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6 - Dossier, Cinéma, Dossier

Tiresia, de Bertrand Bonello (2003)

Son frontispice place d’emblée Tiresia sous le signe de l’ambivalence et de la duplicité. Dans l’obscurité, une masse informe bouillonne, surgie des profondeurs – de la lave en fusion. Tandis que des gerbes écarlates viennent moutonner en surface, le deuxième mouvement de la septième symphonie de Beethoven s’engage. De l’éternité, Rimbaud disait qu’elle était « la mer allée / avec le soleil » ; le magma, c’est l’eau (sa fluence) allée avec le feu (son ardeur dévorante). Rien ne sera simple dans cette histoire.

Épris de perfection, Terranova enlève et séquestre Tiresia, un jeune transsexuel brésilien d’une grande beauté. Il ne le (quel pronom employer ?) touche pas – il n’aime qu’à distance, par le truchement de ce qui, aux yeux de Kant, passait pour le plus noble des sens : la vue. Passionnément, Terranova regarde son captif, épiant ses ablutions, le dévorant du regard comme on assiste à un spectacle, fasciné par l’androgynie de ce corps fabuleux. Une femme, la plus authentiquement femme d’entre toutes les femmes ; une femme dotée d’un sexe masculin. Je sais ce que je suis, je sais que ça n’est pas naturel, que c’est chimique : sans ses hormones, Tiresia redevient peu à peu un homme. Ses traits se durcissent, sa voix s’approfondit – quelque chose de l’ordre d’une continuité se donne alors à voir, qui décline entre les deux extrêmes du spectre (l’homme ou la femme) un panel nuancé d’entre-deux. Confronté à l’impureté manifeste de son prisonnier (ni tout à fait femme, ni tout à fait homme), Terranova souffre – il lui crève les yeux et l’abandonne le long d’une route de campagne. Recueilli par une jeune fille, Tiresia développe un don pour la prémonition qui lui vaudra la méfiance d’un village et la jalousie de son prêtre, qu’il concurrence en soulageant l’âme des fidèles.

Chez Bataille, Simone, l’héroïne d’Histoire de l’œil, introduit dans son vagin le globe oculaire fraîchement arraché d’un religieux mis à mort. L’œil, prothèse du désir au-même titre que le sexe – entre l’un et l’autre, ce que Freud appelait un rapport substitutif. Habité lui aussi par cette hypothèse, le film de Bonello, à cet égard, plonge ses racines au cœur d’un fonds mythique évident. Bien entendu, il y a d’abord Tirésias – ce devin frappé de cécité pour avoir expérimenté les deux genres ; Œdipe ensuite, figure exemplaire du pharmakoskatharmos, bouc émissaire par lequel advient la purification. Tiresia paiera de sa vue puis de sa vie son refus de l’assignation définitoire – intolérable principe de mouvance dans un monde acquis à l’inertie des formes. À mi-chemin entre le sacré et le profane, à la fois pute et saint, pécheur et martyr, copie et modèle original, incarnation tantôt de la vulgarité la plus crue, tantôt du raffinement le plus extrême, il n’a pas fini, tel le visiteur du Théorème de Pasolini, de hanter les consciences.

Matthias De Jonghe

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