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7 - La Hiérarchie, 7 - Varia, Photo

Photographie argentique : reste d’un art photographique bien à lui

La chambre noire mise en lumière

Depuis quelques années, la photographie numérique a su prouver ses qualités incontestables. Par son prix et sa simplicité, elle a fait de l’ombre à la photographie argentique. Que reste-t-il de propre à cette pratique ? Enquête sur cette photographie qui n’a pas encore mis le voile sur sa chambre noire.

Un après-midi dans le passé. C’est là où Katherine Longly, photographe et animatrice, souhaite plonger les visiteurs. Une ambiance de chambre noire. La faible lumière rouge éveille une certaine nostalgie. Dans ce laboratoire aménagé au sein du Museum du Botanique, à Bruxelles, certains visiteurs de l’exposition de Ghisoland – grand portraitiste du début du xxe siècle – peuvent venir réaliser des portraits sur du papier photographique. Exposer sa composition sur une surface photosensible et la plonger dans la magie du révélateur. Enfin, la fixer à jamais.

Katherine Longly s’adresse aux enfants : « savez-vous ce qu’est une pellicule ? ». La réponse est unanime : c’est un non sans hésitation. D’autres visiteurs marchent de photographie en photographie, à travers l’exposition, appareil numérique au cou, les yeux grands ouverts devant ces portraits géants.

Ces clichés argentiques sont aujourd’hui ancrés dans un monde industriel qui laisse peu de place à la pellicule. « Tous les reflex argentiques ont disparu de nos rayons », raconte un vendeur du département photo de la FNAC. Suivi de près par Canon avec l’EOS 1V, Nikon a depuis 2006 annoncé son intention d’abandonner la production d’une gamme élargie d’appareils argentiques pour ne proposer plus qu’un seul modèle, le F6. Le coup de grâce fut donné en 2009, lorsque le géant de la photographie, Kodak, a fermé son dernier laboratoire chimique.

De la singularité à la généralité

L’apparition de la photographie numérique a totalement modifié les pratiques culturelles et marchandes de la photographie en tant qu’art. Avant l’apparition et, surtout, la démocratisation des appareils numériques – 121 millions d’appareils vendus en 2010 –, il existait principalement une photographie réfléchie, non ponctuelle et peut-être plus solitaire. Les photographies, autrefois collées dans des albums ou mis en diapos, sont aujourd’hui presque automatiquement partagées sur la toile, sans réel contrôle. La moitié des événements figés par les Européens se retrouvent sur internet. Il y a une nouvelle volonté de montrer à l’univers entier sa propre vision du monde images, aux dépens d’une singularité d’avantage recherchée auparavant. Les photos de vacances, par exemple, permettent de partager une expérience, qui suscite de moins en moins de surprise face aux nombreuses images déjà vues précédemment sur Facebook, Flickr, Google Images, etc.

Une majorité des images, aujourd’hui, se rangent dans des normes qui en font des clichés stéréotypés et banals, difficiles à inscrire dans une histoire de la photo qui prône – ou prônait – l’originalité et l’individualité du cliché.

© Nicolas Baudoux

© Nicolas Baudoux

Révolution du plaisir

Entre la photographie argentique et la photographie numérique, a débarqué une évolution technique qui n’amène pas forcément à une évolution esthétique – en envisageant uniquement des photos brutes, sans considérer les effets visuels rendus possibles par le numérique, notamment le High Dynamic Range. Mais grâce à cette technique photographique rendue plus abordable, les amateurs ont pu s’approprier la photographie, bien d’avantage qu’avec l’argentique.

Le passage au numérique a transformé le plaisir de l’art photographique : du photographe chimique à la recherche d’un esthétisme, il y a aujourd’hui des amateurs qui mitraillent sans plaisir, pour le souvenir (voyage, famille, etc.). Et le principe du non-art s’exporte jusqu’au professionnel, quand un photographe shoote à 7 images par secondes des performances sportives. Le numérique a amené avec lui une banalisation du déclencheur. Marie Ozanne, du collectif Caravane, ajoute : « avec le numérique, le photographe appuie beaucoup plus facilement sur le déclencheur, pour “voir”. Certes, on expérimente plus, mais on pense moins aussi… »

Mais le numérique a vu émerger aussi une nouvelle catégorie de personne, souvent héritière de la génération argentique : celle du photographe à la recherche de l’art, sans donner priorité à la technique même du procédé. Cet artiste peut être situé entre la famille et son compact et le puriste pour qui l’image finale n’est acquise qu’après son passage dans la chambre noire.

« Photographier avec sincérité, en numérique ou argentique »

La photographie chimique suscite déjà une certaine nostalgie, alors qu’elle ne fut dépassée qu’il y a quelques années. Même si certains photographes adoptent plutôt, aujourd’hui, une position mixte argentique/numérique, d’autres ne pratiquent toujours que la photo à pellicule. Généralement, pour afficher leur opposition à l’homogénéisation des clichés et à l’industrialisation de l’art.

Il n’est plus question, à l’heure actuelle, de se lancer dans un long débat pour savoir quelle pratique est meilleure que l’autre, puisque les capteurs numériques ont presque atteint les qualités permises par les appareils mécaniques. Même si certains puristes, comme Michel Campion, du magasin d’occasions Campion à Bruxelles, considère que « le noir et blanc argentique a une autre âme ».

À chacun de trouver l’appareil qui lui convient et, comme le souligne le photographe Sébastien Van Malleghem, « avec lequel il se sent en phase. Il n’y a pas de routes préétablies pour “faire de l’art” : il faut photographier avec sincérité, en numérique ou en argentique ». Il semble que les deux pratiques puissent coexister, l’une et l’autre remplissant un rôle bien précis. Le débat peut continuer, quant à lui, sur l’intégrité de l’art photographique suite aux possibles excès du numérique.

Nombre de photographes tournent déjà le dos au numérique. Le marché de niche de l’argentique restera prisé par une minorité de passionnés. Mais ce marché dépend pour le moment des actionnaires et des industries de la photographie. Sans eux, sans leur volonté de continuer à fabriquer le matériel nécessaire, l’argentique n’a plus beaucoup de temps devant lui. Canon assure une production minimale de reflex argentiques, « tant qu’il y aura de la demande », alors que le développement a pris fin il y a quelques années déjà. L’avenir de l’argentique est aujourd’hui corrélé à la volonté des industries et de ses associés… rien que cela.

Nicolas Baudoux

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Discussion

3 réflexions sur “Photographie argentique : reste d’un art photographique bien à lui

  1. La photo argentique en noir et blanc a sûrement moins de soucis à se faire que la photo en couleur…
    Aujourd’hui, ce sont des entreprises de bien plus petite taille, adaptées au marché, qui produisent les films. (Ilford photo, Kodak Alaris…)

    Publié par luc | mars 11, 2014, 10:07
  2. Aujourd’hui Leika tente un coup de poker risqué en sortant un appareil photo numérique sans écran. De ce fait, il est possible de « presque » retrouver les sensations de la photo argentique tout en s’adaptant au marché numérique moderne. Je trouve cela osez de la part de Leika, mais je pense que c’est une bonne initiative pour les photographes qui veulent vraiment progresser. Penser et visualiser ça photo avant de la faire est la meilleur école possible !

    Publié par Fred Sined | septembre 30, 2014, 13:14

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Édito – La hiérarchie, entre valeur instrumentale et outil de domination | Projections - septembre 15, 2014

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