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6 - Dossier, Cinéma, Dossier

Satire, comédie et féminisme dans The Stepford Wives (2004) de Frank Oz

C’est dans le registre de la comédie satirique que Frank Oz et Paul Rudnik ont choisi de faire leur remake de « The Stepford Wives » (1975, Brian Forbes) qui est lui-même une adaptation du roman éponyme d’Ira Levin (1972). La dimension horrifique qui était magnifiée chez Forbes s’y trouve considérablement diminuée, l’objectif étant d’aborder le thème de la guerre des sexes avec un peu plus de légèreté. Il n’y avait en effet nul besoin d’opter pour le sermon didactique dans cette nouvelle version étant donné que la société occidentale a considérablement changé depuis les années 1970 – et cela même si le combat pour l’égalité des sexes n’y est certes pas encore terminé. Le message du film n’en reste cependant pas moins percutant car, comme le dit Northrop Frye, « qui manie la satire a choisi les éléments dont il fait ressortir le ridicule, et le choix se fonde sur des critères moraux. » [1]

De facto, dès le générique d’ouverture, l’essence satirique du film nous est révélée grâce à un ingénieux montage d’images publicitaires datant des années 1950-60 et contenant maintes figurations stéréotypées de la femme occidentale : princesses conciliantes, cuisinières dévouées et ménagères matérialistes défilent, s’extasiant devant toutes sortes de produits qui profitent des dernières découvertes technologiques de l’époque. Le décalage temporel permet d’en rire tant la mise en scène paraît outrancière et absurde. On ne peut donc que constater que les deuxième et troisième vagues de féminisme [2] ont drastiquement changé notre société puisque véhiculer pareille image de la femme sans visée ironique est à présent moralement inacceptable. L’image d’archive devient donc en elle-même une mise en garde.

Si le générique du film nous annonce le monde idéologiquement rétrograde de Stepford, il sert avant tout à inscrire le film dans son registre satirique. Ainsi, le spectateur n’est nullement surpris lorsque dans la première séquence, il voit Joanna (Nicole Kidman), personnage stéréotypique de la P.D.G. rosse, présenter son show télévisuel, narquois à l’égard des hommes, devant une assemblée essentiellement féminine. Les rôles habituellement attribués aux hommes et aux femmes dans le cinéma classique s’y trouvent inversés : la femme n’y est plus cet agent passif qui catalyse l’amour ou la peur du héros masculin. Elle est en soi importante. Et l’homme devient brièvement l’objet de la scopophilie comme en témoigne l’apparition remarquable de Tonkiro, le bodybuilder fétichisé.

Mais cette atmosphère carnavalesque, au sens bakhtinien du terme, cesse brutalement lorsque Joanna est renvoyée de son poste de P.D.G. et s’en va, accompagnée de son mari, Walter Presby (Matthew Broderick), et de ses deux enfants, dans la banlieue de Stepford afin de se remettre émotionnellement de ce fâcheux incident. En effet, les femmes habitant Stepford rappellent « désagréablement » le générique. Elles semblent toutes sorties du même moule : belles, soumises, obsédées par leurs tâches ménagères et profondément dévouées à leurs maris. Inspirant un sentiment d’inquiétante étrangeté, celles-ci se révèlent être des cyborgs:  leurs maris leur ont implanté des nano puces dans le cerveau et ont changé une partie de leur enveloppe charnelle pour les « remanier » selon leur goût.

Tout laisse croire que Mike Wellington (Christopher Walken) – le senex iratus du film et le leader incontesté de Stepford – est le diabolique concepteur de ce projet phallocentrique. Mais en réalité, il n’en est rien : Mike est un robot et il a été conçu par sa compagne Claire (Glenn Close), une ancienne neurochirurgienne et spécialiste en génie génétique. Celle-ci a programmé Mike en mâle dominant de sorte que les hommes l’admirent et le respectent : ces derniers sont tous frustrés et gynophobes. Ensuite, il n’a pas été difficile de les convaincre de dépouiller leurs femmes, brillantes carriéristes et intellectuelles, de leurs identités véritables. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que Claire projette de les changer eux aussi en cyborgs : « je voulais simplement un monde meilleur où les hommes seraient des hommes et les femmes, belles et aimées » révèle-t-elle lors de l’anagnorisis [3] qui suit la libération des femmes de Stepford grâce à Walter, ainsi que la destruction de Mike par Joanna. Nonobstant le caractère hystérique et machiavélique du personnage de Claire, cet ironique Twist Narratif ne peut que faire sourire les cyberféministes [4].

Ainsi, contrairement à la version horrifique de Forbes où Joanna se faisait assassiner puis remplacer par son double robotique, la version proposée par Oz offre un happy end comme le veut habituellement la forme ternaire du mythos de la comédie, selon Frye : « la société du héros entre en rébellion contre la société vieillie et en triomphe ; mais les normes de la société du héros sont celles de la saturnale, elles évoquent un âge d’or antérieur à celui où se situe l’action principale [du film]. Régnait en ce temps un ordre stable et harmonieux qui fut détruit par l’effet de la folie, de l’oubli, de l’obsession, par « les préjugés et l’orgueil », par des évènements que les personnages eux-mêmes ne peuvent comprendre, et cet ordre en fin de compte sera rétabli » [5]. Le rétablissement de l’ordre se fait, bien entendu, en réintégrant tous les personnages de l’histoire – à l’exception de Claire qui meurt électrocutée en embrassant la tête décapitée de son robot de mari – dans la société instaurée lors du dénouement : les femmes reprennent en main leurs carrières professionnelles tandis que les hommes, à titre de punition, sont assignés à résidence et doivent activement participer aux travaux ménagers.

Pour conclure, le film, dans son ensemble, invite le spectateur à comprendre, par le biais de la comédie et de la satire, que la situation finale est supposée idéale. Autrement dit, il prône une société dans laquelle existe une réelle égalité des sexes.

 Quentin Dispas

Pour aller plus loin :

– Johnston Jessica et Sears Cornelia, «An Analysis of the Technoscientific Imaginary in the Remake of The Stepford Wives », dans Wide Screen, Vol. 3, No.1, Subaltern Media, juin 2011.

– Mulvey Laura, « Visual Pleasure and Narrative Cinema »,  dans Braudy Leo et Cohen Marshall, Film Theory and Criticism: Introductory Readings, Oxford University Press, 1999, p. 833-44.

[1] – Frye Northrop, Anatomie de la critique, Gallimard, 1969, p. 272.

[2] – Pour en savoir plus à ce sujet, nous vous recommandons de lire le premier chapitre de « Gender Communication Theories and Analysis. From Silence to Performance » de Charlotte Krolokke et Ann Scott Sorensen. Celui-ci est disponible en ligne à l’adresse suivante : http://www.sagepub.com/upm-data/6236_Chapter_1_Krolokke_2nd_Rev_Final_Pdf.pdf

[3] – Découverte critique ou révélation finale, dans la terminologie aristotélicienne.

[4] – Parmi lesquel(le)s on ne peut manquer de mentionner Sadie Plant, pour son travail portant sur la reconnaissance de l’apport des femmes à l’histoire de la recherche scientifique. Cf. Plant Sadie, The Most Radical Gesture: The Situationist International in a Postmodern Age, Routledge, 1992.

[5] – Frye Northrop, op. cit., p. 209.

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Discussion

Une réflexion sur “Satire, comédie et féminisme dans The Stepford Wives (2004) de Frank Oz

  1. j’ ai adoré , je suis vraiment rentré dans le texte . bien écrit merci pour ce moment délicieux :))))

    Publié par Ait | octobre 1, 2013, 19:41

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