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7 - La Hiérarchie, 7 - Varia, Varia

L’usure du monde

L’usure du monde

Fragments d’un journal de voyage, suivis d’addenda

À divers titres, la contribution qui suit s’est nourrie, dans sa réflexion sur le tourisme de masse, de trois ouvrages – Simulacres et simulation, de Jean Baudrillard, L’ère du vide, de Gilles Lipovetsky, et, bien entendu, L’usage du monde, de Nicolas Bouvier.

I.

Au début, on ne veut pas y croire. La route – une piste de latérite, poussiéreuse et pleine d’ornières, à peine moins étroite que le fil d’un funambule –, cette route devait serpenter à travers la jungle. La nouvelle avait couru, pourtant : they’re building a new road. On a pris le départ tout de même, pour mettre la rumeur à l’épreuve ; et, à présent que s’effondre l’espoir fou de faire mentir les faits par la force de l’imagination, on cherche à tempérer sa déception, à la déprécier comme, adolescent, on refusait parfois d’admettre une lassitude jusqu’alors inconnue pour certains des jeux de l’enfance, autrefois prisés. (Après cela vient la honte – mais c’est une autre histoire.)

Sur une largeur de plusieurs mètres, la terre battue et les cailloux ont laissé place à l’asphalte ; et, le long des bas-côtés, un charnier de terres éventrées a relégué la jungle à l’horizon. Les camions et leur chargement peuvent désormais circuler sans peine.

II.

Chaque jour, il en vient deux. Deux jeeps dantesques, démesurément puissantes, plus hautes que les baraques de ce village où d’ordinaire on aperçoit tout juste l’une ou l’autre bicyclette. Émergeant de sous la tôle cuite et recuite par le soleil, par là rendue cassante, des enfants se pressent autour de ces deux masses vrombissantes. Ils vont nus dans la poussière, au milieu des porcelets – saurait-on vraiment dire, alors, qui du môme ou du petit cochon est le plus mignon ? Certains coursent les chiots, s’en emparent gauchement, dans l’étreinte brutale d’un âge qui n’a pas encore appris la tendresse. On s’amuse de ces gestes emportés, d’une spontanéité telle qu’ils récusent d’emblée tout procès d’intention : ils ne savent pas.

Mais bientôt on se récrie, en proie au dégoût : il y a là une fillette aux cheveux trop courts, coupés droits sur un front flanqué d’une large blessure mélangeant à la terre le sang coagulé et la sanie. Voilà une dizaine de minutes, elle a fait une mauvaise chute : les pierres, ici, viennent en nombre et coupantes, et la petite tient encore bien mal sur ses jambes. Pour faire cesser ses pleurs, un aîné lui a offert un poussin crevé, et c’est ce jouet qu’elle serre maintenant contre son ventre.

Free for you – on n’a pas encore quitté le village, mais voici déjà une grande canette de bière. Ce soir, on ripaille dans la jungle, à quelques heures de marche de là.

III.

Ils n’ont pas de statut. Le soir, sur les vastes chantiers, c’est à peine si l’on entrevoit leurs ombres glisser le long des murs fraîchement bâtis. Entre deux piliers nus et encore luisants de ciment, ils ont tendu leurs hamacs. Et ils dorment là, à la sauvette, dans des lieux qui naissent de leur sueur, dans des lieux qui leur doivent tout mais ne les accepteront jamais (en aucun cas ils ne leur sont destinés). L’on ne sait alors s’ils se masquent le visage par crainte de perdre la face, ou pour signifier à tous, mais sans éclat de voix, qu’ils l’ont déjà perdue.

Ailleurs, sur une estrade trop modeste, et pour un public distrait (la cuisine continentale leur fait concurrence), ils se compromettent dans des simulacres de cérémonies et de danses rituelles où leur patrimoine millénaire se prostitue sans entrain – chaque jour, une première fois à midi, une seconde à vingt heures. On parle de performances culturelles.

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© Matthias De Jonghe

Addenda : l’avènement progressif d’une ère vouée à la globalisation des échanges aura coïncidé avec l’émergence d’une nouvelle forme de socialité : la socialité de masse. Autrement dit (et c’est inquiétant, bien entendu) : le destin de l’homme se confond aujourd’hui, à tous les niveaux, avec celui de la marchandise. Là où l’une se multiplie exponentiellement dans la production à grande échelle et se concentre en stocks appelés à circuler et à constituer, par cette circulation, le rhizome de la distribution mondiale, l’autre suit le même chemin ; c’est-à-dire qu’il en vient lui aussi à circuler à une allure démente, comme le fluide-carburant d’une machine qui exigerait, pour son fonctionnement, d’astronomiques quantités d’énergie.

Génératrice d’une frénésie gesticulatoire le plus souvent dépourvue d’enjeux, de buts et d’objets, la socialité de masse ne trame plus qu’un tissu nécrosé, produit d’un lien dégénérescent, d’un lien malade qui, sous couvert d’une pacification et d’une internationalisation des rapports interpersonnels, isole de façon croissante les individus. Partout, aux quatre coins du globe, les halls de gare et les salles d’attente des aéroports (des lieux emblématiques de l’époque) avalent et recrachent alternativement des foules anonymes d’autoproclamés « citoyens du monde »  – en réalité, pour la plupart, des êtres sans attaches ni convictions, déresponsabilisés et dépolitisés. (Et l’on a beau prétendre au statut d’exception et tonner sur la meute comme un poète en exil : c’est oublier que le procès de massification n’épargne personne, c’est oublier que le social s’insinue partout, même dans les marges où on voudrait le croire absent.)

À mesure que se confirme cette tendance à la circulation massive des hommes et des choses, c’est tout le potentiel traumatique et événementiel inhérent au déplacement (ce qu’une âme romantique appellerait peut-être « les vertus initiatiques du voyage ») qui décroît progressivement et se trouve peu à peu neutralisé. Évacué, désinhibé, l’affect disparaît sous le vernis de la légèreté, exactement comme s’évaporent la force de subversion et la virulence propres aux grandes œuvres, une fois actée leur canonisation muséale. D’ailleurs, cette logique de la muséification semble à terme promise à gagner toutes les dimensions de l’existence. Radicalisation de l’hypothèse consommatrice et extension de celle-ci à la sphère de l’immatériel, elle procède à la vitrification systématique du réel ; en désamorçant la charge de l’expérience singulière par la mise en place d’un réseau balisé de comportements, d’itinéraires et de vécus, elle substitue le modèle au spécimen, le type à la singularité, la carte au territoire. La liberté de mouvement paraît totale ? Elle n’a en réalité jamais été déterminée de façon aussi ambiguë.

Le régime social de massification exclut d’avance la ponctuation de l’inédit ; à l’instar des produits au supermarché, les trajectoires et les expériences de vie sont « suggérées » à l’individu et lui parviennent conditionnées, empaquetées, prêtes à l’emploi, d’emblée produites en série. Tout se passe comme si, égaré parmi les copies, ravalé lui-même au rang de copie, l’original – c’est-à-dire le référent, le point d’appui des modèles dans le réel – cessait d’être discernable. Il ne s’agit donc plus de représentation, mais de l’engendrement d’une réalité factice, en papier mâché, comme tout le reste. C’est ainsi, par exemple, que persistent chez telle ou telle tribu du Nord de la Thaïlande des traits culturels intrinsèquement désarrimés, démotivés, mais maintenus artificiellement en vie d’avoir été jugés, si l’on peut dire, « propres à la consommation », et dignes, à ce titre, d’une petite vitrine dans le grand musée du monde. 

La barbarie recule, dit-on. C’est faux, bien sûr : elle ne fait que s’avancer sous un visage neuf, plus fréquentable, mais non moins enclin à la violence. Désormais, elle réduit les peuples à la caricature plutôt qu’en esclavage ; froidement, en douceur (tout en soutenant le droit à la différence – il faut bien sauver la face), elle neutralise l’altérité au lieu de s’y mesurer dans les débordements d’un conflit déclaré. C’est le cauchemar climatisé d’Henry Miller poussé dans ses ultimes retranchements : un univers machinisé et désaffecté où deviennent soudain acceptables les injustices et les contrastes les plus criants ; un univers déserté par le sens de la gravité (et par cette forme rare d’intimité autorisant à rire de tout) ; un univers où, au nom du progrès et de la croissance, la nature s’exploite à mort, tandis que se couvrent peu à peu du même glacis habitudes, espaces de vie et populations ; un univers où l’on donne aux cocktails et aux pizzas le nom des défoliants, des engins explosifs et des techniques de torture mobilisés au cours d’une guerre pourtant récente ; un univers où, à peine vêtu et sirotant un Coca, on visite des champs d’extermination à la surface desquels affleurent encore des dents et des lambeaux de vêtements.

Diluée depuis longtemps, la culpabilité (celle de qui ?) n’a plus cours ; ce n’est pas le moindre des sortilèges ourdis par une machine si parfaitement fonctionnelle que même ses grippages, in fine, se révèlent à peine péripéties mineures de son travail ininterrompu.

 

Matthias De Jonghe

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