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6 - Dossier, Dossier

La sexualité : quelques jalons – S. Freud

Sans fétichisme aucun, ce dossier se doit d’évoquer la figure de Freud. Banal que de souligner combien les théories du professeur ont déterminé la pensée de la sexualité… Eh bien mettons les pieds dans le plat du banal, et évoquons à gros traits ce qui apparaît parfois comme des propositions désormais communes. On aurait voulu écrire davantage sur les héritiers et sur la discipline psychanalytique, sur Kristeva qui est citée, ou encore dire un mot de l’érotisme et de la mort chez Bataille et montrer en quoi cette paire se démarque du dualisme Éros-Thanatos… Il a pourtant fallu se cantonner à déployer l’une ou l’autre notion, laissant au lecteur jeter les ponts, discerner les contrastes.

[1/3] La sexualité humaine : procréation et vie amoureuse

« Par la place prépondérante qu’il accorde à la sexualité dans sa psychanalyse, Freud envisage l’homme avant tout comme un organisme biologique. » Voici le genre de critique qui fuse à l’encontre des théories de l’un de ceux que Paul Ricœur appelle « maîtres du soupçon ». De l’autre côté, des voix fustigent l’excès de sens attribué à la sexualité, et donc le peu de considération pour certains mécanismes déterminants. Or, quoi qu’il en soit de ces appréciations, il faut rappeler combien la sexualité demeure proprement humaine, c’est-à-dire qu’elle relève à la fois de l’ordre du biologique et de celui de la construction du sens. Sigmund Freud (1856-1939) invite ainsi à penser ensemble la procréation, entre autres, et la vie amoureuse.

Autoérotisme et altruisme

En 1905 paraissent les Trois essais sur la théorie sexuelle, études capitales pour la discipline, que leur auteur ne cesse de retoucher et qui s’inscrivent dans la lignée de ses recherches précédentes, dont L’interprétation du rêve (1900). Citation retentissante : l’enfant est un « pervers polymorphe ». Car la pulsion sexuelle existe chez l’enfant, avant même la puberté. À ce stade prégénital, elle ne se subordonne cependant pas à la fonction de reproduction, laquelle ne se développe que plus tard. En ce sens, cette pulsion est dite partielle. Elle n’a pas encore d’objet, est autoérotique et n’a d’autre but que de stimuler une zone érogène. La pulsion sexuelle de l’enfant se manifeste par exemple par le suçotement, où l’activité sexuelle ne se dissocie pas de l’ingestion d’aliments. Ainsi, « le but sexuel réside dans l’incorporation de l’objet » (p. 128). Freud parle d’une organisation « orale » ou « cannibalique » des pulsions, à laquelle succède l’organisation sadique-anale. À la puberté, le but sexuel connaît des changements. Il ne s’agit plus du seul plaisir qui naît de la stimulation d’une zone érogène : « La pulsion sexuelle se met à présent au service de la fonction de reproduction ; elle devient pour ainsi dire altruiste » (p. 144).

La toute puissance de l’amour

Orifices et surfaces, ce qui entre et ce qui sort, contenus et enveloppes, soi-même et autrui : l’enfant fait un usage sexuel de tout, et rien n’empêche d’appeler amour cet usage. L’amour le plus pur ouvre le monde des déviations, le plus pur baiser est contact entre deux muqueuses digestives explique Michel Gribinski dans sa préface aux Trois essais (p. 9-10). Les lèvres sont en effet devenues, dans le suçotement, des zones érogènes. Leur participation au système digestif se double de la possibilité pour elles d’être stimulées. Chez l’enfant comme chez l’adulte, puisque la sexualité de ce dernier « est de caractère infantile » (p. 9), il y a une déliaison entre la pulsion sexuelle (libido), « la personne dont émane l’attraction sexuelle » (objet) et « l’acte auquel pousse la pulsion » (but sexuel) (p. 38). La pulsion bénéficie donc d’une certaine indépendance par rapport à son objet ; elle n’est pas déterminée exclusivement par lui. Les potentielles déviations par rapport à l’idée de la sexualité que se fait l’opinion populaire sont donc multiples – l’enfant est pervers polymorphe. Il convient de comprendre comme perverses les activités dont le but n’est pas l’union des parties génitales (reproduction). Ainsi du baiser, « contact entre deux muqueuses digestives ». Pour Freud, la perversion n’a rien d’un symptôme pathologique lorsqu’elle intervient en supplément à ces pratiques qui mènent à l’accouplement. Dans la déviation de la pulsion par rapport à ce but se joue la sortie du sujet humain hors de la pure trajectoire biologique : « La toute puissance de l’amour ne se manifeste peut-être jamais plus fortement que dans ses égarements. » (p. 74)

(Sigmund Freud  Uploaded by Viejo sabio) [CC-BY-2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.0)], via Wikimedia Commons

Sigmund Freud, par César Blanco (Mexique)

  • Freud Sigmund, Trois essais sur la théorie sexuelle, trad. de l’allemand par Philippe Koeppel, préface de Michel Gribinski, Paris, Gallimard, 1987 (Connaissance de l’Inconscient. Œuvres de Sigmund Freud. Traductions nouvelles)

[2/3] Responsabilité du désir

La conjonction de l’excitation biologique et de la toute puissance de l’amour (cf. [1/3]) permet à Julia Kristeva de discerner « un dépassement du dualisme métaphysique corps/âme ». Telle est la spécificité de l’être humain, capable « de modifier le but des pulsions : ce ne sera plus la procréation seule, en changeant l’objet : ce ne sera plus le plaisir d’organe seul, mais aussi la représentation psychique de ce plaisir, l’idée » (Kristeva). Cette espèce de marge de manœuvre signifie-t-elle que je dispose d’une liberté vis-à-vis de mes pulsions ? L’affirmer reviendrait à fermer les yeux sur certains déterminismes qui rognent sur la « latitude subjective » (Castel, p. 43) qui se laisse entrevoir. En revanche, ce sont bien des enjeux de ce type qui entrent en ligne de compte. Car la responsabilité de l’individu à l’égard de ses pulsions se révèle d’autant plus singulière que l’idée de liberté compose avec celle de contrainte :

Le paradoxe, c’est que l’espace intime ouvert par la démarche amorale de Freud permet plus qu’une autre de poser la question de la responsabilité du désir, responsabilité inouïe, puisqu’elle me concerne non pas dans ce que je veux, mais dans ce qui m’anime réellement quand je veux ou ne veux pas telle ou telle chose. (Ibid., p. 44)

  • Castel Pierre-Henri, « Comment l’inconscient est devenu sexuel », dans Id. (éd.), Freud. Le moi contre sa sexualité, Paris, PUF, 2002 (Débats philosophiques), p. 11-45
  • Kristeva Julia, « Sexualité et handicap », disponible en ligne http://www.kristeva.fr/sexualite-et-handicap.html (14/10/12)

[3/3] Détour sur le parcours vers le sans vie

Édition revue et augmentée des travaux menés jusqu’alors, pour ainsi dire, ce qu’on désigne comme « seconde topique » jongle avec des notions aussi fameuses que les instances « ça », « moi », « surmoi ». « Au-delà du principe de plaisir », paru en 1920, témoigne de ce pas complémentaire effectué par Freud dans ses théories. Or, la sexualité demeure un thème de prédilection.

Freud a décrit l’excitation, notamment sexuelle, en tant qu’elle s’apparente à une tension et, partant, alimente le déplaisir chez le sujet. C’est pourquoi celui-ci ressent la nécessité de diminuer ladite tension – ce qui procure le plaisir. Le père de la psychanalyse, comme se le remémore la postérité, souligne que le principe de plaisir rencontre deux obstacles : le principe de réalité d’une part (la prise en compte de l’environnement, qui impose des bornes), les pulsions retenues de l’autre (le refoulement, qui induit une répétition incessante de l’expérience de satisfaction primaire ; la tension persiste donc).

Mais la nouveauté, avec le texte indiquant un au-delà du principe de plaisir, réside ailleurs. Car les pulsions sexuelles y révèlent une double polarité, entrevue mais jamais envisagée sous forme conjointe auparavant : elles se tournent à la fois vers la conservation et vers une forme de dépassement. En effet, d’un côté elles participent « à maintenir, comme source interne de plaisir, la modification imposée par la contrainte » (p. 313-314). Cette orientation tend vers le « sans vie » (p. 310) et se ramasse dans la répétition – pulsion de mort, Thanatos. De l’autre, les pulsions sexuelles jouent le jeu de la vie, en introduisant une forme de détour dans le parcours vers la mort – pulsion de vie, Éros. « C’est ainsi que la libido de nos pulsions sexuelles coïnciderait avec l’Éros des poètes et des philosophes, qui maintient en cohésion tout ce qui est vivant. » (p. 324)

  • Freud Sigmund, « Au-delà du principe de plaisir », dans Id., Œuvres complètes : Psychanalyse, vol. xv, p. 273-338

Guillaume Willem

Pour aller plus loin

  • Freud Sigmund, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci
  • Id., « Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse. xxxiie leçon. Angoisse et vie pulsionnelle »
  • Id., Le Moi et le Ça
  • Laplanche Jean, Vie et mort en psychanalyse
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