//
you're reading...
7 - Dossier, 7 - La Hiérarchie

Action collective et hiérarchie

Action collective et hiérarchie

Micropolitiques des groupes : pour une écologie des pratiques collectives de David Vercauteren

Lorsque l’on prend part à des collectifs, à des associations ou à d’autres organisations à finalité sociale, politique, culturelle ou militante, et que l’on essaie de se libérer de rapports de pouvoirs à tendance hiérarchique pour tendre vers « plus de collectif » et d’autogestion, on découvre souvent des difficultés qui peuvent se révéler destructrices, tant pour les personnes qui y ont pris part que pour les projets en eux-mêmes. Fort de son expérience au sein de collectifs militants à finalités diverses, et de tendance « gauche radicale », voire anarchiste, David Vercauteren a voulu assumer une forme de devoir de mémoire, afin que les expériences vécues par ses compagnons et lui-même puissent profiter à d’autres collectifs, ou, au moins, faire prendre conscience des écueils qu’ils sont parvenu à surmonter, et proposer des solutions pour en limiter la portée.

Le livre Micropolitiques des groupes : pour une écologie des pratiques collectives s’adresse principalement à celles et ceux qui sont impliqués dans des organisations qui questionnent la hiérarchie et les rapports de pouvoir dans leurs modes d’organisation. Militant depuis son adolescence dans un contexte de Thatchérisme, d’effervescence de la scène musicale anarcho-punk et de fin de Guerre Froide, David Vercauteren a fait ses armes au sein d’une organisation trotskiste bruxelloise dans les années 80. Suite à l’éviction collective de celle-ci pour cause d’insubordination d’une partie de ses membres, il a rejoint VeGA (Verts pour une Gauche Alternative) pour ensuite créer, avec d’autres personnes partageant ses aspirations, le Collectif Sans Nom, dans les années 90. Dans la foulée, le Collectif Sans Nom a ouvert un Centre Social, à l’image d’initiatives françaises, allemandes ou espagnoles. Cet endroit avait pour vocation de rassembler des luttes aux thématiques diverses telles que la chasse aux chômeurs, les sans-papiers, le logement, les OGM, etc. Le tout afin de « construire en acte la liberté, l’autonomie, la solidarité ». Enfin, ils ont mis sur pied le Collectif Sans Ticket, qui se focalisait sur la lutte contre les transports publics payants et la libéralisation discrète des services publics. Ce collectif s’est lui dissous en 2003.

Suite à cette autodissolution, quelques personnes du collectif ont décidé de coucher sur papier leurs expériences passées, en y relatant ce qui avait bien ou moins bien fonctionné selon eux. C’est sur base de cet écrit que Vercauteren a décidé d’entamer un travail de plus grande ampleur, par le biais de son livre.

Bien que l’auteur ne puisse cacher sa sensibilité politique personnelle, cet ouvrage est loin d’être un pamphlet anarcho-communiste. Si l’introduction cadre historiquement son propos, il est plutôt à considérer comme un outil pour tout type de groupe, qu’il soit en devenir, en crise ou qui souhaiterait anticiper des problèmes de fonctionnement. Ainsi, lorsqu’il parle de « micropolitique », il souhaite pointer l’influence que les comportements individuels et organisationnels d’un groupe peuvent avoir sur son fonctionnement, et donc, par extension, sur sa finalité. Il s’agit de replacer la micropolitique au centre des préoccupations de telles organisations pour ne plus minimiser son importance par rapport à la macropolitique, qu’il définit par « les mobiles explicites du groupe, […] les programmations à effectuer, […] les agendas à remplir ».

La structure du livre

Fort de son expérience personnelle et appuyé par des références telles que Michel Foucault, Gilles Deleuze, Starhawk, Jo Freeman, Félix Guattari, Friedrich Nietzsche, Isabelle Stengers et j’en passe, l’auteur analyse et détricote ainsi en près de 250 pages les dynamiques de groupes au sein de collectifs autogérés.

Concrètement, le livre est articulé en 21 « récits », comme les nomme l’auteur. Ces récits, qui développent chacun différents pans de la vie d’un groupe militant aspirant à l’autogestion, sont arbitrairement présentés en fonction de l’ordre alphabétique de leur titre, et l’auteur prévient qu’il n’y a pas de nécessité à les lires dans cet ordre. D’ailleurs, même si l’on en fait finalement ce que l’on veut, il propose d’une part, en début d’ouvrage, différents ordres de lecture selon que l’organisation dont on se soucie est en devenir ou en crise, et d’autre part, à la fin de chaque récit, de se référer à tel ou tel récit pour approfondir la question qui vient d’être traitée. Ces récits peuvent donc s’interchanger à l’envi. En ce qui concerne l’écriture de cet ouvrage, il faut noter un détail louable : Vercauteren refuse formellement le principe grammatical selon lequel le masculin l’emporte et utilise aléatoirement, quand cela s’y prête, le masculin et le féminin. Cette attention portée à la forme renforce le propos de l’auteur puisqu’elle est liée à ses affinités envers les fonctionnements de groupes en autogestion. En somme, il applique la micropolitique à sa propre écriture.

Rôles et décisions

Bien qu’il ne soit pas tendre avec la notion de hiérarchie, Vercauteren assume l’existence de rapports de pouvoir au sein de tout groupe, voire de toute interaction entre des individus, mais réfléchit – et fait réfléchir – à la manière de s’en servir au mieux. Ce besoin de réflexivité est notamment affirmé lorsqu’ il souligne l’importance de l’espace de réunion au sein d’un collectif, en tant qu’espace qu’il est important de soigner et de préparer au niveau du contenu et de la forme. L’auteur rejoint par ailleurs Jo Freeman lorsqu’il souligne les dangers de l’absence totale de structure, et Starhawk lorsqu’il reprend les rôles joués par chaque personne – et implicitement (auto)assignés – que cette militante pointait au sein des collectifs auxquels elle a participé.

C’est d’ailleurs par la lecture des récits sur ces fameux rôles que sont invités à commencer les groupes en devenir. L’auteur insiste sur l’importance de les identifier, de les assumer, et en même temps de tenter de les dynamiser. Il distingue trois familles de rôles : les rôles implicites (« la place qu’une personne aura tendance spontanément à prendre dans un rôle »), les rôles formels (il donne pour exemple « le facilitateur, le secrétaire, la coordinatrice ») et les rôles plus poétiques ou éthologiques qu’évoque Starhawk. Pour lui, il est important que ces rôles se combinent et s’interchangent. Pour déterminer la répartition des rôles, il propose l’idée d’entamer les rencontres du groupe par un « point météo », où un bref moment serait consacré à un tour de table permettant à chacun et chacune d’exprimer dans quel état « émotionnel » il ou elle se trouve à ce moment précis.

Naturellement, l’auteur aborde les questions de la structure, des réunions, puis de la décision. Il questionne le temps que l’on consacre à prendre une décision, le mode de décision (majorité versus consensus), et les modalités d’application des décisions. Dans le récit sur les manières d’inventer de nouveaux systèmes de fonctionnement de groupe, il relate certains écueils à éviter tels que le formalisme, le moralisme et ce qu’il nomme le méthodisme, à savoir « la prescription obligée des étapes à prendre et à appliquer pour réussir quelque chose ». Après une réflexion plus philosophique sur les possibilités de profiter de la puissance de l’infinité des rapports humains, temporels, spatiaux, etc. qui animent un groupe, il écrit, pour clôturer le parcours, quelques mots sur le « programme » d’action mis en place par un groupe dans le contexte macropolitique. Il revient alors sur les dangers d’un programme trop théorisé, déconnecté des réalités du terrain et du moment. L’idée serait alors de composer un programme « par bouts et ajouts successifs, en fonction des intensités rencontrées ».

Un réservoir d’expériences

Cet ouvrage n’est pas un manuel barbant du parfait militant. On y trouve autant de pistes concrètes, qui peuvent aider un groupe à avancer sereinement en évitant de devoir passer par un système hiérarchique rigide, que de réflexions plus philosophiques, sortes d’états d’âmes qui n’en sont pourtant pas vraiment.     L’auteur incite essentiellement à questionner le groupe dans lequel on évolue, soi-même, et la relation entre ces deux pôles. Il fait des suggestions, jamais d’affirmations inébranlables. Les références historiques ne manquent pas non plus. Ainsi, il marque une rupture entre les pratiques des luttes ouvrières du xxe siècle et sa vision de la militance, tout en valorisant un certain héritage de ces luttes. Le spectre des luttes féministes, depuis la fin des années 60, est également omniprésent tout au long du livre.

Lorsque l’on (a) fait partie d’un collectif, d’une association ou d’une organisation dont le fonctionnement sur un mode collectif est un axiome, il est difficile de ne pas se reconnaître un tant soit peu à travers les situations relatées dans le livre. Cela m’apparaît comme le signe que Vercauteren a touché juste. Il précise néanmoins qu’il ne s’agit que de son approche en regard de ses expériences, même si elle a été nourrie de l’aide de beaucoup d’autres personnes et de références notables. Il souligne aussi que son travail n’est qu’une amorce à un devoir de mémoire qui devrait, selon lui, se poursuivre, et il appelle à ce que d’autres enrichissent sa réflexion. Dans ce livre, il a pris et assumé le rôle de « l’Ancien » dont la parole est respectée et dont le rôle est de transmettre son savoir. Mais, en substance, il dit aussi qu’il y a, en quelque sorte, un « Ancien » en chacun d’entre nous, avec nos propres expériences et sensibilités.

Peu d’ouvrages allient si justement une réflexion empirique, résolument actuelle, avec des théories plus systémiques et plus anciennes. Il s’agit également d’une ouverture pour approcher des auteurs qui travaillent sur la question du pouvoir, de la hiérarchie et des dynamiques de groupes depuis un bon demi-siècle.

 —

Vercauteren David, Micropolitiques des groupes : pour une écologie des pratiques collectives, Les Prairies Ordinaires, 2011.

Adrien de Fraipont

Advertisements

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivez-nous sur Facebook

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 385 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :