embarrassée, encombrée d’autres sens que celui du désir : un espace d’alibis (réalité, morale, vraisemblance, lisibilité, vérité, etc.) [15] » Comme pour la pornographie, elle aussi associée à un objectif non-artistique, on est en droit de se demander quelle serait la valeur d’usage des représentations créées par Despentes.

Selon nous, l’efficacité politique des discours et de l’art ne peut pas se définir selon des critères intemporels, mais doit se comprendre dans le cours d’un processus. Les luttes pour les minorités sont souvent décrédibilisées par leurs appels à l’essence, leurs usages de l’agressivité et de la revendication pure et simple. Pourtant, s’il ne faut pas s’en contenter et s’il faut rapidement passer à autre chose, l’étape menant à la reconnaissance est indispensable.

Au cours d’un dossier réalisé par les Cahiers du cinéma à propos des femmes cinéastes, la réalisatrice Céline Sciamma rappelait la nécessité de la représentativité, sans s’y limiter. Car bien qu’elle réponde à la question du cinéma féminin en disant qu’il s’agit d’une question politique, et non esthétique (balayant du coup a priori l’idée d’un festival de femmes), elle affirme que, pour exister, il faut passer par la revendication d’un droit à la parole. « La question de la représentativité est primordiale. […] S’autoriser à penser qu’on peut être réalisatrice, […] ça passe par des figures. » [16] En ce qui la concerne, elle pense à toutes les réalisatrices qui l’ont précédée et qui lui ont permis d’entamer son parcours.

Comme Despentes déplorant le fait que des questions féminines aussi importantes que le viol ne passent pas par le symbolique, cette réalisatrice témoigne du besoin humain de figure, de représentation, et de reconnaissance. La revendication est une étape, tout comme les premières luttes féministes l’ont été. Il faut revendiquer, affirmer, exister, représenter, avant de pouvoir prendre la parole posément pour réfléchir.

Virginie Despentes veut rappeler la nécessité de la lutte, et elle se bat en première ligne, c’est-à-dire par la revendication, en cherchant à représenter, à créer du symbolique. Le simple fait que ses représentations dérangent prouve qu’il existe un ordre de la sexualité qui peut être bouleversé. En attendant que l’étape de la revendication, cette étape qui ennuie souvent, puisse être dépassée, Virginie Despentes affronte le mépris en usant de toute sa colère et de son talent pour énoncer des propositions alternatives.

Joachim Soudan

[1] Barthes, Roland, Le plaisir du texte, p. 88.

[2] Ce manque tend pourtant à se combler. En première ligne, les études de genre (anglo-saxonne, pour l’origine), qui sont encore fort dénigrées en Europe, et avant tout en France. On craint (et à juste titre) l’essentialisation qui fut à la base de ces études. C’est aussi le reproche que l’on a fait et fait encore au féminisme. Or, il existe maintenant des études et des formes de féminismes qui pensent ces questions en évitant les dangers de l’essentialisation. Telle que l’œuvre de Judith Butler, notamment Trouble dans le genre.

[3] Despentes, Virginie, King Kong théorie, p.52.

[4] Ibid., p.40.

[5] Ibid., p.41.

[6] Ibid., p.35.

[7] Citée de mémoire par Despentes dans Ibid., p.41.

[8] Ibid., p. 47.

[9] Ibid., p.128.

[10] Virginie Sauzon, « Virginie Despentes et les récits de la violence sexuelle : une déconstruction littéraire et féministe des rhétoriques de la racialisation », Genre, sexualité & société [En ligne], n°7, Printemps 2012, URL : http://gss.revues.org/index2328.html, paragraphe 21.

[11] Despentes, Virginie, op. cit., p. 145.

[12] Ibid., p. 141.

[13] Butler, Judith, Trouble dans le genre, p. 26.

[14] Virginie Sauzon, op. cit., paragraphe 42.

[15]Barthes, Roland, op. cit., p. 89.

[16] Sciamma Céline, interviewée dans « Enquête sur les réalisatrices », in Cahiers du cinéma, N°681, Paris, septembre 2012.

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